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Le mystérieux Mister Roglic

Le mystérieux Mister Roglic

Le 16/09/2019 à 16:09Mis à jour Le 16/09/2019 à 18:28

VUELTA - Premier Slovène vainqueur de Grand Tour, Primoz Roglic (Jumbo-Visma) est un personnage discret dont l’attitude, les relations et les performances nourrissent fantasmes et inquiétudes.

Dans la grande tente rouge qui accueillait la salle de presse au milieu des roches de la Sierra de Gredos, le prodige de Komenda s'exprimait au côté de son aîné quasi assuré de la victoire dans la Vuelta. Roglic, originaire de Trbovlje, où la mère de Pogacar est enseignante (le monde est petit, et la Slovénie encore plus avec ses 2 millions d'habitants sur un territoire aussi grand que la Picardie ou les deux-tiers de la Belgique) n'en a pas tant dit : il s'est levé après cinq questions, suscitant (comme chaque jour) l'indignation des journalistes suspendus à ses maigres paroles et plutôt habitués à voir le futur vainqueur de la Vuelta s'épancher sur son succès à la veille de la parade madrilène.

Roglic est un taiseux venu d'Europe centrale et qui écrit l'histoire de son sport d'adoption, le cyclisme, sept ans après l'avoir embrassé (le Slovène était auparavant un champion de saut à ski, vous connaissez certainement l'histoire, elle accompagne chacun de ses succès). Le voilà premier vainqueur slovène d'un Grand Tour, et par la même occasion premier vainqueur slovène du classement par points d'une épreuve de trois semaines.

Accompagné par sa femme et leur enfant né au printemps, Roglic affichait enfin son plus grand sourire le lendemain sur la Plaza de Cibeles. Tout en restant quasi-mutique devant la presse. "Tu veux vraiment faire une interview ? Je n'ai rien à dire", expliquait-il au journaliste chargé de l'interroger pour les télévisions du monde entier au pied du podium final de la Vuelta. Il a ensuite lâché quelques poncifs sur le "bel accomplissement" que représente cette victoire, pour lui et pour son pays.

Primoz Roglic

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Machine à rouler

Roglic esquive aussi bien les occasions de se dévoiler que les polémiques. "Il est assez conforme aux stéréotypes des gars d'Europe de l'Est (sic)", a expliqué un jour l'exubérant Néo-zélandais George Bennett, équipier de Roglic sur cette Vuelta. Le Slovène préfère "parler avec les jambes" et les résultats lui donnent raison sur ce terrain. Machine à rouler phénoménale, il a écrasé ses rivaux de la Vuelta dans le contre-la-montre de Pau avant de maîtriser en montagne et de surmonter plusieurs frayeurs en plaine pour signer une victoire sur trois semaines attendue après sa moisson de succès sur les épreuves d'une semaine.

Les jambes ne permettent en revanche pas de répondre aux interrogations, dont certaines franchement infamantes, qui ont accompagné son émergence. Roglic a été l'un des principaux accusés lorsque la question des vélos à moteur a refait surface ces dernières années. Au printemps 2016, au fil de plusieurs enquêtes sur la fraude technologique, le magazine Stade 2 relève avec une caméra thermique un point de chaleur suspect au niveau de la roue arrière du Slovène sur les Strade Bianche.

En collaboration avec le journal italien Il Corriere della Sera, Stade 2 s’interroge également sur le premier succès en World Tour du Slovène, lors du contre-la-montre de 40,5km autour de Chianti sur le Giro 2016 (Roglic n’avait jamais couru un chrono de plus de 18km chez les pros). Cette fois, il s’était présenté avec un vélo non conforme au départ et avait dû changer de monture à la dernière minute. Le vélo de rechange n’avait pas été contrôlé. Et Roglic n’avait pas répondu aux doutes, "parce que c’était des conneries". La presse italienne a relancé la machine à rumeurs lors du dernier Giro, mais cela relevait plutôt de la frustration de voir le Slovène contenir les assauts de Vincenzo Nibali.

" Avec Erzen, on s’entendait bien, il n’y avait pas de problème"

Erzen est aujourd'hui sous le coup d’une enquête de l’UCI, et dirigeant chez Bahrain-Merida, dont la colonie slovène a perdu deux membres depuis que Kristijan Koren et Borut Bozic (passé directeur sportif après avoir pris sa retraite de coureur) ont été rattrapés par l'affaire Aderlass. "On s'entendait bien, il n'y avait pas de problème", a expliqué Roglic au sujet d'Erzen lors du Giro. "Il m'avait fait part de son envie de me signer, un jour, mais je n'ai pas gardé davantage de contacts avec lui depuis."

Sorti du cadre slovène, Roglic est le premier vainqueur de Grand Tour de la structure Rabobank-Belkin-LottoNL-Jumbo-Visma depuis Denis Menchov en 2009. L'équipe a beaucoup changé en dix ans, mais elle suscite à nouveau les interrogations et commentaires (essentiellement sous couvert d'anonymat) de rivaux et de membres des instances dirigeantes du sport (comme toujours lorsqu'un coureur ou une équipe impose sa puissance au reste du peloton).

Roglic espère lui que son équipe sera "encore plus forte dans les prochaines années". Lui-même a récemment prolongé son contrat jusqu'en 2023. Dans la vidéo officialisant ce nouveau bail, le Slovène ne prononce pas un mot. Une poignée de main avec son patron et il repart casque sur les oreilles et lunettes de soleil sur le nez. En route vers de nouveaux succès ?

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