Paris - Nice | Le peloton roulait vers Nice et la croix gammée flottait sur Berlin

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Paris-Nice, qui s'élancera le 5 mars, fête ses 90 ans. Créée en 1933 par Le Petit Journal, la "course au soleil" a vu le jour alors qu'Adolf Hitler et les nazis installaient la dictature en Alemagne, avec en tête leur projet funeste de domination sur toute l'Europe.

Le peloton de Paris - Nice 1933

Crédit: Imago

L'affiche est belle. Sous le titre "La course au soleil" et le sous-titre "1er Paris-Nice", on découvre les noms des organisateurs (Le Petit journal en collaboration avec Le Lyon républicain, Marseille Matin et Le Petit niçois). Puis les noms des coureurs vedettes, de Leducq à Speicher, et la liste des six étapes.
Tout en bas, on voit une mer Méditerranée en bleu marine et un soleil qui se couche (ou se lève) devant un cycliste qui lève le bras gauche en signe de victoire. Mais il y a ces dates, aussi, sur l'affiche : "Du mardi 14 au dimanche 19 mars 1933." Là, forcément, quelque chose se réveille dans la mémoire et il ne s'agit pas de cyclisme : pendant la semaine du premier Paris-Nice de l'histoire, en mars 1933, les nazis essuyaient leurs bottes sur l'Allemagne, deux semaines après l'incendie du Reichstag.
Le Petit Journal, dans son édition du 14 mars, titre à la une : "Les coureurs de notre Paris-Nice cycliste ont pris ce matin le départ au milieu d'une foule enthousiaste." Mais, en page 3, rubrique "Dernière heure", on apprend qu'en Allemagne le Dr Joseph Goebbels a été nommé ministre de la Propagande. L'information reviendra en page "une" le lendemain sur une colonne, à côté de Paris-Nice qui en occupe trois. La lecture de la presse dit mieux encore que les livres d'histoire à quel point Adolf Hitler, chancelier depuis le 30 janvier et ayant gagné dans un climat de terreur les élections législatives du 5 mars, étend sa dictature en quelques jours.
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L'affiche de Paris - Nice 1933

Crédit: DR

Ambiance légère à Paris, plus pour longtemps

Pendant qu'Alfons (ou Alphonse, selon les journaux) Schepers (vainqueur final), Jean Aerts, Bernard van Rysselberghe, Georges Speicher, Fernand Cornez et Francesco Carusio remportent les étapes de Paris-Nice à Dijon, Lyon, Avignon, Marseille, Cannes et Nice, le parti national-socialiste prend le contrôle de Hambourg et Lübeck et des Länder de Hesse, Saxe, Wurtemberg, Bade et Bavière.
Dans L'Auto, le journal qui a créé le Tour de France trente ans plus tôt, Félix Lévitan s'essaie à la poésie : "Couchés sur leur machine, les coureurs, autres rois mages, vont suivre l'étoile magique, l'étoile de la victoire". L'ambiance est légère. A Paris, la vie continue comme si de rien n'était. On joue La bande à bouboule à l'Agora, boulevard de Clichy, et Les deux orphelines à l'Olympia. Lys Gauty chante à l'Alhambra. Dans Le Matin du 18 mars, on apprend que la sécheresse a cessé et qu'il va commencer à pleuvoir sur l'Ouest.
En lisant Le Matin du 15 mars, il y a pourtant de quoi s'inquiéter : les nazis ont supprimé le drapeau républicain allemand et "l'emblème à la croix gammée flotte maintenant sur les monuments publics". Sur les photos, on voit des foules, bras droits dressés, ce que les envoyés spéciaux de la presse traduisent d'abord par de l'enthousiasme avant de s'interroger sur ce délire organisé. Le mot "dictature" apparait dans les titres et "Reich" remplace peu à peu la mention de l'Allemagne.

L'Allemagne bascule dans l'antisémitisme

Le même jour et dans le même journal, on lit : "Intensification du mouvement antisémitique en Allemagne". Les juges, fonctionnaires, notaires et avocats juifs sont renvoyés et le nouveau commissaire d'État de Berlin affirme qu'il veut "nettoyer" les hôpitaux de la ville du personnel juif : "Ils doivent laisser la place." Le Populaire, quotidien socialiste de la SFIO, est allé rencontrer "des familles israélites allemandes réfugiées à Paris" tandis qu'à Berlin Goering "prône l'extermination des marxistes". De nombreux responsables politiques sont arrêtés. Des perquisitions ont lieu chez les artistes et les écrivains.
A la gare de Lyon à Paris, le président du Conseil, Edouard Daladier, a pris le train pour Genève où siège la Société des nations, ancêtre de l'ONU. Avec son ministre Joseph Paul-Boncour, il s'y "étonnera" des "procédés du cabinet de Hitler". Comme lui, Le Petit journal a encore quelques illusions. Rappelant que Hitler "veut tenir ses promesses envers le peuple allemand de ranimer la vie économique et d'assurer à chacun un travail et du pain", le journal commente : "S'il échoue, des millions de chômeurs démoralisés par l'impuissance des gouvernements précédents à enrayer la crise, et qui se sont jetés dans les bras de Hitler comme vers leur dernière chance de salut, se détourneront de lui."

Paris-Nice, dernier rayon de soleil

Le 20 mars, toute la presse salue l'incontestable succès de Paris-Nice et lui promet un bel avenir. L'Auto, beau joueur, commente : "Nous avons toutes les raisons de féliciter notre confrère de son initiative hardie." Le 19 mars, alors que les cyclistes avaient la promenade des Anglais en ligne de mire, un match de football opposait la France et l'Allemagne à Berlin. Près de trois mille Français ont fait le déplacement et on voit beaucoup de bérets basques dans le Stadion, où M. Rust, ministre de l'Instruction publique, représente le gouvernement. Annoncé, le maréchal Goering n'est pas venu. "A l'entrée, écrit André Waltz dans Le petit journal, un nazi en chemise brune et portant le brassard de la police auxiliaire est en train de hisser le drapeau français, dont les trois couleurs claquent au vent", à côté du drapeau allemand. "Un peu plus loin flotte le drapeau nazi à croix gammée".
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Le peloton de Paris - Nice 1933 à Saint-Raphaël

Crédit: Imago

"Malgré de nombreux facteurs qu'il est inutile de préciser et qui risquaient de diminuer les qualités physiques et morales de nos joueurs, écrit L'Auto, les footballeurs de France ont trouvé dans leur cœur et dans leur volonté le moyen de faire match nul avec l'équipe d'Allemagne". Score final : 3 buts partout.
Fin de la rubrique sportive. Le 23 mars, Adolf Hitler va obtenir les pleins pouvoirs d'un Parlement fantoche. Deux jours plus tôt a commencé la construction du camp de Dachau. Paris-Nice a roulé vers le soleil, comme sur l'affiche, mais c'est l'ombre qui recouvre l'Allemagne et va bientôt menacer toute l'Europe.
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