Mondiaux 2024 - Course en ligne - Thomas Voeckler : "Si on est moins fort mais qu'on est plus malin…"

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À deux jours de la course en ligne des Mondiaux, le sélectionneur des Bleus, Thomas Voeckler, a accepté de revenir sur quelques épisodes marquants de sa carrière de coureur et de patron de l’équipe de France. Sa science tactique et son amour du bluff lui ont permis d’arracher des résultats inespérés. Des maillots jaunes sur le vélo ou arc-en-ciel dans la voiture qui ne doivent rien au hasard.

Alaphilippe par deux fois, Evenepoel puis Van der Poel : quand le monde se conquiert en solo

Video credit: Eurosport

Thomas, Philippe Mauduit, votre ancien directeur sportif, dit de vous : " Ce n’était pas le meilleur coureur du peloton, il n’avait pas le potentiel le plus exceptionnel mais par son intelligence, il a pu développer un sens tactique que beaucoup n’ont pas". Est-ce que si vous aviez eu des prédispositions extraordinaires, un énorme moteur, vous auriez été un sélectionneur aussi inspiré ?
Thomas Voeckler : Je suis d'accord avec ce que dit Philippe et ce n'est pas offensant de dire que je n'étais pas le plus fort surtout qu'il y a eu des phases dans le vélo où tout le monde n’était pas à armes égales. N’étant pas le plus fort, j'ai compris dès les catégories de jeune que si je voulais faire quelque chose, il fallait que je sois malin. Il y a cette place dans le vélo, et encore aujourd’hui, j'en suis convaincu. Si on est moins fort mais qu'on est plus malin, on peut y arriver. Ça a jalonné ma carrière. Quelques fois, à vouloir être trop malin, j’ai fait des conneries et j’ai pu avoir des regrets.
Comment ça se transpose dans votre travail en tant que sélectionneur de l'équipe de France ? 
T.V. : Il faut encore plus de préparation sur les courses où il n'y a pas d’oreillette même si un à moment, ce sont les coureurs qui décident. Plutôt que la stratégie, c'est le rôle d’un sélectionneur d’anticiper tout en sachant que c’est rare que les plans A et B se déroulent à la lettre. Ça a pu arriver mais c'est rare. Alors, on échafaude des choses et on va jusqu’au plan D. Il faut être raccord avec ses coureurs. L'important, c'est qu'on doit tous aller dans la même direction et aborder les échéances de la même façon.
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Thomas Voeckler, le manager de l'équipe de France

Crédit: Getty Images

Mais jusqu'où échafaudez-vous des stratégies ? Jusqu'au plan Z ?
T.V. : Je sais ce que c’est d'être coureur même si je n'avais pas potentiel que les garçons en équipe de France aujourd’hui. On ne peut pas remplir leur tête de dix scénarios différents quand ils n'ont pas d’oreillette. Anticiper tout, c’est impossible. Tenter d’anticiper au maximum, ça oui. 
Il faut tout me mettre sur le dos
Exiger de ses coureurs, à domicile, sur les JO pour l’un des rendez-vous les plus importants de leur vie, qu’ils ne roulent pas, c’est culotté. Un sacré pari. Comment on fait accepter ça aux coureurs ?
T.V. : J’ai mis plusieurs mois à me décider. Aux JO, on est à domicile donc on doit prendre la course en main, en tout cas c’est ce qui se fait. Pour faire accepter le contraire, il faut de la confiance entre coach et coureurs. Ok, ça a bien marché. Mais si ça n’avait pas marché, si l'échappée avait pris 45 minutes d'avance, tout le monde aurait dit que notre stratégie était inadmissible et j’aurais endossé mon rôle.
A l'inverse, si vous aviez collaboré pour subir la course dans le final...
T.V. : Oui, on aurait pu aussi se faire taper dessus avec des critiques du genre : "Ils se sont pris pour qui ? Ce n'est pas compliqué de comprendre qu'à la base, Evenepoel, Pedersen ou Van der Poel sont au-dessus." Quand l'écart monte jusqu’à 15 minutes et que les autres nations viennent nous dire de collaborer, il faut être droit et assumer. C'est culotté mais l'idée, c'est qu'il ne faut pas que ce soit les coureurs qui assument mais moi, le coach. Il faut tout me mettre sur le dos. Je les libère de ça parce qu'ils ont déjà assez de choses à décider à l’instant T. 
Sur le vélo, vous vous distinguiez aussi par de sacrés coups de bluff. On se souvient de vos grimaces en fin d'étapes. Désormais, il y a prescription : est-ce qu'elles servaient à induire l'adversaire en erreur en faisant croire que vous étiez au bout de vos forces ?
T.V. : Oui, c'était du bluff. Et c’était peut-être parfois trop puis c’est devenu un toc. Je n’arrivais plus à pédaler sans faire de grimace. Et quand je me voyais à la télévision, je ne me plaisais pas du tout. Plus largement, je bougeais dans tous les sens. Oui, le bluff, ça faisait partie de la stratégie. L'idée fixe, c'est de jouer avec l'adversaire.
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Une grimace de Thomas Voeckler sur le Tour de France

Crédit: Getty Images

Le maillot de bain en 2021, j'ai tenté ce coup-là, ça a marché
C'est cette même idée qui vous pousse à accueillir vos coureurs en short de bain lors des Mondiaux 2021 en Belgique histoire de faire croire que l'équipe de France est en peu en vacances et prend l'événement par-dessus la jambe ?
T.V. : Oui. Je l'ai fait cette fois-là mais je ne sais pas si je ferais pareil aujourd'hui. Le photographe me dit : "On veut un cliché de toi." J'ai tenté ce coup-là, ça a marché. Mais attention, ce n'est pas pour ça que Julian a gagné. Mais oui, on peut coller ça à l’idée de jouer sur tous les leviers possibles. Mais il y a pleins de choses, dont celle-ci, que j'ai fait en tant que manager ou coureur que je ne referais plus parce qu’on évolue et parce que ce qui marche une fois marche rarement deux fois.
Vous aimiez rentrer dans la tête de vos adversaires. Jean-René Bernaudeau, votre ancien manager, évoquait pour nous une victoire sur le Tour du Pays basque en 2006 où vous êtes échappé avec Juan José Cobo (Saunier Duval) et Jens Voigt (CSC) et vous arrivez à convaincre Voigt que Cobo est plus fort pour qu'il roule, largue Cobo et que vous le sautiez sur la ligne. Et c'est ce qu'il s'est passé…
T.V. : Oui, c'est vrai. C'était une victoire importante parce qu'en 2005, j'avais pris la grosse tête en et je m'étais infligé un programme trop lourd sur le World Tour. Ça m'avait remis les pieds sur terre.  Voigt était spécialiste pour rouler fort et je lui disais : "Cobo va revenir, il va nous battre. Il a vent dans le dos, il va revenir." C'est de la roublardise et de la science de course. Mais ça ne marche pas toujours. Je me souviens avoir tenté la même chose deux fois sur Paris-Nice et je finis deux fois deuxième derrière Jérémy Roy et Amaël Moinard…
L'erreur stratégique du Tour 2011, ça m’a coûté la 2e place du Tour
Vous êtes un malin, un fin tacticien mais paradoxalement, vous perdez votre place sur le podium du Tour de France 2011 sur une erreur de jugement dans le Télégraphe quand vous cherchez à tout prix à revenir seul sur Alberto Contador et Andy Schleck alors qu'il aurait fallu attendre vos équipiers.
T.V. : C'est clairement une erreur stratégique. Mais mes directeurs sportifs se sont dit : "Thomas, il sait courir, on le laisse faire." J’aurais eu besoin qu’on me dise : "Tu fais une énorme connerie. Derrière, c’est contrôlé." Même si ça aurait été dur de me convaincre avec mon tempérament de l'époque. On n'a pas osé, on m'a laissé faire en se disant que je savais m’y prendre. Et bien, ça s'est retourné contre moi. Ça m’a coûté la 2e place du Tour.
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Thomas Voeckler, tout seul sur la 11e étape du Tour de France 2011

Crédit: Getty Images

Plus largement, même si c'est difficile de tout anticiper, quelle part a la tactique ou la préparation d'avant course dans le déroulé d'une course ?
T.V. : Ça dépend des parcours et de ce que les adversaires ont en tête. Il peut y avoir des fois où la préparation a une importance folle et parfois, il n'y pas de place pour elle. Les Mondiaux de Glasgow l'an dernier sont un très bon exemple. La course est magnifique, le podium aussi (ndlr : Van der Poel, Van Aert, Pogacar dans cet ordre) et le final dantesque. Mais il n'y avait aucune tactique possible : les plus forts, quatre très grands champions, étaient devant sur un circuit. Rien à faire. On avait une carte avec Christophe (ndlr : Laporte) qui crève au pire moment. Il y a des courses comme ça où même s'il n'y a pas d’arrivée au sommet ou de haute montagne, le scénario envoie balader la tactique parce que les plus forts sont devant et on ne peut rien y faire.
À Zurich dimanche, on retrouve un plateau de rois avec des grands champions. Vous n'êtes pas favori sur le papier. Est-ce que la solution, c'est nécessairement de mettre le boxon pour déstabiliser les meilleurs ?
T.V. : En fonction de l’adversité, on voit quel moyen adopter pour tenter d'être les meilleurs. On ne va pas rouler pour rouler, attaquer ou foutre le bordel pour exister. Je n'ai aucun problème avec ça même si je suis adepte d’un vélo offensif. À Zurich, le parcours avantage les hommes très forts mais il y a toujours quelque chose à faire.
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