"Mon premier directeur sportif chez Liquigas, Stefano Zanatta, a toujours dit que je ne gagnerai jamais Paris-Roubaix. Selon lui, c'est une question de technique : 'certains coureurs volent au-dessus de la crête des pavés sans vraiment les toucher. Boonen, Museeuw, Tchmil. Peter ? Il les heurte trop violemment. Il va toujours crever'". Si Peter Sagan ne situe pas cette affirmation dans le temps, nous pouvons la dater du début de carrière du Slovaque puisque Zanatta a quitté Liquigas en 2012. L'Italien de 56 ans, aujourd'hui chez Bardiani-CSF, a longtemps eu raison. Mais le temps a fini par lui donner tort.
C'est le problème quand vous osez une assertion telle que celle-ci à propos d'un grand champion. Tôt ou tard, vous avez tort. Il a fallu du temps, de la résilience et de la persévérance à Sagan pour contredire son ancien directeur sportif. Les années passant, Zanatta a été rejoint par toute une cohorte d'observateurs qui voyaient en "Peto" un champion maudit. De ceux à qui l'on promet la lune et qui se contentent des étoiles. 2016 et 2018. Deux années-clés pour Sagan. Deux années "monumentales".
Cyclisme
Richmond-Doha-Bergen, la trilogie arc-en-ciel
07/05/2020 À 21:31
Dans sa carrière, Peter Sagan a le paradoxe collé aux basques. Celle-ci a pris une autre dimension fin 2015 quand à Richmond, il a fait la course parfaite pour s'habiller du convoité maillot arc-en-ciel. Un paletot que l'on dit maudit dans le cyclisme. Difficile de considérer que cette malédiction a touché Sagan au vu de sa saison 2016. Difficile aussi de qualifier son premier trimestre autrement qu'impressionnant : 2e du Het Nieuwsblad, 4e des Strade Bianche, 2e d'un Tirreno-Adriatico amputé de son étape-reine, 2e du Grand Prix E3 et enfin vainqueur à Gand-Wevelgem. Pourtant ce premier succès acquis le 27 mars est le plus tardif de sa carrière. Malédiction vous avez dit ?
Ce que j'ai adoré, c'est qu'il gagne à la Sagan. Contre les habitudes
Être rapidement catalogué comme l'un des, si ce n'est le meilleur coureur du monde a de nombreux inconvénients. Parmi eux, celui d'avoir la pancarte et le poids de la course. Ajoutez à cela un maillot de champion du monde et il devient difficile de se faire oublier. Voire impossible si vous vous appelez Peter Sagan. La solution ? Innover, surprendre. Ce qu'il va faire sur le Tour des Flandres 2016. "Ce que j'ai adoré, c'est qu'il gagne à la Sagan. Contre les habitudes, s'enflamme encore aujourd'hui Jacky Durand qui connaît bien le "Ronde" pour y avoir gagné en 1992. Le Tour des Flandres ça se gagne comment ? Avec le nouveau parcours, ça se gagne sur le Vieux Quaremont ou le Paterberg. Comme à l'époque au Mur de Grammont ou au Bosberg. Le plus fort sort à cet endroit-là et va gagner. Lui non, il sort sur le plat, quinze kilomètres avant le dernier passage au Vieux Quaremont. On se dit qu'il fait n'importe quoi."
A propos du Vieux Quaremont, Sagan dit, dans son livre, Mon Monde, que "la chaussée est étroite et pavée mais le dénivelé n'y est pas très important. Ce n'est donc pas la rampe de lancement idéale pour une attaque décisive." Lui choisit un autre endroit avec l'aide d'un de ses plus vieux adversaires. "Avec Michal Kwiatkowski, nous nous affrontons depuis nos 14 ans, nous avons le même âge et nous avons disputé les mêmes courses chez les juniors", rappelle Sagan.

113 victoires, une série de 8 ans et 7 maillots verts : la folie Sagan en stats

"C'est peut-être cette proximité qui a alerté mes sens quand 'Kwiato' a pris quelques longueurs d'avance sur le groupe de favoris, se souvient le futur vainqueur. Nous étions sur une portion a priori anodine de bitume un peu sinueuse un peu après la sortie de Ronse." A 32 kilomètres de l'arrivée. A ce moment-là, Sagan ne sait pas que le Polonais sera son bourreau un an plus tard à Milan-Sanremo, il se souvient en revanche sans doute parfaitement du Grand Prix E3, quelques jours plus tôt, quand le champion du monde 2014 l'a surpris pour aller l'emporter au sprint. Battu ce jour-là, Sagan a néanmoins montré qu'il était prêt. C'est l'avis de Jacky Durand : "quand on est devant à l'E3, on est là aux Flandres". Effectivement Jacky.

Cancellara et la "vieille école"

Revenons faire un tour de "Ronde". Quand le duo slovaquo-polonais a pris sa chance, le grandissime favori, celui qui faisait ses adieux à sa course de cœur, Fabian Cancellara, n'a pas osé y aller. "Il restait des coureurs dans le groupe avec moi (dont son coéquipier Stijn Devolder, ndlr) et je savais que je pouvais encore faire la différence sur le Vieux Quaremont et le Paterberg. Il a manqué une seconde, elle se trouve peut-être au moment où Kwiatkowski et Sagan ont attaqué", regrettait le Suisse après son ultime Tour des Flandres. Pourtant dans l'avant-dernière ascension du jour, "Spartacus" mène la révolte et semble fort. "Cancellara est de la vieille école et quand il commence à bouger dans les derniers monts, c'est trop tard", insiste Durand.
A l'avant, Sagan a accéléré, Kwiatkowski a craqué. Sep Vanmarcke, qui avait senti le coup quand le duo est parti, s'accroche. Il sera d'une grande utilité dans la transition avant le terrible Paterberg. Il sera aussi battu par la puissance du champion du monde ce jour-là. Comme Bobet, Van Looy, Merckx et Boonen, Sagan triomphe des Flandres avec le maillot de champion du monde sur le dos. Il est en revanche le seul de ce quintet sacré à avoir osé le wheeling une fois la ligne passée. "Quand il gagne, il fait un gros numéro de rouleur pour finir, digne d’un Cancellara, salue Nicolas Fritsch, notre consultant. Pourtant j’ai longtemps gardé l’image d’un coureur qui avait du mal à tenir la distance, sur les Monuments." A 26 ans, Sagan est mûr. Après les Mondiaux, le deuxième domino est tombé. Les autres vont suivre pense-t-on alors.

Sep Vanmarcke et Peter Sagan sur le podium du Tour des Flandres

Crédit: AFP

Du Paris-Roubaix 2016 de Peter Sagan, on retient évidemment ce numéro d'équilibriste au-dessus du vélo d'un Fabian Cancellara qui vient de chuter. Note artistique maximum et moment décisif. "Nous avons perdu la course à ce moment-là", pense Sagan. Déjà piégé par une cassure et à la poursuite des Quick-Step avec le Suisse, Sagan perd encore plus. Revenu à 37 secondes du groupe où figure notamment Tom Boonen et Matthew Hayman, futur vainqueur, Sagan voit son groupe être désorganisé et son meilleur allié le quitter. Il terminera onzième, battu au sprint par Adrien Petit pour une place dans le top 10. La malchance ne l'a pas encore quitté.
Au "Ronde" le cru 2016 de Sagan obtenait son goût, meilleur que les précédents. Le reste de la saison, peut-être la meilleure de sa carrière, va lui donner du corps. Encore deux étapes en Californie, deux au Tour de Suisse, un enchaînement routinier pour lui, Sagan va toucher ce que certains, moins chanceux que lui au loto de la génétique, considèrent comme le Graal : le maillot jaune.
Seulement battu par Cavendish et Kittel à Utah Beach, Sagan se venge le lendemain en débarquant en tête dans la côte menant à la ligne d'arrivée à Cherbourg. Dans son sillage, Julian Alaphilippe montre le bout de son nez mais ce jour-là, Sagan abandonne son beau maillot de champion du monde pour l'autre paletot mythique du cyclisme. Quelques semaines plus tard, il devient le premier champion d'Europe de l'histoire. Un maillot qu'il ne portera jamais car en septembre, il fait coup double aux Mondiaux pour boucler une saison en or.

Sanremo, Ronde, Roubaix, Tour : 2017, l'année de toutes les frustrations

Dans la galaxie Sagan, l'année 2017 est sans aucun doute possible la plus frustrante. A l'exception des championnats du monde de Bergen en fin de saison, rien ne va aller dans le bon sens pour le Slovaque. C'est pourtant auréolé de trois victoires qu'il se présente au départ de Milan-Sanremo. Une course qu'il va bien finir par remporter, se dit-on. Sentiment renforcé par l'impression que le déclic a eu lieu aux Mondiaux 2015. Déclic confirmé par son succès sublime au Tour des Flandres 2016. Ce 18 mars 2017, Sagan a livré l'un de ses plus beaux combats et c'est pour quelques millimètres seulement qu'il l'a perdu. Au profit de qui ? Michal Kwiatkowski évidemment. Placé en tête, forcé à lancer le sprint par le Polonais et Julian Alaphilippe, "Peto" n'a pas pu contenir le retour de son vieil ami.

Michal Kwiatkowski devance Peter Sagan et Julian Alaphilippe

Crédit: Getty Images

Dans la mémoire collective, le Tour des Flandres 2017, c'est l'avènement de Philippe Gilbert. Lui l'ancien Prince des Ardennes devient Roi des Flandres. Un symbole magnifique pour le second Wallon seulement après Claude Criquielion (en 1987) à remporter le Ronde. Gilbert y ajoute une touche de romantisme en le faisant ceint du maillot de champion de Belgique. Dans tous les domaines, ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire. Les vaincus ce jour-là se nomment Greg Van Avermaet, Oliver Naesen et Peter Sagan. Et peut-être ont-ils une autre version à donner.
Une minute, c'était l'avance dont disposait le champion de Belgique avant la chute qui a jeté à terre le trio. La faute à une veste qui s'est accrochée dans le guidon du champion du monde dans le Vieux Quaremont. Un champion du monde abandonné par la voiture neutre qui donne un nouveau vélo à Naesen plutôt qu'à lui et qui a en plus la désagréable vision d'un Terpstra roulant et écrasant ses lunettes. Quand rien ne va Peter… Une semaine plus tard, une crevaison à 30 kilomètres de Roubaix lui ôtait tout espoir de premier succès sur l'Enfer du Nord. Un printemps à oublier donc et un été qui ne va pas lui redonner le sourire.
A Vittel, Arnaud Démare lève les bras pour la première fois sur le Tour. Derrière lui c'est la débandade. Mark Cavendish a chuté lourdement. Les images montrent que sa chute est due à un mouvement de coude de Sagan qui l'a déséquilibré. Les commissaires du Tour de France ne prennent pas la peine d'entendre la version du Slovaque et excluent le champion du monde qui a, heureusement, eu le temps de l'emporter, la veille à Longwy.
Fin de série pour l'habitué du maillot vert et gros coup au moral. Celui qui vit sa première année chez Bora loue un yacht de luxe pour se changer les idées en compagnie de ses meilleurs amis. Quelques semaines plus tard, il décroche un troisième titre mondial. Un accomplissement unique dans l'histoire du sport.

Bol d'air et nouveau programme chez Bora

Au début de la saison 2018, Sagan prend un nouveau départ. Il a rejoint Bora-Hansgrohe un an plus tôt pour quitter la folie d'Oleg Tinkov, le propriétaire déjanté de son ancienne formation et Il s'essaye à un nouveau programme de courses sur les conseils de Patxi Vila, le coach qui l'a suivi, et Sylwester Szmyd, nouveau directeur sportif dans l'équipe allemande. "Nous avons décidé de concentrer nos efforts sur les deux points d'orgue des classiques du Nord : le Tour des Flandres et Paris-Roubaix", explique Sagan dans son livre. Sa démarche de qualité franchit un nouveau pallier. Pour sa formation, c'est un pari. "Pour eux, le risque est plus élevé parce que Bora-Hansgrohe bénéficiera de moins d'exposition chaque semaine et si je rate mon coup, ce sera une perte sèche pour eux." Mais Sagan va faire mouche.

Daniel Oss et Peter Sagan

Crédit: Getty Images

Dans les faits ce changement de programme est tout relatif. Sagan prend part à une course de rentrée hors-Europe, le Tour Down Under, puis dispute les Strade Bianche avant Tirreno-Adriatico et Milan-Sanremo. La préparation s'achève par un passage au Grand Prix E3 et à Gand-Wevelgem (qu'il remporte pour la troisième fois, record égalé). Le changement se situe à la fin du mois de février quand Sagan zappe le weekend d'ouverture en Belgique (Het Nieuwsblad et Kuurne-Bruxelles-Kuurne). Les Strade Bianche et la Primavera restent des objectifs mais le Slovaque ne les dispute pas au meilleur de sa forme. Il terminera 8e sur la première course et 6e sur la seconde. Comme nous l'a dit Daniel Oss "80% de Sagan ça reste correct".
Au Tour des Flandres, Quick-Step a encore mené la course comme elle l'entendait. Et après Gilbert en 2017, Terpstra a refait le coup de partir de bonne heure. "J'ai tenté ma manœuvre habituelle, j'ai pris large et à fond le virage serré au pied du Paterberg et je me suis mis en danseuse. Cela a fonctionné dans une certaine mesure, j'ai distancé les autres mais Terpstra était trop loin et volait vers la victoire", se remémore un Sagan sans regret. Il a prouvé sa force. Et la semaine entre le Ronde et Roubaix va affûter son moral. Sous la pluie et sur le pavé humide, Sagan et ses coéquipiers s'amusent. La pluie ne sera pas au-rendez-vous de la course le dimanche, Bora-Hansgrohe oui.
Il sort, il prend un mètre, deux mètres, il regarde à droite, à gauche : 'Suivez-moi !' Et il est parti.
Oss, Burghardt, Bodnar et Juraj son frère, la garde rapprochée du triple champion du monde a fière allure. Ça n'a pas toujours été le cas pour lui dans le Nord. Quand Teunissen, Gilbert et Ponilitt s'extirpent dans la Trouée d'Arenberg, Sagan a bien cru revivre son cauchemar mais un Burghardt déchaîné ce jour-là lui a permis de revenir. Anticiper dans les Flandres est une mode ? Sagan la transpose de l'autre côté de la frontière.
"On doit être à 50 bornes de l’arrivée (53 précisément), ça commence à bagarrer. Terpstra en met une. Van Avermaet en met une, se souvient Guillaume di Grazia, commentateur de la course sur Eurosport. Tout le monde remonte, toutes les grosses équipes tentent de contrôler, la Deceuninck est là… Et lui il sort, il prend un mètre, deux mètres, il regarde à droite, à gauche : 'Suivez-moi !' Et il est parti." L'entreprise semble folle et rappelle les glorieux aînés, les Museeuw, Merckx et De Vlaeminck. L'entreprise sera gagnante même si, une fois encore, Sagan va se faire peur.
Plus loin, il tombe sur l'échappée matinale. Rapidement, il ne reste plus que lui, le vaillant Silvan Dillier et Jelle Wallays. Ce dernier va être victime de plusieurs coups de roues du champion du monde. La cause ? Le guidon de son Specialized "Roubaix", celui qu'il n'utilise qu'une fois l'an, est tordu. Sagan tente de taper dans la roue arrière de son adversaire pour le remettre droit. Il va finalement obtenir une clé de 4 millimètres lui permettant de redresser l'ensemble. "Sur le papier c'est le coureur le plus véloce parmi les favoris. Il aurait pu se dire 'j'attends le final' mais non ce n'est pas du Sagan", analyse a posteriori Jacky Durand.
"Peto" se permet même le luxe de garder Dillier dans sa roue avant d'aller le crucifier sur le Vélodrome. Daniel Oss a évidemment classé ce souvenir dans son podium de ses meilleurs moments avec son ami. "Il a gagné l'une de mes courses favorites, savoure-t-il. J'ai pu tenir le pavé dans mes mains. C'était un énorme soulagement de gagner Paris-Roubaix pour lui." "Je l'ai fait", se contente de déclarer un Sagan qui entre dans le panthéon des Flandriens. Pense-t-il à la prédiction de Stefano Zanatta ?
Cyclisme
Naissance de Tourminator, rivalité avec Cancellara et frustration
06/05/2020 À 21:53
Cyclisme
L'unique rock-star du peloton
04/05/2020 À 18:11