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Tour de France : d'Ottavio Bottecchia à Mark Cavendish, un siècle de "Forçats de la route"
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Publié 12/07/2024 à 00:14 GMT+2
En 1924, l’écrivain Albert Londres posait les lettres de noblesse des “Forçats de la route” avec ses chroniques mythiques sur le Tour de France. Un siècle plus tard, la Grande Boucle a bien changé. Mais les héros d’aujourd’hui s’inscrivent dans la lignée glorieuse de leurs prédécesseurs, à l'image de Mark Cavendish prenant la roue d'Ottavio Bottecchia.
Mark Cavendish (Astana) lors de la 1re étape du Tour de France 2024.
Crédit: Getty Images
Aux yeux des écrivains, capables de magnifier la souffrance par leurs mots, il existe deux sports majeurs dont les héros parviennent également à transcender leurs inexorables tourments : le cyclisme et la boxe. "Le cyclisme est un sport dur, terrible, impitoyable qui exige de très gros sacrifices", confirmait Jean de Gribaldy, dont la carrière de coureur s’arrêta en 1954 sur une fracture de la clavicule. La suite de la citation est plus connue : "On joue au football, au tennis, au hockey mais on ne joue pas au cyclisme, encore moins à la boxe", poursuivait celui qui devint un directeur sportif révolutionnaire.
Né en 1922, De Gribaldy s’est rapidement intéressé aux envolées cyclistes qui, à défaut d’être un jeu, peuvent arracher les pédaleurs ailés à leur condition terrestre. Il était toutefois trop jeune pour suivre les péripéties du Tour de France 1924, passé à la postérité. Comme d’innombrables coureurs et suiveurs après lui, il a pu apprécier la prose éternelle d’Albert Londres, dont les reportages sur le "Tour de souffrance", il y a 100 ans, nous ont légué une expression mythique, trait d’union pour les cyclistes à travers les âges : "les forçats de la route".
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Ottavio Bottecchia / Tour de France 1924.
Crédit: Getty Images
Les enjeux sportifs sont une chose. Mais ils sont loin de faire toute la grandeur de l’événement, né en 1903, qui connaît cette année sa 111e édition et que seules les deux Guerres mondiales ont pu interrompre. De cette année 1924, d’ailleurs, on retient surtout deux frères, Charles et Henri Pélissier, qui n’ont pas vu l’arrivée à Paris mais ont raconté crument les vicissitudes de leur métier. Quant au vainqueur, Ottavio Bottecchia, il signait une performance historique (premier triomphe italien sur le Tour) mais sa mémoire est aussi entretenue en raison de sa mort violente, trois ans plus tard, dans une Italie mussolinienne où le "Maçon du Frioul" affichait son antifascisme.
Des millions de sourires pour un peloton de galériens
Un siècle plus tard, le cyclisme et le Tour ont bien changé. Le peloton s'est coloré et diversifié, deux tendances récemment incarnées par Biniam Girmay et Richard Carapaz. Mais l’essence des forçats - dont les tourments intéressaient bien plus Londres que leurs exploits - reste la même et leur communion avec le public épouse les mêmes dynamiques.
Le reporter de l’entre-deux-Guerres était impressionné de voir "10 millions de Français qui glapissent leur contentement". On compte désormais quelque 12 à 15 millions de supporters (de multiples origines) chaque année sur le bord des routes. Le directeur actuel de l’épreuve, Christian Prudhomme, ne cesse de rappeler que le Tour, ce sont "3.000 kilomètres de sourires"…. sur le visage des supporters, quand les coureurs passent par toutes les émotions, surtout les plus douloureuses.
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Christian Prudhomme - directeur du Tour de France | 23/06/2024
Crédit: Getty Images
À 39 ans, qu’est donc venu faire Mark Cavendish dans la galère d’une 15e participation au Tour ? Certes, le kilométrage total a chuté de 5 425 en 1924, pour aller de Paris à Paris, à 3 498 en 2024, pour filer de Florence à Nice. Les étapes les plus longues durent désormais six ou sept heures, quand les pionniers devaient parfois s'élancer au milieu de la nuit et avaler la poussière jusqu'au crépuscule. L’édition couverte par Albert Londres est d’ailleurs la dernière à avoir opposé aux coureurs l’étape marathon entre Les Sables d’Olonne et Bayonne (482 kilomètres, un record). Mais ce que la course a perdu en longueur, elle l’a plus que compensé en intensité, avec une accélération irrépressible ces dernières années.
"Si vous avez mon profil physiologique, ne commencez pas le vélo", crachait le Cav à l’arrivée de la 1re étape, qui l’a vu dégobiller sur la route étouffante de Rimini. Le lendemain, il remettait naturellement le couvert pour une nouvelle journée de galère. "Il y a des fantaisistes qui avalent des briques et d’autres des grenouilles vivantes", écrivait Londres. "J'ai vu des fakirs qui 'bouffent' du plomb fondu. Ce sont des gens normaux."Et comme Cavendish est particulièrement anormal, on l’a retrouvé tout fringant à Saint-Vulbas, pour une victoire éminemment historique. Son coéquipier Michele Gazzoli n’a pas eu le même bonheur, contraint à l’abandon par un coup de chaud impressionnant avant d’atteindre la barre des 100 kilomètres sur son premier Tour. Dix jours plus tard, Primoz Roglic, Fred Wright, Soren Kragh Andersen ou encore Mads Pedersen s'ajoutent à la triste liste des galériens du Tour 2024.
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Historique Cavendish, équilibriste Pogacar : le résumé de la 5e étape en vidéo
Video credit: Eurosport
Les nez de Bottecchia et Groenewegen
Le Tour défriche toujours de nouveaux horizons, dans la lignée de sa longue tradition marquée par une quête éternelle de modernité et d’ancrage historique. On s'extasie devant les prouesses technologiques tout en regrettant que le cyclisme devienne (soi-disant) de la Formule 1. On goudronne des chemins de chèvres et on file sur les chemins blancs de Champagne. On explore des sommets inédits et on revient invariablement sur les mêmes mythes.En 1924, Bottecchia avait notamment dompté le Tourmalet (le col le plus emprunté dans l'histoire du Tour, avec une 87e ascension programmée cet été) et le Portet-d'Aspet, où la stèle en hommage à Fabio Casartelli (décédé sur ces pentes en 1995) rappelle aujourd’hui la fragilité du coureur cycliste. Sous la plume de Londres, "ils dévalent à 60 à l'heure, et s'il n'y a pas de 'macchabée', c'est que les précipices n'en ont pas voulu." Onze ans plus tard, l'Espagnol Francisco Cepeda était le premier coureur à perdre la vie sur un Grand Tour, dans la descente du Galibier. La semaine dernière, c'est le décès d'André Drege en Autriche qui endeuillait le peloton professionnel.Mais, qu'il s'agisse de l'ordre naturel des choses ou d'un miracle quasi-permanent, le peloton finit par rallier Paris (où Nice, pour la première infidélité faite à la capitale française en 121 ans de Tours). "Pendant un mois, ils se sont battus avec la route", synthétisait Londres. "Les batailles avaient lieu en pleine nuit, au petit matin, sous le coup de midi, à tâtons, dans le brouillard qui donne des coliques, contre le vent debout qui les couche par côté, sous le soleil qui voulait, comme dans la Crau, les assommer sur leur guidon. Ils ont empoigné les Pyrénées et les Alpes." Et à l'arrivée, Bottecchia a imposé le bout de son nez, "avenant comme une lame de couteau", peut-être plus profilé encore que les lunettes de Dylan Groenewegen.
Ex-maçon, Bottecchia avait également été honoré pour ses actes de bravoure pendant la Première Guerre mondiale. Il remporta à nouveau le Tour en 1925 et mourut deux ans plus tard, dans des circonstances qui ont soulevé de nombreuses hypothèses (accident ou meurtre, avec d'éventuelles motivations politiques ?). "C'est une grande figure pour les amateurs de cyclisme mais il a été en partie éclipsé par des coureurs comme Bartali et Coppi", observe un siècle plus tard Jacopo Guarnieri (Lotto Dstny, ex-Groupama-FDJ), lui-même réputé pour ses engagements.
Le sport a toujours été éminemment politique et cela vaut tout particulièrement pour le cyclisme, sport éminemment populaire. "J'ai des amis comme Alessandro De Marchi, ou Tao Geoghegan Hart, avec qui je sais que je peux parler de tous ces sujets et qui s'engagent publiquement", observe Guarnieri. "Mais souvent, les sportifs ont peur, ou ils sont restreints par des personnes qui les empêchent de s'exprimer. Pourtant, lorsqu'un sportif parle de politique ou de droits humains, ce n'est jamais un message de haine, c'est toujours positif."
Encore faut-il en avoir la lucidité d'esprit. "On fait un métier tellement exigeant, ce n'est pas forcément la première chose dont on va parler quand on est en course", sourit Guarnieri. Ces derniers jours, Guillaume Martin a manifesté son rejet de l'extrême-droite et Rudy Barbier a exprimé sa déception après les résultats du deuxième tour des élections législatives. Quelques semaines plus tôt, Remco Evenepoel marquait son soutien à la population de Gaza. Mais avant toute chose, les forçats pédalent. Et ils souffrent.
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