Lilian Calmejane, l'au revoir à 31 ans : "Beaucoup de coureurs sont lassés"

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Huit ans après ses débuts professionnels chez Direct Energie, Lilian Calmejane a choisi de prendre sa retraite à 31 ans seulement. S'il avait un temps imaginé finir en 2025, l'Albigeois a mis la flèche plus tôt, lassé par un cyclisme qui a changé et excité par l'envie de voir autre chose. Il livre à Eurosport un constat sans filtre de l'état du vélo en 2024.

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Video credit: Eurosport

Lilian, 31 ans c'est tôt pour annoncer une retraite sportive… 
Lilian Calmejane : Alors 31 ans certes mais 32 d'ici très peu (il les aura le 6 décembre). L'âge, c'est juste un chiffre. Les dernières saisons ont été un peu plus compliquées pour moi en termes de plaisir car pour en prendre, j'ai besoin d'être vraiment le plus compétitif possible. Petit à petit, les exigences et la discipline que je mets en place pour arriver à mon plus haut niveau deviennent plus compliquée à accepter dans la mesure où derrière, les résultats ne suivent pas. C'est une des choses qui a fait que je me suis lassé un peu plus vite. 
Vous aviez donc un accord pour une prolongation chez Intermarché-Wanty… 
L.C. : C'est toujours compliqué tant qu'il n'y a pas de contrat signé. C'était plutôt bien parti. Je me suis toujours dit que le jour où c'était plus d'avoir un contrat, ce serait aussi le moment de se poser les bonnes questions et de se dire qu'il fallait peut-être arrêter. Je ne l'ai pas senti venir, puisque en sortant du Giro, j'étais dans une optique où 2025 serait ma dernière saison. Il y a beaucoup de jeunes qui poussent, une politique. Les équipes ont des budgets à tenir. Je n'avais pas envie de courir pour un salaire minimum. J'estime qu'on fait un métier assez dur et assez risqué pour en vivre de manière décente. 
Sur vos réseaux sociaux, vous avez évoqué le fait d'être "un peu à l'étroit" dans le cyclisme. Que vouliez-vous dire ? 
L.C. : Quand je dis ça, c'est dans le sens où on a peut-être toujours les mêmes conversations, les mêmes sujets, les mêmes modes de vie. Il y a très peu de place à des rencontres dont on se nourrit et dont on s'enrichit. Intellectuellement, je trouve que c'est très étroit d'être tout le temps dans le même milieu, il n'y a pas de place à rencontrer des chefs d'entreprise, des gens qui ont brillé dans d'autres milieux, des gens qui partagent  leur expérience. Il y a vraiment une routine dans le haut niveau. C'est dur d'en sortir et de laisser place à l'imprévu ou à des projets autres que sa carrière. Si vraiment on veut performer, il n'y a pas 36 solutions. Il faut vraiment être à 100% dédié. 
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Video credit: Eurosport

Vous avez débuté votre carrière en 2016. Doit-on comprendre que vous étiez plus libre à ce moment-là ? 
L.C. : Que ce soit positif ou négatif, le cyclisme s'est professionnalisé. On est dans une société du digital. Tout est sous format numérique. Il y a plus de gens qui peuvent avoir accès à nos données, ce qu'on mange, comment on s'entraîne, nos déplacements… L'athlète pour marcher, il doit avoir un schéma de vie où il est épanoui et heureux. Je suis passé pro chez Direct Energie, pas chez Sky par exemple. On avait une culture de fêter les victoires, d'avoir un côté très bande de copains. Quand on a connu un cyclisme comme ça et qu'ensuite qu'on vit avec des jeunes qui sont tout le temps sur leur téléphone, qu'on doit tout le temps peser sa nourriture et suivre des programmes à la lettre, c'est plus compliqué. Au Tour du Guangxi, même le dernier soir de la dernière course, il y a des mecs dans l'équipe qui ont pesé leurs glucides, leur riz.
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Lilian Calmejane et son leader Thomas Voeckler en 2016 chez Direct Energie

Crédit: Getty Images

On vous aurait bien imaginé boucler la boucle avec Jean-René Bernaudeau…. 
L.C. :  J'ai vécu tellement de bons souvenirs là-bas mais c'est une équipe aussi qui a évolué, qui n'est plus la même. Il n'y a plus les mêmes personnes. Ça aurait été forcément moins bien. J'ai connu là-bas une équipe avec des personnes qui n'y sont plus. Je pense que je ne me serais pas retrouvé. Je n'aurais pas eu les mêmes repères. C'est une famille de cœur. Jean-René sera toujours quelqu'un qui aura une place particulière dans mon cœur mais ce n'est vraiment pas une question que je me suis posée. 
Comment était Lilian Calmejane à 23 ans quand il arrive dans une équipe où il y a encore Thomas Voeckler et Sylvain Chavanel ? 
L.C. : J'avais mon tempérament. J'y suis arrivé en étant déjà un peu catalogué comme la "grande gueule". Le mec qui allait mettre un petit coup de pied dans la fourmilière. Dans un premier temps, même les anciens ont mis un regard sur moi en me surveillant. "Mon petit gars, il va falloir que tu nous prouves que tu es fort parce que là, tu parles beaucoup". Pour moi, ça a été une super source de motivation qu'il y ait des gars comme Voeckler ou Chavanel. Ils étaient des modèles que je voulais impressionner. Ça m'a aussi poussé à aller chercher plus de résultats, aller plus loin dans la douleur et à leur montrer que j'en avais. 
Mon transfert chez AG2R, le plus mauvais choix de me carrière
En deux ans, entre vos premières et secondes années, vous remportez une étape de la Vuelta puis un succès sur le Tour de France. Vos deux plus belles finalement… 
L.C. : Je suis arrivé avec la maturité physique pour être pro. Je ne suis pas arrivé à 19 ans en étant hyper tendre. Je pense qu'un jeune a beaucoup plus d'armes s'il passe professionnel à 21 ou 22 ans plutôt qu'à 19.  C'est un monde où il n'y a pas de dauphins, seulement des requins. En termes de résultats, 2017 est ma plus belle année. J'ai eu une forme physique, une santé incroyables toute la saison. Participer au Tour, c'était le but mais gagner une étape, ce n'était même pas un objectif. Tout au plus un rêve auquel on ose à peine croire. Tout s'est enchaîné très vite pour moi. Le jour où j'ai gagné sur le Tour, je crois que je l'ai dit dans une interview, j'étais quasiment sûr de gagner à nouveau. Mais en 2018 je passe proche, puis en 2019, j'ai loupé mon Tour. Et à partir de 2020, j'ai commencé à me dire que ce que j'avais connu serait peut-être le meilleur de ma carrière. 
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La plus belle victoire de Lilian Calmejane sur le Tour de France 2017

Crédit: Getty Images

Pourquoi tout a été plus difficile ensuite ? 
L.C. : C'est comme quelqu'un qui va partir de tout en bas, qui va commencer commis de cuisine et qui va en cinq ans rafler deux étoiles Michelin. Il faut garder les deux étoiles et aller chercher la troisième mais c'est quasiment mission impossible. C'est un peu ce qui s'est passé pour moi. C'est allé très vite et ensuite, ça a été compliqué de maintenir ce niveau de performance. Je n'étais pas fait pour supporter la charge d'être un leader. Physiquement, je fais partie des bons coureurs mais je n'étais pas un champion. À un moment, on commence à avoir des critiques.  On dit que je gagne un peu trop d'argent, que je ne l'assume pas.  
Votre départ chez AG2R ne vous a pas relancé… 
L.C. : Malheureusement, je me blesse de suite et j'arrive dans une équipe où je sens que ma place va être très dure à trouver. A part Vincent Lavenu qui me voulait depuis mes débuts professionnels, personne ne me considère et me veut dans cette équipe. Je n'ai pas du tout l'ADN. Là-bas, ça a été compliqué. Ce sont des années où j'ai vraiment perdu beaucoup de confiance. Je ne le regrette pas mais je pense que ça a été le plus mauvais choix de ma carrière. 
Avez-vous eu à un moment dans votre carrière des propositions de ce que l'on pourrait appeler des "grosses équipes" ? 
L.C. : Oui, en 2019. Il y a eu beaucoup d'équipes étrangères qui m'avaient sollicité. Je n'étais pas prêt. Ça coïncide aussi avec le rachat de Direct Energie par Total. Jean-René Bernaudeau rêvait en grand. On me disait qu'on allait passer en World Tour. On m'a fait comprendre que j'avais un statut de leader et que je ne pouvais pas quitter le navire à ce moment-là, que j'étais un élément trop essentiel dans les discussions pour le développement de l'équipe pour que je parte. Je n'ai pas pu partir. A ce moment-là, oui j'ai mis de côté des belles opportunités à l'étranger. Des belles opportunités que je n'avais pas après les années AG2R. Mais je suis vraiment heureux de mon transfert  chez Wanty. J'ai fait deux belles années ici, notamment en 2023. Je n'ai pas levé les bras, c'est mon seul regret de fin de carrière de ne pas avoir gagné pour cette équipe qui m'a fait confiance. 
Demain je n'aurais pas le même train de vie
Le cyclisme d'aujourd'hui est dur pour les bons coureurs. Il devient de plus en plus difficile de gagner des belles courses… 
L.C. : Bien sûr. Le problème, c'est qu'il y a tellement d'enjeux sur tout le calendrier World Tour…Sur les grands tours quand on ne joue pas le général, on peut tout miser sur une étape ou deux. C'est encore possible pour des coureurs comme moi ou un peu plus forts. En revanche, sur des courses d'une semaine comme Paris-Nice, il n'y a pas la place. Il n'y a jamais une échappée qui va au bout. Ce sont toujours les cadors qui se disputent la victoire. 
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Video credit: Eurosport

Est-ce que le peloton parle de ça, de cette difficulté qui ne cesse d'augmenter pour la majorité ? 
L.C. : Il y a beaucoup de coureurs qui sont bien évidemment un peu lassés et qui cherchent leur place dans le peloton parce qu'il n'y en a pas pour les attaquants, ce n'est pas très récompensé. Il y a beaucoup de coureurs qui sont, je ne veux pas dire paumés, mais un petit peu dans l'interrogation. Beaucoup de coureurs s'accrochent aussi à un travail qui leur plaît parce qu'on est tous passionnés de vélo.  Il y a aussi des conditions de vie. Demain je n'aurais pas le même train de vie. C'est aussi pour ça qu'il y a beaucoup de coureurs qui continuent et qui font preuve de résilience. Mais c'est dur d'entrevoir des perspectives de victoire et de briller. C'est encore plus dur dans les cas comme le mien quand on a connu des belles victoires. On n'a plus cette adrénaline. J'ai eu une sacrée ascension puis un plateau, voire une régression. 
Au-delà de l'aspect sportif, on retiendra de vous votre caractère et votre "grande gueule"… 
L.C. :  Oui, bien sûr. Ça m'a desservi. Je ne sais pas si je suis une "grande gueule" mais je suis assez spontané. Quelqu'un de réfléchi, mais sans filtre. Il y a des choses, parfois, qu'il ne faut pas dire J'ai fait des erreurs, j'ai essayé de rectifier certaines choses. Ça fait partie de mon histoire. Il y a des gens qui m'ont apprécié, qui m'ont soutenu grâce à ce caractère parce qu'ils ont senti que j'étais quelqu'un de vrai. Et d'autres qui, au contraire, m'ont jugé de manière beaucoup plus négative. Mais c'est comme si on prend l'exemple d'un garçon comme Thibaut Pinot qui a fait vivre des émotions aux gens à son niveau. Il était entier. Quand on est comme ça, on est quelqu'un de controversé. Ce caractère-là aussi m'a permis de faire ce que j'ai fait. Je n'ai pas les plus grandes capacités ni le plus gros moteur. Et sans cette gouaille, cette envie de montrer, d'impressionner, cette fougue, ce panache et cet esprit d'attaquant, si j'étais resté au chaud dans le peloton et qu'on m'avait trop canalisé, je n'aurais pas le palmarès que j'ai. J'ai peut-être blessé des gens mais je me suis aussi fait de très bons amis. 
Est-ce que le cyclisme va vous manquer ?  
L.C. :  Le cyclisme va continuer à faire partie de ma vie mais je ne sais pas si le monde professionnel va me manquer. C'est probable que parfois ça puisse me manquer. On est habitué à avoir de la reconnaissance, à voyager, à être pris en main, à avoir un train de vie où on ne s'ennuie jamais. Donc, peut-être que ces choses-là vont me manquer mais, pour l'instant, je pense que c'est trop frais pour répondre. A l'âge que j'ai, il reste encore énormément d'années à travailler, à avoir des projets, à rencontrer des gens. Je suis plus dans une optique d'être excité par ce qui va m'arriver plutôt que nostalgique. Mais c'est tout frais. Si on refait la même interview dans un an, je dirais peut-être que c'était quand même bien d'être coureur.
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