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Strade Bianche - 50 nuances de Monuments
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Mis à jour 06/03/2025 à 13:32 GMT+1
Le débat (prématuré) sur la place des Strade Bianche parmi les plus grandes classiques rappelle le caractère volatil et informel de cette classification. Selon les époques et les genres, à chacun ses Monuments !
Tim Wellens (UAE Team Emirates) et Maxim Van Gils (Team Lotto Dstny) lors des Strade Bianche 2024
Crédit: Getty Images
Par Benoît Vittek
Les Strade Bianche ne sont pas un Monument. En tout cas pas dans leur version masculine. Il leur manque la distance (la barre de 200 km a seulement été franchie l’an dernier), l’histoire (que valent une petite vingtaine d’éditions face à la Doyenne liégeoise, née en 1892 ?) ou encore le prestige, illustré par la relative pauvreté de la liste des inscrits, désertée cette année par de nombreuses stars déjà tournées vers Sanremo, les Flandres et Roubaix.
Strade Bianche Hommes
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Tadej Pogacar (UAE Team Emirates-XRG) fait le déplacement et l'épouvantail slovène devrait être encore bien seul sur une épreuve qu'il a déjà asservie à sa grandeur, en 2022 (victoire après une chevauchée de 49km) et surtout 2024 (un solo de 81km). Mathieu van der Poel (Alpecin-Deceuninck) a bien envisagé un détour sur les chemins toscans avant Tirreno-Adriatico mais le Néerlandais n'a finalement pas jugé opportun de revenir cette année sur une épreuve qu'il a remportée en 2021. "Il faut faire des choix", justifiait-il après avoir privilégié une reprise sur Le Samyn, "mini-Paris-Roubaix" qui a su attirer l'iconoclaste flamboyant.
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Video credit: Eurosport
Rien de tel chez les femmes : Demi Vollering et Juliette Labous (FDJ-Suez), Kasia Niewiadoma (Canyon//Sram), Elisa Longo Borghini (UAE Team ADQ), Anna van der Breggen (SD Worx-Protime), Kristen Faulkner (EF Education-Otaly)… Les stars se pressent au départ des Strade Bianche, où il manquera seulement l'arc-en-ciel de Lotte Kopecky (SD Worx-Protime), mobilisée sur d'innombrables fronts. "Certains disent que les Strade Bianche ne sont pas un Monument, mais pour nous, oui", résume Stephen Delcourt, manager général de l'équipe FDJ-Suez.
Le contraste entre Strade Bianche masculines et féminines illustre aussi bien le lourd passif d'une discipline qui a longtemps ignoré les femmes que la volatilité du concept de Monument. Beauté, difficulté, singularité : chacun a une raison de distinguer sa course préférée. Et si l'on a fini par s'accorder sur une liste de cinq épreuves - Milan-Sanremo, Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et Il Lombardia -, leur aura monumentale n'efface en rien les débats sous-jacents à cette classification très informelle.
Épopées et superlatifs
Ce n'est qu'au tournant du 21e siècle que les cinq grandes classiques ont fini par se distinguer dans l'imaginaire collectif et dans les classements de l'Union cycliste internationale. Les journalistes les plus expérimentés rappellent bien que cette dénomination n'existait pas à leurs débuts, il y a quelques décennies.
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Eddy Merckx et Roger De Vlaeminck lors de Paris - Roubaix 1973
Crédit: Getty Images
Leurs aînés pourraient convoquer Jacques Goddet, directeur de l'Auto et du Tour de France, qui décrivait en 1950 Paris-Roubaix comme un "Monument du cyclisme international", sans pour autant imaginer une catégorie d'épreuves à part. Un demi-siècle plus tôt, son prédécesseur Henri Desgrange espérait faire du Tour (né en 1903) "le monument le plus durable et le plus imposant du sport cycliste".
Le cyclisme était alors une véritable épopée, qui se prêtait à tous les superlatifs, aussi bien pour qualifier les épreuves que les héros qui les surmontaient. Le Cannibale Eddy Merckx ou le Blaireau Bernard Hinault ne sont-ils pas des Monuments à part entière ? Et que dire de Briek Schotte, "l'Homme de fer", "le dernier des Flandriens", fort d'une stature et d'une aura colossale ?
En 1948, il remportait la première édition du Challenge Desgrange Colombo, prestigieuse compétition qui favorisait la participation des plus grands champions sur les épreuves ainsi réunies par la crème des organisateurs de l'époque. La première année, on comptait deux Grands Tours (Giro et Tour) et sept classiques : Milan-Sanremo, Paris-Roubaix, Paris-Bruxelles, le Tour des Flandres, la Flèche Wallonne, Paris-Tours et le Tour de Lombardie.
Liège-Bastogne-Liège rejoindra le club en 1951, trois ans après la Flèche, petite soeur née en 1936 mais qui a su, au fil de l'histoire, bousculer son aînée ardennaise avant de rentrer dans le rang : au mois d'avril, le mur de Huy accueille désormais une drôle de course de côte pour faire la transition entre l'Amstel Gold Race (dont Philippe Gilbert a assuré qu'elle "mériterait le titre de Monument") et Liège, Doyenne indétrônable… chez les hommes.
À chacun(e) son histoire
Fin avril, Pogacar et autres Evenepoel sont attendus sur la 111e édition de la classique ardente. Pour les femmes, ce sera la neuvième, alors que le mur de Huy consacre les puncheuses les plus affutées depuis 1998. Le palmarès liégeois est spectaculaire (Van der Breggen, Van Vleuten, Deignan, Vollering…) mais aussi un peu court, quand la Flèche a consacré les championnes à travers les ans, de Fabiana Luperini à Kasia Niewiadoma, en passant par Marianne Vos, Pauline Ferrand-Prévot et l'incontournable Van der Breggen.
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Video credit: Eurosport
Dans deux semaines, le peloton féminin retrouvera également Milan-Sanremo, dont une version féminine avait brièvement existé entre 1999 et 2005. Cette maigre histoire suffit-elle à faire un Monument, en s'adossant à la Classicissima organisée depuis 1907 ? Elle justifie en tout cas de décaler le Trofeo Alfredo Binda, qui peut lui se targuer de plus de 50 ans d'histoire.
"On est obligées de voler l'histoire des hommes", constate Lizzie Deignan (Lidl-Trek), pionnière consacrée sur les Strade Bianche, le Trofeo Alfredo Binda, le Tour des Flandres, Liège-Bastogne-Liège et enfin Paris-Roubaix, lorsque les femmes ont enfin pu disputer l'épreuve, en 2021. À l'arrivée de cette première, le sens de l'histoire s'imposait dans le vélodrome roubaisien : un nouveau Monument était né dans la boue. Non pas parce que Roubaix est un mythe masculin mais parce que les coureuses et le public avaient trouvé un zénith éblouissant dans l'Enfer du Nord.
Le poids de l'histoire se fait de plus en plus prégnant mais le cyclisme et ses Monuments continuent de se réinventer. Les champions disposent de ce qui leur est proposé et ils font également le prestige d'une course, à l'image des Jeux Olympiques, un temps snobés par les routiers et aujourd'hui particulièrement prisés. Alors, dans quelques années, peut-être sera-t-on bien fondé à parler des Strade Bianche comme d'un Monument... Mais il est encore tôt.
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