Peut-on encore aimer le Tour de France 2003 ?

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Il y a 20 ans, le Tour de France fêtait son centenaire. Au cœur des années Lance Armstrong, années sombres que l'épreuve a chassées de son palmarès, ce Tour 2003 fut une parenthèse d'une incroyable intensité dans l'océan d'ennui que constitua le règne de l'Américain. Trois semaines folles, qui ont culminé dans une séquence d'une rare dramaturgie sur la route de Gap.

Tour 2003: Lance Armstrong and Joseba Beloki

Crédit: Getty Images

Sept lignes blanches. Tout un pan de l'histoire du Tour de France rayé de la carte. 1999. 2000. 2001. 2002. 2003. 2004. 2005. Le septennat noir et maudit de Lance Armstrong, qui avait fait de l'Américain le coureur le plus titré de la Grande Boucle, au-dessus des Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain, n'existe plus.
Bjarne Riis, pour ne citer que lui, est toujours le vainqueur officiel de l'édition 1996, même s'il est acquis que le Danois était alors au sommet de la courbe des années EPO et si son cas est le plus caricatural de tous, il n'est certainement pas le seul à avoir fièrement arboré le maillot jaune sur les Champs-Elysées en souillant les principes les plus vertueux. Mais on peut encore parler de lui comme d'un ancien vainqueur du Tour.
Heureusement pour lui, pour nous ou les deux, il n'a triomphé qu'une fois. Les sept victoires d'Armstrong, en revanche, auraient fait de lui le point de repère historique pour, peut-être, des décennies, et cela constituait une tâche trop voyante et intolérable pour le Tour. C'est une des raisons, et pas la moindre, pour lesquelles le Texan a disparu du livre d'or. Sa présence y était trop encombrante.

La tromperie et l'ennui

Il n'est pas ici question de le regretter mais de rappeler que ces Tours de France ont, malgré tout, bel et bien existé. Or, si on peut tirer un trait d'un coup de crayon sur un résultat final, comment efface-t-on les souvenirs ? Est-il possible de faire la part des choses ? D'admettre l'inexistence rétroactive du dénouement sportif, tout en réactivant la mémoire des événements qui ont parsemé ces différentes éditions ? Ou bien faut-il, pour se conformer, au choix, au vide du palmarès ou à la morale, même si cette dernière est teintée d'une part d'hypocrisie, ne plus jamais s'y référer ?
Les années Armstrong, celles qui, officiellement, n'existent donc plus, ont fait l'effet d'une double peine. Non seulement le long règne tyrannique de l'Américain reposait sur une immense tromperie et un mensonge que l'intéressé a lui-même fini par admettre, mais il a été, en prime, d'un ennui mortel. A part peut-être pour ceux qui étaient accrocs au "boss", à sa façon d'écraser le Tour et ses adversaires par la même occasion, il était bien difficile de se passionner pour ce septennat au scénario cousu de fil blanc. Pour le dire autrement, rarement on se sera autant emmerdé que de 1999 à 2005. A une exception près, qui tranche de façon spectaculaire avec le peu d'intérêt du reste.
2003. Il y a vingt ans, s'élançait un Tour de France pas comme les autres puisque c'était celui du centenaire. Le prologue sous la Tour Eiffel, le passage au Réveil Matin à Montgeron, l'Alpe d'Huez, le Galibier, le Tourmalet, etc. Le Tour n'avait pas lésiné sur la célébration et les clins d'œil à sa propre légende, mais personne ne s'attendait à vivre un Tour différent des trois précédents, cadenassés par Armstrong, son équipe et ses méthodes : le Yankee allait gagner, comme d'habitude, et nous allions somnoler la plupart du temps. La première assertion s'avéra juste, la seconde pas vraiment.
Cette édition du centenaire a été d'une intensité folle et, pour ne rien gâcher, indécise presque jusqu'au bout. Au XXIe siècle, on ne voit guère que les millésimes 2011 et 2019 pour rivaliser. Dès les Alpes, ce fut la cavalcade et, surtout, ce qu'on n'avait jamais vu avant ni après 2003 lors de ce septennat : Lance Armstrong bousculé, affichant le masque de la souffrance et constamment harcelé par ses adversaires. Dès l'étape de l'Alpe d'Huez, le premier grand rendez-vous en montagne.
Ce jour-là, Armstrong a été secoué comme un cocotier et ce fut un choc. Paradoxalement, sa énième prise de pouvoir, puisqu'il endossait à l'Alpe le maillot jaune, s'accompagna d'une sensation de fragilité jamais vu chez l'Américain. Ce jour-là, la victoire était revenue au Basque Iban Mayo, que Armstrong détestait. Il le surnommait "Little Punk". Dans le livre de Richard Moore, Étapes, lequel retrace des journées de légendes du Tour à travers les âges, Armstrong a cette phrase à propos de Mayo : "Aucun d'entre nous n'était propre, mais je le voyais comme le plus sale, bien plus sale que nous tous." On peut presque se demander si, venant de lui, les mots avaient valeur de critique ou d'hommage.
Armstrong, Ullrich (pour qui ce fut le Tour de la renaissance sous le maillot sublime et mythique de la Bianchi), Vinokourov, Hamilton, Mayo, Basso... Personne n'avait vraiment le cuissard propre sur les hauteurs du classement général de ce Tour 2003, mais qu'il s'agisse du futur roi déchu ou de ses principaux rivaux, ils n'étaient pas plus vertueux lors des six autres éditions qui ont disparu du palmarès. Pourtant, tous ces Tours furent plats, insipides, d'un ennui rare, quand 2003 fut passionnant, haletant et même dramatique.

Le cyclisme a repris le pouvoir

Si l'étape de Luz-Ardiden, celle qui a scellé le destin de ce Tour dans les Pyrénées, celle qui a vu Armstrong dérailler, chuter puis triompher, avait avant la déchéance du système Armstrong toute sa place dans le gotha, c'est un autre moment qui nous semble aujourd'hui resurgir du passé pour donner toute sa grandeur à ce Tour : la chute de Joseba Beloki dans la descente de la Rochette, à quelques encablures de l'arrivée à Gap. L'abandon, les cris de douleur. Un drame du Tour, un vrai, avec son écho presque miraculeux, cette traversée du champ par Lance Armstrong, qui a évité on ne sait comment de suivre l'Espagnol dans sa perte.
S'il fallait retenir une seule image, non seulement du Tour 2003 mais de l'ensemble des années Armstrong, ce serait sans doute celle-ci. Même vingt ans après, en revoyant la séquence, il est difficile de ne pas être pris d'un frisson.
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Tour de France 2003 : Lance Armstrong à travers champ.

Crédit: Getty Images

Parce qu'en cet instant, il n'est plus question de dopage mais uniquement de la puissance de la dramaturgie de ce sport pas comme les autres, du drame intime de l'un et de l'instinct de survie de l'autre, cette poignée de secondes échappe aux affres de son temps et parvient à lui survivre.
C'est là, le vélo sur son dos tel un cyclo-crossman en sortant en contrebas du champ qu'il venait de couper, non pour tricher mais pour "survivre", que Lance Armstrong aura été grand sans être faux. Là, le cyclisme avait repris le pouvoir. Furtivement. Mais éternellement.
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