Le Tour dans toute sa grandeur
Par Laurent Vergne
Publié 27/07/2019 à 00:04 GMT+2
TOUR DE FRANCE – Le toboggan émotionnel vécu vendredi, de l'abandon déchirant de Thibaut Pinot à l'avènement du jeune Egan Bernal en passant par la prise de pouvoir des éléments naturels déchaînés au point de mettre un terme prématuré à la course, installe d'ores et déjà ce 26 juillet dans la légende. Le Tour s'est inscrit au cœur de son propre mythe vendredi.
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Crédit: Eurosport
Pour ceux d'entre nous qui seront encore là pour l'évoquer, il ne parait pas outrancier de dire que cette journée de vendredi est de celles dont, à l'évocation des heures les plus mémorables du passé, on reparlera dans plusieurs décennies. Dans ses drames, ses joies et ses rebondissements à peine croyables, cette 19e étape du Tour de France sans vainqueur (une première) s'inscrit dès maintenant parmi les pages légendaires du Tour de France.
La prise de pouvoir d'Egan Bernal au détriment de Julian Alaphilippe aurait, sportivement parlant, suffi à l'imposer comme le moment fort de cette 106e édition. Mais l'abandon de Thibaut Pinot, dont la détresse a de quoi retourner le bide, et cette neutralisation définitive de la course devant le déchaînement des cieux lui ont conféré une dimension supplémentaire.
Je n'irais pas jusqu'à dire "unique", car le Tour regorge d'histoires plus dantesques les unes que les autres. Mais quand même. La concentration d’événements vécues en l'espace d'à peine trois heures confirme ce que l'on sait depuis toujours sans pour autant cesser d'être sidérés : quand il donne sa pleine mesure, le Tour de France est un extraordinaire concentré d'émotions contradictoires.
Du strict point de vue franco-français, ce jour hors normes restera d'abord un vendredi noir. Au départ de Saint-Jean-de-Maurienne, Julian Alaphilippe était en jaune et Thibaut Pinot en embuscade. Deux raisons d'y croire, voire de rêver. Trente-quatre ans après, Bernard Hinault allait peut-être, enfin, trouver un successeur au palmarès.
A l'issue de cette journée de dingues, Alaphilippe a rendu son maillot et Pinot n'est plus là. Une double douche froide, un énorme coup de climatisation sur l'enthousiasme juillettiste retrouvé du cyclisme français. Certes, le numéro un mondial n'est qu'à 48 secondes de la victoire finale. Théoriquement, l'affaire n'est pas pliée. Concrètement, seul un grand malheur qui toucherait Egan Bernal pourrait renverser cette situation-là. Non merci, donc.
Ces deux déceptions n'ont ni le goût ni la même intensité. L'une était prévisible. Il n'est pas rageant que Julian Alaphilippe cède son maillot jaune à 48 heures de l'arrivée. Il est exceptionnel qu'il soit parvenu à le conserver si longtemps. Qu'il finisse deuxième ou même en dehors du podium, il pourra quitter Paris avec un énorme sourire. Son Tour a dépassé toutes les espérances, y compris les siennes. Il a fait rêver, peut-être a-t-il rêvé, au moins un peu même s'il n'a cessé de prétendre le contraire, et le réveil a simplement sonné. La logique sportive a fini par s'imposer et il n'y aura chez lui ni regrets ni amertume.
Le cas de Thibaut Pinot est différent. S'il est acceptable de s'incliner face à plus fort que soi, renoncer à la victoire sans avoir été battu par personne a quelque chose d'insupportable pour le compétiteur. Sa sortie laisse un goût amer, un sentiment d'injustice, presque de colère. La pire sanction, pour Pinot, tiendra peut-être au fait qu'il ne saura jamais : "est-ce que j'aurais gagné ce Tour ?", va-t-il s'interroger ad vitam aeternam. L'essence de la compétition, c'est aussi de trouver des réponses, même douloureuses, et d'en accepter le verdict. Le Franc-Comtois n'aura pas ce droit. Son Tour restera un gigantesque point d'interrogation. Le "Et si…" vous lâche moins facilement que le "Tant pis...".
Mais on ne répétera jamais à quel point la dimension cruelle du cyclisme en général et du Tour contribue aussi à sa grandeur. Malheureusement pour lui, Thibaut Pinot tient aujourd'hui le mauvais rôle. Reste qu'il aura contribué, dans sa détresse, à l'immensité de cette journée. Ne croyez pas ceux qui vous disent qu'on ne retient que les vainqueurs. Dans dix, vingt ou trente ans, à l'évocation de cette journée, il ne sera pas moins oublié que l'orage, Bernal ou Alaphilippe. Peut-être même est-ce l'image de ses larmes qui jaillira spontanément en premier à la mémoire.
Le vrai regret, la vraie crainte au bout de cette lessiveuse émotionnelle, c'est de se dire que le Tour s'est sans doute achevé là, dans cette étape... inachevée. La dernière (courte) bataille, celle de Val Thorens, pourrait bien n'être là que pour entériner les évènements de la veille.
C'est là que l'absence de Thibaut Pinot s'avère la plus regrettable. Dans cette troisième semaine, sans ce foutu accident aussi bête que méchant, il aurait peut-être été le seul à pouvoir rivaliser avec Bernal. Personne ne peut l'affirmer, mais aucun des autres adversaires du colombien n'en avait ou la force ou l'étoffe dans les Alpes. Le Pinot des Pyrénées, lui, l'avait. Le cavalier seul du jeune Colombien, dont l'avènement est de tout façon à saluer, aurait pu se muer en un sublime duel de nature à magnifier définitivement ce Tour de France de folie. Vendredi, il fut même fou à la folie.
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