1987 : l'amitié vraie de Jacques Anquetil et Raymond Poulidor

1987 : l'amitié vraie de Jacques Anquetil et Raymond Poulidor
Par Eurosport

Le 25/10/2012 à 11:45Mis à jour Le 25/10/2012 à 13:09

Le troisième et dernier extrait des "Petites Histoires inconnues du Tour de France", de Patrick Fillon et Laurent Réveilhac, met en scène deux légendes du Tour.

Extrait de "Petits Histoires méconnues du Tour de France" de Patrick Fillion et Laurent Réveilhac, Editions Hugo et Cie.

Les deux hommes étaient timides. Rien ne les avait préparés à cette incroyable célébrité. Sauf dans les moments où ils pouvaient se réfugier chez eux, à La Neuville Chant d'Oisel ou à Saint Léonard de Noblat, chacun de leurs gestes était épié. Même si les regards qui les surprenaient étaient le plus souvent chaleureux, leurs vies, de ce point de vue-là, n’étaient pas enviables.

La popularité de Jacques Anquetil et de Raymond Poulidor se nourrissait de leur rivalité. Cet antagonisme, amplifié par leurs proches et par la presse au point, paraît-il, de diviser la France en deux, avait fait naître une véritable animosité entre les deux hommes. Il y a des courses qu’ils ont disputées en allant au-delà de leurs forces, simplement parce qu’il était hors de question de laisser l’Autre l’emporter. Il y a des courses qu’ils auraient dû ou pu gagner et qu’ils ont perdues simplement parce que l’Autre a tout fait pour les en empêcher.

En 1974, Anquetil est pour Poulidor

Une simple anecdote suffira à éclairer jusqu’à quel niveau d’hostilité ils étaient parvenus. En 1967, un coureur italien qui disputait le Giro mettra du temps à comprendre pourquoi toutes les initiatives qu’il prenait étaient immédiatement et systématiquement contrées par l’équipe de Jacques Anquetil. Il avait simplement le malheur de lui rappeler l’Autre. Il s’appelait Giancarlo Polidori.

Une fois l’arrivée franchie, ils s’évitaient. Durant les courses, ils ne se parlaient pas ou limitaient leurs échanges au strict minimum. Mais tout change, peu à peu, quand Jacques Anquetil décide de mettre un terme à sa carrière en 1969. Il reste dans le milieu du cyclisme. Sur le Tour, il devient consultant pour L’Équipe et Europe 1, puis pour Antenne 2. Il côtoie son ancien rival et il est même, en 1974, le premier à souhaiter une victoire de Raymond Poulidor qui empêcherait Eddy Merckx d’égaler son record de succès dans la Grande Boucle.

C’est, peut-être, cette année-là qu’un soir, il lui demande de lui faire cadeau d’une de ses casquettes brodée à son célèbre diminutif. Il lui explique en rigolant : "C’est pour ma fille Sophie (née en 1970). Car non seulement tu m’as enquiquiné durant une bonne partie de ma carrière, mais il faut que tu continues. Elle a su dire “Poupou” avant de prononcer “Papa”. Et elle ne jure que par toi."

Quand Raymond Poulidor raccroche en 1977, les deux champions travaillent quelques mois pour la même firme, les cycles France-Loire qui fabriquent des vélos à leur nom. Ils sillonnent le pays et deviennent de vrais amis. Et puis, il y a le Tour de France qu’ils suivent tous les ans, fournissant leurs avis à tel ou tel média. Le plus souvent, le soir, ils se lancent dans d’interminables parties de poker auxquels participent le journaliste Pierre Chany et parfois même Eddy Merckx, retraité lui aussi, un an après le Limousin. La légende voudrait que Raymond Poulidor n’ait jamais perdu une seule partie. (...)

"J’escalade un puy de Dôme toutes les heures"

Jacques Anquetil et Raymond Poulidor étaient maintenant devenus très proches. À tel point, qu’un jour, le Normand déclarera au Limousin : "C’est vraiment idiot qu’avec notre rivalité, nous ayons gaspillés quinze ans d’amitié."

Cela durera dix ans. Survint la maladie qui allait emporter le quintuple vainqueur du Tour de France. Quelques jours avant son décès, les deux amis déjeunèrent encore ensemble, en compagnie d’Eugène Letendre qui avait été un des équipiers de « maître Jacques » au début des années 1960. Le champion normand avait envie de se faire plaisir. Il but une bière et mangea des tripes. Il venait pourtant de se faire enlever l’estomac. Mais à un moment, il fut terrassé par la douleur et dut se retirer. Il avoua en partant : "Raymond, tu m’as vraiment fait souffrir dans le puy de Dôme. Mais je peux te dire qu’en ce moment, j’escalade un puy de Dôme toutes les heures."

Durant ce temps des adieux, le Normand prononça à l’intention de son ami Raymond une phrase formidable d’humour et de détachement. Mais il existe une contestation qui n’est pas essentielle sur le moment où elle a été formulée. L’intéressé affirme qu’elle date de leur dernier échange téléphonique. Jacques Marchand, qui est un journaliste scrupuleux et précis, l’honneur de cette profession, rapporte l’avoir entendue, quelques mois auparavant, lors du Tour de France 1987, lorsque Jacques Anquetil annonça à tous ceux qu’ils appréciaient sur la course que la progression du mal était inexorable et qu’il ne serait plus présent parmi eux l’année suivante. Se tournant vers Raymond, il lui dit (mais rien ne l’empêchait de lui répéter lors de leur ultime conversation) : "Il te faudra encore te contenter de la deuxième place. Je vais partir le premier."

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