Pour Raymond Poulidor, ne pas gagner le Tour fut sa plus grande victoire
Par Laurent Vergne
Publié 08/07/2023 à 19:55 GMT+2
La 9e étape du Tour pourrait s'appeler la journée Raymond Poulidor. Le peloton s'élancera, comme ce fut déjà le cas en 2004, de Saint-Léonard-de-Noblat, sa ville de presque toujours. Puis il mettra le cap sur le Puy de Dôme où "Poupou" avait livré son plus fameux duel avec Anquetil. L'éternel second, le plus célèbre "loser" de l'histoire, doit tout ou presque à son absence de victoire sur le Tour.
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Crédit: Eurosport
Le Tour de France pouvait difficilement faire plus "Journée Raymond Poulidor" que ce dimanche 9 juillet. Un départ de Saint-Léonard-de-Noblat, sa ville, celle où le Creusois de naissance avait posé ses valises pour ne plus jamais en partir. Une arrivée au Puy de Dôme, théâtre d'une des pages les plus célèbres de sa carrière. Une des plus "poulidoriennes" surtout : épique, dantesque et, au final, frustrante. Comme si, sur ces 184 kilomètres et ces quelques heures, toute l'histoire du Limousin avec le Tour était résumée.
Le Puy de Dôme fut sans doute sa plus glorieuse "défaite", face à son plus fameux rival, Jacques Anquetil. L'un a magnifié l'autre et vice versa, même quand ils n'étaient pas bien fringants comme en ce jour de sommet auvergnat. Une de ces journées où Poulidor aurait pu, aurait peut-être même dû prendre le maillot jaune. Mais ne refaisons pas l'histoire. D'abord parce que c'est vain. Ensuite parce qu'elle est plus belle comme ça.
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Le Puy de Dôme, théâtre du mythique duel Poulidor - Anquetil en 1964
Video credit: Eurosport
Le génie de l'infortune
Qu'aurait apporté une victoire sur le Tour de France à Raymond Poulidor ? Une ligne à son palmarès. La plus belle, et de très loin. Mais ce succès-là aurait été acquis au détriment de sa légende, celle qu'il a forgé sur le vélo tout au long de ses 14 participations à la Grande Boucle, avant de l'entretenir savamment pendant plus de quatre décennies de sa retraite sportivement à sa mort. En ce sens, ne pas gagner le Tour fut sa plus grande victoire et la garantie de sa place si particulière à la postérité.
D'autant qu'il ne n'est pas contenté de rater la première marche du podium à Paris. Il a poussé son génie de l'infortune jusqu'à ne jamais endosser le maillot jaune ne serait-ce qu'une minuscule journée. Et ça, c'est un exploit presque irrationnel de la part d'un coureur qui a terminé huit fois sur la boite et à onze reprises parmi les dix premiers en fin de Tour. Plus de 300 coureurs ont porté ne serait-ce qu'une fois la toison d'or estivale. Plus de 300 ! Poulidor ? Jamais.
Le Miauletou (le nom des habitants de Saint-Léonard-de-Noblat) le plus célèbre de la planète a dû attendre la fin de sa carrière pour goûter au maillot jaune, via un coup de pub assez génial du Crédit Lyonnais, le sponsor de la célèbre tunique, à la fin des années 70. Il en était même devenu l'emblème et c'est en jaune qu'on le voyait chaque mois de juillet arpenter le village du Tour.
Sans parler de victoire finale, le temps aurait fini par l'oublier si Poulidor avait eu les honneurs de la première place du classement général un jour ou l'autre. Il le savait pertinemment. Son plus grand malheur fut sa plus grande chance, ou, comme l'avait titré L'Equipe magazine dans les années 90 : Pauvre et riche Poulidor. Au point de devenir une antonomase, soit la désignation d'une personne par un nom commun.
"Mon nom est entré dans le langage commun justement parce que je n'ai jamais gagné le Tour de France, évoquait-il dans Le Parisien peu avant sa disparition en 2019. Encore aujourd'hui, on dit d'un homme politique, d'un sportif ou d'un individu qui arrive deuxième : C'est un Poulidor. Bien sûr, j'aurais aimé gagner le Tour. Je n'ai pas perdu exprès mais je n'ai aucun regret. Si j'avais gagné un Tour ou deux et si j'avais porté le maillot, je suis sûr qu'on ne parlerait plus de moi. Je serais tombé aux oubliettes comme Georges Groussard."
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Raymond Poulidor.
Crédit: Getty Images
Pas avare d'un clin d'œil, "Poupou" renvoyait à ce fameux Tour 64 en citant Georges Groussard, maillot jaune durant 10 jours cette année-là. Lucien Aimar ou Roger Pingeon, vainqueurs du Tour en 1966 et 1967, deux éditions que tout le monde pensait destinées à Poulidor entre l'ère Anquetil et celle de Merckx, ont laissé une autre trace que celle de Groussard mais, même eux, qui figurent pourtant au palmarès de la plus grande course du monde, sont à des années-lumière de l'aura d'un Poulidor.
On est un con
On dit souvent "L'histoire ne retient que les vainqueurs". On est un con, plus que jamais dans le cas de Raymond Poulidor. Si quelqu'un a bien tordu le cou à la pire idée reçue qui soit, c'est lui. S'il a beaucoup gagné dans sa carrière, avec en point d'orgue un Tour d'Espagne, un Milan-Sanremo ou un Flèche Wallonne, il est resté hermétique à la victoire jusqu'à la caricature sur le Tour. Cela ne l'a pas empêché d'en devenir un des personnages les plus fameux.
Ce qui rend inoubliable un champion, ce n'est pas tant la victoire que le fait de se distinguer des autres. Cela peut passer par la victoire, c'est même souvent le chemin le plus court à emprunter pour que l'histoire vous retienne, mais ce n'est ni une garantie ni une condition sine qua non.
La mythologie de l'éternel second (qui, au passage, a terminé plus souvent 3e du Tour que 2e et ne détient même pas le privilège du record du nombre de 2e places...) est d'abord ceci : un mythe, plus qu'une vérité. Mais Poulidor aurait eu mauvaise grâce à s'en plaindre : il a fait sa légende et sa fortune. Bien des vainqueurs se sont avérés plus éphémères à l'échelle du temps que ce "loser" aussi unique.
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Raymond Poulidor lors du Tour de France 1972, sur le Col d'Aspin lors de l'étape Pau - Bagnères-de-Luchon, le 10 juillet 1972
Crédit: Getty Images
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