Historique. Le terme, parfois galvaudé, s'applique cette fois à merveille au sacre d'Egan Bernal. Doublement, même. Le vainqueur de ce Tour de France 2019 est le premier à venir d'Amérique du Sud. Trente-trois ans après la révolution américaine enclenchée par Greg LeMond, le Colombien fait entrer son pays dans la constellation des lauréats de la Grande Boucle. A cet égard, 2019 fera date. A double titre, donc, car, outre l'origine du nouveau roi, il y a son âge : 22 ans. Jamais, depuis 110 ans, le Tour n'avait couronné un champion aussi jeune.
Egan Bernal en jaune à Paris, c'est un coup de fraîcheur. Le changement dans la continuité. Cette décennie s'achève sous le joug de l'empire britannique Sky-Ineos, qui a désormais trusté sept des huit dernières éditions. Voilà sans doute pourquoi certains accueillent avec davantage de réserve l'avènement du jeune Colombien que s'il avait appartenu à une autre formation.
Mais Bernal contribue à humaniser quelque peu la broyeuse de sa Majesté. La finalité n'a pas bougé d'un iota, avec ce nouveau titre, surligné en prime par le doublé complété par Geraint Thomas, mais Ineos n'a pas écrasé la course. Elle l'a gagnée, ce qui n'est en soi pas dramatique, mais l'a laissée vivre. Elle ne l'a pas accaparée de A à Z comme certaines années. Puis, contrairement à Wiggins, Froome et Thomas, Bernal n'est pas Britannique, il est jeune, aussi, et, d'une certaine manière, apparait moins comme un "produit" pré-fabriqué par Sir Dave Brailsford. Il a apporté son talent à son équipe. Pas l'inverse. Cette victoire est d'abord la sienne avant d'être celle d'une machine infernale.
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Egan Bernal et Geraint Thomas

Crédit: Getty Images

Thomas : "Il faut juste qu'il garde le même entourage"

Personne n'a vraiment de quoi être stupéfait par la victoire de l'enfant de Zipaquiri. Comme l'a relevé Chris Froome, dont l'absence aura contribué à lui ouvrir la voie, "la question n'était pas de savoir s'il prendrait un jour le maillot jaune, mais quand." Il n'aura pas attendu longtemps. Si surprise, ou demi-surprise, il doit y avoir, elle se situe là. "Pour être honnête, je ne pensais pas qu'Egan gagnerait dès cette année", avoue Geraint Thomas, même si, dans son cas, l'opinion avait peut-être aussi valeur de souhait. Thomas aurait bien repris un Tour avant de passer la main. Mais le talent, quand il est à ce point supérieur, n'attend pas qu'on lui laisse la place. Il la prend.
La question est maintenant de savoir si, tel Merckx il y a toute juste un demi-siècle, Egan Bernal vient de faire entrer le Tour dans une nouvelle ère, la sienne. La tentation est grande de répondre par l'affirmative. Chez Ineos, bien évidemment, tout le monde en est convaincu. "J'espère qu'il gagnera autant de grands tours que possible, glisse son coéquipier, Wout Poels. Il gagne son premier à 22 ans, donc il a toutes les cartes en main. Il a un futur incroyable devant lui et je pense qu'il peut devenir un des plus grands de l'Histoire."
Ancien de la maison et pionnier de la suprématie de l'armada britannique, Bradley Wiggins, désormais consultant sur Eurosport, ne dit pas autre chose. "Je pense que nous entrons dans un nouveau règne, une nouvelle époque, et c'est celle d'Egan Bernal. 22 ans, et il a gagné le Tour...", soupire Wiggo, incrédule. Lui en avait dix de plus lors de son unique sacre. Comme Geraint Thomas, d'ailleurs, lui aussi convaincu que son successeur au palmarès a de quoi durer : "Egan est un athlète incroyable, il sait tout faire, il est né pour aller vite en montagne et il a la meilleure équipe. Il a de belles années devant lui. C'est un garçon très humble, il a un très bel avenir. Il faut juste qu'il garde le même entourage."

Portal : "Il m'appelait monsieur"

Cet entourage, c'est sa fiancée, qui l'a accompagné dans sa victoire, ou son papa, en larmes auprès de lui dans les Alpes, à l'heure du triomphe. Derrière le coureur, mature et déterminé, pointe le jeune homme au visage de poupon, "humble, timide et attachant", comme le décrit Thomas. "Mais il n'y a pas de raison qu'il change, car il sait d'où il vient", ajoute le Gallois.
"La première fois que je l'ai rencontré en janvier 2018, nous a confié Nicolas Portal, le directeur sportif français d'Ineos, il m'a appelé monsieur. Il est si poli, si respectueux. Ses parents l'ont très bien éduqué, c'est une belle personne. Il n'est pas arrivé comme le jeune ambitieux qui pense tout savoir. Il écoute tout le monde. Il a tout compris."

Tour de France - Nicolas Portal: "Bernal est vraiment très mature, c'est juste incroyable"

Ses larmes à Tignes, au soir de sa prise de pouvoir, au moment où il commençait à mesurer le poids de l'Histoire lui tombant dessus, ont touché. Bernal draine derrière lui ses rêves d'enfance, ceux de sa famille et de tout un pays, qui attendait pareille consécration depuis de longues années.
Pour autant, son extraordinaire précocité n'est rien d'autre qu'une promesse pour l'avenir, et non un gage de certitude quant à la durée de son règne. Ce n'est pas la première fois que l'on entend dire d'un jeune souverain qu'il dominera durablement. Depuis quarante ans, il n'est que le troisième coureur en jaune à Paris à moins de 24 ans.
C'est comme une drogue : Une fois que tu gagnes, tu penses au Tour suivant
Avant lui, il y eut Jan Ullrich. En 1997, beaucoup imaginaient l'Allemand de Rostock laminer la concurrence pendant une décennie. Mais cette victoire n'a pas engendré la moindre descendance. Laurent Fignon, lui, avait doublé la mise dès l'année suivante. On lui parlait alors du record de Merckx et Anquetil. Mais il s'est arrêté là. La jeunesse dorée ne garantit rien d'autre que ce qu'elle est : une jeunesse dorée. Les blessures, la lassitude et d’autres aléas sont susceptibles de rebattre les cartes. Sans oublier la rébellion de la concurrence ou l’émergence d’une autre.
Car Bernal n'est pas seul. Chez Ineos, à court terme en tout cas, Thomas et Froome sont encore là. Si le quadruple vainqueur du Tour se remet totalement de sa terrible chute du mois de juin, il pourrait faire ainsi revendiquer de faire "all in" l'an prochain, à 35 ans, pour un éventuel 5e titre à Paris. Sans oublier l'Equatorien Richard Carapaz, annoncé lui aussi dans la Brailsford Team l'an prochain. Puis le Colombien n'est pas l’unique jeune talent prometteur. Mathieu Van der Poel, le petit-fils de Raymond Poulidor, sait à peu près tout faire. Le jour où il décidera de se consacrer au Tour, cela risque de piquer les yeux. Sans parler du phénomène Remco Evenepoel, 19 ans, peut-être le premier grand champion de la génération 2000. Si ceux-là confirment leur immense potentiel, le Tour pourrait vivre quelques intéressantes batailles.
Mais Egan Bernal a déjà un coup d'avance. Si jeune et déjà maître, coureur sans véritable lacune, il n'est plus seulement un projet, si excitant fut-il. Bernal, c'est déjà du concret. Et à l'écouter, il faudra plus qu'un Tour pour le rassasier. "C'est un peu comme une drogue, quelque part, dit-il. Une fois que tu gagnes, tu penses au Tour suivant, en tant que cycliste tu vas toujours en vouloir un peu plus, ne jamais te satisfaire." Si, en plus, Bernal devient accro à la victoire, gare...

Egan Bernal au pied de l'Arc-de-Triomphe.

Crédit: Getty Images

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