Paris-Roubaix 2026 | Un sacre Pog-historique ? L’anthologie statistique de Tadej Pogacar
Par Benoît Vittek
Mis à jour 11/04/2026 à 15:14 GMT+2
Paris-Roubaix manque encore au palmarès de Tadej Pogacar pour être véritablement considéré comme l’égal d’Eddy Merckx, dont l’aura écrasait les palmarès cyclistes avant l’émergence du Slovène. En cas de victoire dimanche, le nouveau Cannibale dépasserait même son prédécesseur dans plusieurs registres.
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Au fil de ses épopées, pionnières, modernes et désormais quasi-futuristes, le cyclisme a inventé de nouveaux superlatifs pour mieux narrer les légendes des forçats de la route. Depuis plus d’un demi-siècle, le qualificatif "merckxien" semblait désigner un horizon indépassable. Le Cannibale avait marché sur la Lune dès 1969 avant de créer sa propre orbite en dévorant la concurrence et les succès avec une vigueur infinie. Jamais on ne ferait mieux, pensait-on. Ne serait-ce que l’imiter semblait inimaginable.
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Bernard Hinault a soulevé des montagnes, arraché le pavé roubaisien et embrasé "Neige-Bastogne-Neige" avec une hargne rare, mais il est resté un cran en dessous du souverain belge. Miguel Indurain a remporté cinq Tours de France à la suite, s’est également illustré en Rosa, mais son panache n’a jamais effleuré les dimensions merckxiennes et son empreinte sur les classiques est quasi inexistante. Lance Armstrong a poussé à sept le compteur de ses merveilles juilletistes avant d’être ramené aux ténèbres où se fomentaient ses performances. Ignorons Chris Froome, resté aux portes du club des quintuples vainqueurs du Tour et qui laisse un héritage contrasté par l’affaire Rozman.
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Mais au tournant des années 2020, un nouveau monstre a émergé, blondinet et souriant, conquérant et iconoclaste. Tadej Pogačar a d’abord renversé un mythe slovène, Primoz Roglic, pour devenir, à la veille de son 22e anniversaire, le deuxième plus jeune vainqueur de l’histoire du Tour. Pas mal… Mais pas de quoi chatouiller Merckx, qui a lui aussi mené nombre de conquêtes juvéniles avant de s’imposer en force irrépressible. Ses centaines de victoires sur tous les terrains et son aura extraordinaire devaient résister à tout, même au nouveau trublion découvert par Mauro Gianetti et Matxin Fernandez, dont on n’imaginait pas qu’il pourrait conjuguer triomphes en Jaune et conquêtes pavées.
Pensez-vous, Greg LeMond était, avant Pogacar l’an dernier, le dernier vainqueur sortant du Tour à se présenter dans l’Enfer du Nord. C’était en 1991, et l’Américain avait pris la 55e place (son meilleur résultat à Roubaix : 4e en 1985). Le Cannibale slovène est lui monté sur le podium dès sa première semonce et il s’avance en favori, au même titre que le triple tenant du titre Mathieu van der Poel, de la 123e édition, dimanche. S’il s’impose, il imitera Eddy Merckx et les quatre autres vainqueurs sortants du Tour qui se sont imposés dans l’Enfer du Nord. La question ne se poserait plus : Pogacar deviendrait l’égal du Cannibale. Il le dépasserait même dans un certain nombre de catégories.
Série (en cours) inédite sur les Monuments
- Personne n’avait jamais remporté quatre Monuments consécutifs
- 55% de victoires pour Pogacar (12/22) sur les Monuments, 36% pour Merckx (19/53) et 35% pour Van der Poel (8/23)
- 12 Monuments à 27 ans et 7 mois pour Pogačar, 13 pour Merckx au même âge
Si Tadej Pogacar et Mathieu van der Poel se partageaient les plus grandes classiques avec un certain équilibre depuis 2023, le Slovène écrase désormais la balance, au point d’avoir remporté les quatre derniers Monuments disputés. À Liège et en Lombardie, où le leader d’UAE Team Emirates XRG est intouchable, c’était attendu. Mais Sanremo et les Flandres sont censés être le terrain de jeu du Néerlandais, désormais cantonné à son royaume roubaisien alors qu’il détenait trois couronnes (Flandres 2024, Roubaix 2024, Sanremo 2025) l’an dernier au moment de retrouver le Slovène sur le Ronde.
Désormais, Pogacar est vainqueur sortant sur quatre épreuves, là où ses prédécesseurs les plus inspirés (De Bruyne, Van Looy, De Vlaeminck, Merckx et Kelly) s’étaient arrêtés à trois. Parmi eux, seul Merckx en avait remporté trois à la suite (Liège 1971, Lombardie 1971 et Sanremo 1972), une référence également balayée par le nouveau Cannibale, qui fond sur un autre record emblématique de son aîné, vainqueur de 19 Monuments entre 1966 et 1976 (7 Sanremo, 2 Ronde, 3 Roubaix, 5 Liège, 2 Lombardie). Roger De Vlaeminck était un dauphin lointain avec 11 Monuments (3 Sanremo, 1 Ronde, 4 Roubaix, 1 Liège, 2 Lombardie) en carrière.
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Pogacar en compte déjà 12 (1 Sanremo, 3 Ronde, 3 Liège, 5 Lombardie), seulement un de moins que Merckx au même âge (il peut donc revenir au score dimanche, avant une nouvelle occasion dans deux semaines à Liège). Il reste de la marge - 7 Monuments, soit le bilan de Bartali, Boonen et Cancellara - mais la menace est appuyée par le rythme affolant auquel Pogacar fait tourner son compteur : 55% de victoires sur les Monuments qu’il a disputés (et même 63% depuis qu’il a ouvert son compteur à Liège en 2021). Les projections sont hasardeuses (et Pogačar ne cesse d’accélérer) mais à ce rythme-là, la 19e victoire tomberait lors de sa 35e participation à un Monument.
Dans ce registre, notons également la performance des Italiens Costante Girardengo et Fausto Coppi, vainqueurs de neuf Monuments chacun, malgré des débuts de carrières tronquées par les Guerres Mondiales (la première pour Girardengo, qui a essentiellement couru en Italie ; la deuxième pour Coppi, qui a conquis Roubaix en plus de Sanremo et Il Lombardia). Coppi reste le seul à la hauteur de Pogačar dans le Monument des feuilles mortes, avec cinq succès. Le Slovène partage également le record de victoires sur le Tour des Flandres (3, comme Van der Poel et 6 autres coureurs).
Grands Tours + Monuments : dans la cour de Merckx, Coppi et Bobet
- Seuls Merckx et Bobet ont remporté le Tour de France, le Tour des Flandres et Paris-Roubaix
- Victoires cumulées sur les Grands Tours et les Monuments : 30 pour Merckx, 19 pour Pogacar, 16 pour Coppi
- 7 coureurs ont remporté au moins un Grand Tour, trois Monuments différents et le titre mondial : Merckx, Pogačar, Coppi, Hinault, Gimondi, Bobet, F. Moser
Au-delà du volume de Monuments, Pogacar et Merckx transcendent les palmarès par leur capacité à conquérir tous les terrains, même les plus opposés. Pareil exploit avait été inauguré par Maurice Garin au tournant du 20e siècle (deuxième vainqueur de Paris-Roubaix, en 1897 et 1898, et premier vainqueur du Tour, en 1903). C’était devenu une gageure avec la spécialisation des champions, l’optimisation des pics de forme et la naissance de nouvelles certitudes, visiblement erronées, selon lesquelles le gabarit d’un vainqueur de Grand Tour était incompatible avec la conquête des Monuments pavés.
Dans l’histoire, quinze coureurs ont réussi à accrocher le Tour de France et Paris-Roubaix à leur palmarès, Bernard Hinault étant le dernier en date. Si on ajoute le Tour des Flandres à l’équation, il n’en reste plus que deux : Merckx, évidemment, et Bobet. Premier coureur à remporter le Tour trois fois de suite, de 1953 à 1955, le Breton fait également partie de la poignée de coureurs qui ont remporté quatre Monuments (Sanremo, Flandres, Roubaix, Lombardie) et sont passés tous près d’un cinquième succès (4e de Liège-Bastogne-Liège en 1952).
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Les autres membres de ce ”club des presque 5” sont Sean Kelly (2e du Tour des Flandres en 1984, 1986 et 1987), Alfred De Bruyne (2e du Tour de Lombardie 1955), Hennie Kuiper (2e de Liège-Bastogne-Liège 1980), Philippe Gilbert (3e de Milan-Sanremo en 2008 et 2011), Germain Derycke (67e du Tour de Lombardie 1954), et Pogačar, bien sûr. Dans le lot, Kelly a remporté une Vuelta (1988) et Kuiper a fini deux fois deuxième du Tour (1977, 1980).
Coppi a lui multiplié les triomphes en Italie (5 Giro, 5 Lombardie, 3 Sanremo) et en France (2 Tours, 1 Roubaix) mais il n’a jamais disputé les Monuments belges. Il s’était pourtant frotté au Kwaremont (vainqueur de l’Omloop en 1948 avant d’être déclassé pour un changement de roue illégal) et était attendu au Tour des Flandres 1951 avant de se fracturer la clavicule sur les routes de Milan-Turin. Rendez-vous manqué… Aujourd’hui, Pogačar honore tous ceux qu’il se fixe avec l’histoire.
Un pionnier lancé vers de nouveaux records
- Personne n’a jamais remporté les trois premiers Monuments de la saison
- Personne n’a jamais remporté plus de trois Monuments la même année
- Le fantasme du triplé sur les Grands Tours
Anachroniques, les performances de Pogacar s’inscrivent pour la plupart dans le sillage d’exploits précédents, à l’image de sa triple couronne (Giro + Tour + Mondiaux) en 2024, déjà réalisée par Merckx (en 1974) et Stephen Roche (1987), et dont on pensait qu’elle pouvait constituer un plafond avant de voir le Slovène tout pulvériser en 2025 et 2026. S’il s’impose à Roubaix dimanche, Pogacar rejoindra donc Merckx, mais aussi Rik Van Looy et Roger De Vlaeminck dans le comité d’élite rassemblant les vainqueurs des cinq Monuments.
En s’imposant à Roubaix, le Slovène ajouterait la pièce la plus difficile (pour lui) de son puzzle de Monuments et consoliderait la perspective de le voir remporter les cinq la même année. À Liège, seule une chute en 2023 a entravé sa marche triomphante. En Lombardie, il s’impose tous les ans depuis sa première participation, en 2021. Ajoutons qu’il est le grand favori pour un troisième titre mondial. Mais avant même de filer vers la Belgique, l’Italie et le Canada, Pogacar ferait déjà mieux que Merckx : le Belge est le seul à avoir remporté les deux premiers Monuments de la saison, en 1969 et 1975. ; à chaque fois, il avait fini 2e à Roubaix.
Il manquerait alors une Vuelta pour parfaire son palmarès, comme Merckx l’avait fait en 1973, s’offrant un doublé avec le Giro. Le Grand Tour espagnol se disputait alors au printemps, et le Belge avait ensuite fait l’impasse sur le Tour de France. Intouchable depuis qu’il a maté Jonas Vingegaard, Pogacar profite lui d’un calendrier différent, avec la Vuelta en fin d’été, pour nourrir des fantasmes étourdissants : et s’il remportait les trois Grands Tours la même année ?
En 1955, Raphaël Geminiani signait un exploit pionnier en finissant 3e de la Vuelta, 4e du Giro et 6e du Tour. Deux ans plus tard, Gastone Nencini remportait le Giro et prenait les 6e et 9e place sur le Tour et la Vuelta. Beaucoup plus récemment, Sepp Kuss a remporté la Vuelta 2023 après avoir fini 12e sur le Tour et 14e sur le Giro. L’année suivante, Pogacar survolait le Giro et le Tour, et beaucoup, y compris dans son entourage, rêvaient de le voir s’attaquer à la Vuelta, mais le Slovène avait laissé la place à ses lieutenants. Il est pourtant convaincu que le triplé est possible. Rendez-vous en 2027 ou 2028 ?
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