Jeudi, le Tour de France fêtera le 50e anniversaire d'une étape de légende, celle remportée par Luis Ocana à Orcières-Merlettes. Ce 8 juillet 1971, après un raid solitaire de 60 kilomètres dans les Alpes, l'Espagnol s'imposait avec près de neuf minutes d'avance sur ses plus proches poursuivants, parmi lesquels un certain Eddy Merckx. Un exploit d'un autre temps, inimaginable aujourd'hui. Le type de performances qui, à l'époque, ne soulevait ni question ni suspicion, mais enthousiasme et admiration.
A force de dérives, notamment au carrefour des années 90 et 2000, le cyclisme est passé de l'ère de la "topette", ce dopage de la bricole, à celui de l'industrialisation. Ce fut le grand n'importe quoi, un dopage systémique, dont Lance Armstrong, par sa domination inédite dans sa durée sur la plus grande épreuve du monde, fut l'incarnation la plus célèbre et l'exemple le plus grossier, quand bien même l'Américain fut loin d'être un cas unique.
Tour de France
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Pogacar 2021 ? Forcément douteux

Dans ce domaine, le cyclisme, aujourd'hui, se porte beaucoup mieux, selon le point de vue optimiste, ou un peu moins mal, pour les plus prudents, qu'il y a quinze, vingt ou vingt-cinq ans. Ce qui ne signifie pas qu'il soit passé du noir foncé au blanc immaculé. Il navigue dans une zone probablement plus ou moins grise.
Mais si l'anniversaire du monumental coup de force d'Ocana et celui, pourtant nettement moins hors normes, de Tadej Pogacar samedi au Grand-Bornand, nous disent quelque chose, c'est que le regard sur la performance a changé. Un exploit de ce type ne s'accueille plus aujourd'hui avec la banane jusqu'aux oreilles et les yeux grands écarquillés, mais, souvent, d'un rictus de dépit. Le Slovène n'a attaqué "qu'à" trente kilomètres de l'arrivée samedi, mais il n'en a pas fallu davantage pour les jeter avec l'eau du bain, lui et son maillot jaune. Ocana 71 ? Merveilleux. Pogacar 2021 ? Forcément douteux.
Parce que personne n'a voulu se poser la moindre question des décennies durant, le cyclisme a engendré un monstre dont il ne s'est toujours pas débarrassé, quand bien même le pire serait derrière lui. Tadej Pogacar n'avait pas fêté son premier anniversaire quand Lance Armstrong a gagné le premier des sept Tours de France qui finiront par lui être retirés. D'une certaine manière, il est injuste de lui faire payer le poids d'une histoire à laquelle il n'a pas appartenu. Mais la question n'est pas de savoir s'il est bien ou mal d'être passé non pas d'une présomption d'innocence mais de l'absence de toute présomption à une présomption de culpabilité. C'est un fait. C'est là, et ça ne s'en ira pas.

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Le coureur perçu comme un tricheur en puissance

Quel qu'il soit, le coureur dominateur est présumé coupable. Peu importe son profil. Rien n'ira jamais. Bradley Wiggins, Chris Froome ou Geraint Thomas, les "British Boys" de la Sky, qui ont fait main basse sur le Tour dans les années 2010, étaient suspects de par leur émergence tardive et leurs progrès spectaculaires, notamment en haute altitude, par rapport à leurs débuts. Fair enough, comme disent les Anglais. Tadej Pogacar, lui, est à l'opposé de ce profil. Qualifié de prodige, il a brillé très tôt, très vite, et très fort, que ce soit en montagne ou dans l'exercice du contre-la-montre. Mais ça ne va toujours pas. En réalité, ledit profil importe peu, tant qu'il est celui du champion qui gagne.
Quel qu'il soit, donc, mais aussi quoi qu'il fasse. S'il continue d'écraser la course, étape après étape, ce dont il a probablement les moyens, ce sera perçu comme une preuve de sa culpabilité. "Regardez, il lamine tout le monde, il est dopé". Mais s'il agit davantage en gestionnaire, se contentant de s'asseoir sur son matelas déjà imposant, on lui reprochera de se comporter ainsi pour tenter de ne pas avoir l'air trop coupable. Ce qui, par un raisonnement aussi biaisé qu'implacable, constituera, là encore, un aveu de culpabilité. C'est la quadrature de la roue. Le cyclisme se mord la queue.
Il y a quelques années, alors que Chris Froome se trouvait dans une situation comparable au même stade de la course, nous écrivions : "Quoi qu'il arrive, Froome a déjà perdu". Ce qu'il avait perdu, c'était un combat impossible à livrer : celui de la confiance. Ce n'était, de notre part, ni un soutien ni une attaque envers le maillot jaune d'alors, mais, une fois encore, un simple constat : quoi qu'il fasse, le coureur dominateur sur le Tour de France, a fortiori quand il est très dominateur, est perçu comme un tricheur en puissance. Expert-comptable du classement général ou conquérant de l'inutile, peu importe. Que peut-il faire contre ce jugement qui se veut sans appel ? Rien.

Tadej Pogacar

Crédit: Getty Images

Pourquoi se balade-t-il ?

Ironiquement, l'an dernier, Tadej Pogacar a longtemps été perçu comme le jeune homme apportant plein de fraîcheur face à son compatriote Primoz Roglic. C'était alors, lui, Roglic, l'héritier du fardeau du soupçon, renforcé dans son cas par deux facteurs aggravants, son parcours personnel et l'aspect robotique de la domination de son équipe, vue comme la descendante de la Sky. Puis le dernier chrono, à la Planche des Belles Filles, a fait œuvre de passage de relais. Sous tous ses aspects, y compris les plus négatifs. Le champion est frais et sympathique tant qu'il ne gagne pas. À ce titre, Pogacar n'a pas seulement changé de dimension en septembre dernier. Il a aussi, à son corps défendant, changé de camp. Celui des coupables désignés.
L'ampleur de sa supériorité sur ce Tour 2021 ne plaide pas en sa faveur. Même si, au fond, elle en dit probablement autant, et même davantage, sur les autres que sur lui. Pourquoi se balade-t-il ? Au moins en partie parce que tous ceux qui, dans le peloton, sont armés pour le challenger, sont absents ou ont disparu des radars.
Prenons le classement final du Tour 2020. Primoz Roglic (2e), Richie Porte (3e) et Miguel Angel Lopez (6e), ont chuté dans les premiers jours de cette édition 2021. Mikel Landa, 4e, n'est pas là. Pas plus qu'Egan Bernal, le prédécesseur de Pogacar au palmarès du Tour. Si un Bernal à 100% avait opté pour le Tour, si Roglic n'était pas tombé dès la 3e étape, voire Geraint Thomas, vainqueur en 2018, il est peu probable que le jeune "Pogi" se promènerait autant qu'il ne le fait. Il est légitime, et même sain, de se montrer prudent, vigilant, et circonspect. Mais entre l'aveuglement d'autrefois et la condamnation par anticipation d'aujourd'hui, le cyclisme reste dans une forme d'impasse.
Oui, Pogacar est au-dessus du lot. Oui, sauf malheur que personne ne peut lui souhaiter, il remportera dans deux semaines à Paris son deuxième Tour de France. Il serait le premier à accomplir pareille performance avant son 23e anniversaire. Mieux que Merckx ou Hinault. Un tel accomplissement a-t-il valeur de garantie de sa culpabilité ? Ou, pour le dire simplement, Tadej Pogacar est-il un tricheur de la trempe d'Armstrong et de tant d'autres, ou un champion de la nature de l'Ocana d'Orcières-Merlettes ? Je ne le sais pas. C'est sans doute une réponse insatisfaisante, les certitudes sont source de confort, mais c'est la seule que je me sente capable de fournir aujourd'hui.
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