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Paris - Tours, cette madeleine d'automne

Paris - Tours, cette madeleine d'automne

Le 07/10/2018 à 00:13Mis à jour Le 07/10/2018 à 10:32

PARIS-TOURS - La course aux feuilles mortes se déroule dimanche avec un final inédit au milieu des vignes du côté de Vouvray. Paris-Tours ne figure plus dans le World Tour, mais elle garde une magie qui, parfois, remonte très loin, jusqu’à l’enfance.

Béatrice Houchard était devenue journaliste pour pouvoir suivre le Tour de France. Hormis quelques étapes, elle a surtout fait le tour des meetings et des circonscriptions en suivant notamment six campagnes présidentielles pour La Nouvelle République, La Vie, Le Parisien, Le Figaro et l’Opinion. Auteur notamment de "Faut-il arrêter le Tour de France?" (Larousse, 2008) et de "Le fait du Prince" (Calmann-Lévy, 2018), elle renoue ici avec sa passion d’enfance.

Je vous dis tout : la première fois que j’ai vu arriver une course cycliste, c’était Paris-Tours. On était en 1966 et, exceptionnellement, on n’était pas allé écouter un concert ou un opéra en famille au Grand théâtre municipal. Grâce soit rendue à mes parents, qui ne s’intéressaient pas du tout au cyclisme et m’avaient accompagnée pour tenter, peut-être, de comprendre cette passion inattendue de leur fille.

Du cyclisme, je ne connaissais que ce que m’en racontaient les voix de Daniel Pautrat et Jean-Paul Brouchon sur France-Inter. J’apprenais peu à peu l’histoire, les palmarès et le jargon du vélo à travers les articles de Jacques Augendre dans le quotidien régional, La Nouvelle République du Centre-Ouest, puis en dévorant chaque mois Le Miroir du cyclisme - mon premier abonnement après Le Journal de Mickey.

Je ne savais pas encore qu’à l’arrivée d’une course, on ne voit pas grand chose, surtout quand c’est le peloton groupé qui se pointe et qu’il n’y a pas d’écran géant pour regarder le sprint. Un ruban de couleurs, deux ou trois maillots reconnus, un dossard, un visage, comme un coup de vent et le bruit caractéristique des pédaliers. Mais surtout une ambiance à renifler, un bonheur collectif à humer. On a vu les coureurs, c’est fini, on lira le classement demain dans le journal. On est un peu déçu mais on n’ose pas le dire ni se l’avouer à soi-même. D’ailleurs, on reviendra.

" "J'en voulais beaucoup à Reybrouck""

Paris-Tours n’arrivait pas encore avenue de Grammont, mais boulevard Heurteloup, qui a l’avantage pour les spectateurs d’être double : deux voies de circulation séparées par une large allée piétonnière. On voit donc les coureurs deux fois. J’étais plutôt bien placée à 200 mètres à peine de la ligne d’arrivée. Sur la photo en noir et blanc où Guido Reybrouck bat au sprint Rik Van Looy et Paul Lemetayer, on pourrait peut-être me voir en grossissant l’image.

Guido Reybrouck, triple vainqueur de Paris-Tours.

Guido Reybrouck, triple vainqueur de Paris-Tours.Imago

La course est passée devant moi, j’ai tourné la tête, c’était fini, je n’avais reconnu personne. Pas plus le vainqueur que les suivants. Si j’en crois le classement, il y avait 76 coureurs dans ce peloton et Raymond Poulidor a réussi à faire 9e. Pas si mal. Mais je n’ai pas vu Poulidor, ni Anquetil (25e), ni les autres. Seulement Reybrouck lors de son tour d‘honneur avec un bouquet posé sur le guidon, car il n’y avait pas de cérémonie protocolaire, ni podium. Je lui en voulais beaucoup car il avait battu Van Looy, l’une de mes idoles de l’époque.

Mais en 1967, un an plus tard, au même endroit, c’est un groupe de seulement treize coureurs (je ne l’écris pas de mémoire, les archives sont là pour me le souffler) qui a déboulé sur le boulevard Heurteloup, d’abord en légère descente. Là, j’ai nettement vu Van Looy, placé en avant-dernière position du groupe, remonter les coureurs un à un et battre au sprint Barry Hoban et José Samyn. Les Français ont cartonné: outre Samyn, Bernard Guyot a fini 4e, Lucien Aimar 5e, Roger Pingeon 6e et Jean Stablinski 9e.

"C’est ça, Van Looy?"

Le temps a passé. Paris-Tours a changé plusieurs fois de parcours et de ligne d’arrivée. Mon carnet d’autographes s’est enrichi des plus prestigieuses signatures: Anquetil, Gimondi, Altig…Pendant quelques années, la course est arrivée au bord du Cher, près du Parc des Expositions de la ville. J’ai encore dans mes cartons un petit film Super 8, probablement de 1975 (victoire de Freddy Maertens) où l’on voit Eddy Merckx, Bernard Thévenet, Roger de Vlaeminck, Régis Ovion, Jean-Pierre Danguillaume et Raymond Poulidor à la sortie des douches (les cars des équipes n’existaient pas encore). On aperçoit Merckx partir en Mercédès grise et Poulidor dans une Peugeot blanche, au milieu d’une indescriptible mêlée comme il en provoquait à chacune de ses apparitions.

Puis Paris-Tours est devenue Tours-Versailles, Blois-Montlhéry et Blois-Chaville. Le plus étrange est que je vivais à Blois dans ces années-là, et que je n’ai aucun souvenir de cyclisme. Mystères de la mémoire et de la vie… Je n’ai jamais assisté à l’arrivée de la course avenue de Grammont, tout près de mon lycée, mais je n’ai plus raté de retransmission télévisée et j’ai toujours un petit frisson automnal au moment des cinq-cents derniers mètres.

Paris-Tours, dans ma tête, reste ce sprint époustouflant de Rik Van Looy en 1967 et Van Looy avec son bouquet, à portée de selfie mais on n’en faisait pas, et pour cause. Je n’ai pas même une photo. Bizarrement, quand il est passé devant moi, une dame qui m’a semblé vieille et qui n’avait peut-être pas même 50 ans (mais j’en avais 13), a bêtement laissé tomber: "C’est ça, Van Looy?" Elle s’attendait peut-être à voir passer Ben-Hur, James Bond ou le général de Gaulle.

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