En ce début d'année 1989, la vie a pour Eddie Brown un petit air de scénario hollywoodien presque trop beau pour être vrai. A 26 ans, le receveur vient de connaître une saison de rêve avec Cincinnati : 1273 yards, 9 touchdowns, et une sélection au Pro Bowl, le All Star Game de la NFL. Les Bengals ont décroché leur ticket pour le Super Bowl, où ils s'apprêtent à défier les San Francisco 49ers de la superstar Joe Montana, le 22 janvier, à Miami. La cerise sur le gâteau pour "Touchdown" Brown, son surnom. Miami, c'est chez lui. Il y est né, y a grandi et y a effectué sa carrière universitaire avant d'être drafté en 1985 par Cincinnati.
Ce Super Bowl XXIII, pour lui, c'est donc la fête à la maison. Au sens propre du terme. Il retourne à Miami dès qu'il le peut. Sa compagne est d'ailleurs restée vivre là, en compagnie de leur premier fils né six mois plus tôt, Antonio, qui deviendra une des grandes stars de la NFL dans les années 2010.
Les Grands Récits
"Une expérience surnaturelle" : le Fog Bowl, ou le match le plus étrange de tous les temps
30/12/2021 À 23:17
L'hôtel des Bengals n'est situé qu'à quelques blocks d'Overtown, où il a vécu jusqu'à l'âge de 10 ans et où plusieurs membres de sa famille habitent toujours même si lui s'est installé à Kendall, dans une banlieue bien plus chic. De sa chambre, il aperçoit les rues de son enfance. Ce lundi 16 janvier, à six jours du match, Brown emmène son coéquipier James Brooks en balade dans Overtown. L'ambiance est calme. C'est le Martin Luther King Day, jour férié aux Etats-Unis et presque tous les commerces sont fermés.
Overtown, bloqué entre la City et le Downtown, est un des quartiers les plus pauvres de Miami, composé à une immense majorité par une population noire. C'est le "Bronx du Sud". Il a beaucoup changé depuis l'enfance d'Eddie Brown. "Tu dois être prudent quand tu n'es pas d'ici, dit-il à James Brooks. Je ne te conseille pas de te promener tout seul si tu ne connais personne. Mais ce n'est pas non plus L.A., où des mecs peuvent passer en bagnole et te tirer dessus sans raison." En réalité, Overtown est une cocotte-minute prête à exploser, dans une ville hétérogène minée par des violences ethniques endémiques, où les ressentiments raciaux, notamment entre noirs et latinos, n'attendent qu'une étincelle pour exploser. L'allumette craquera ce soir et Overtown s'embrasera.

Miami, 16 janvier 1989. Martin Luther King Day. Dans la soirée, la police bloque de multiplex axes routiers. Ici, entre la 12e avenue et la 63e rue.

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Remonte dans ta putain de voiture, sauf si tu veux mourir
La Kawasaki couleur rouge sang de Clement Lloyd et son casque à l'unisson ne passent pas inaperçus dans le quartier. A 23 ans, il est arrivé à Miami depuis un peu plus d'un an, en provenance des Iles Vierges. Dans la soirée du 16 janvier, il circule au guidon de sa moto, avec son ami Allen Blanchard, 24 ans, en passager derrière lui.
William Lozano, lui, est un policier d'origine colombienne, en poste depuis quatre ans. Il patrouille dans Overtown en compagnie de son coéquipier Dawn Campbell. Vers 19h30, après une intervention pour une dispute domestique, ils sont interpellés par un riverain qui leur explique qu'une moto circule avec une plaque d'immatriculation volée. Lozano retourne à sa voiture pour joindre le central par radio, quand il entend puis voit arriver une moto à toute vitesse. C'est la Kawasaki de Clement Lloyd. Sortant de son véhicule, il braque le deux-roues puis tire. Lloyd, touché à la tête, est tué sur le coup. La moto percute une voiture arrivant dans le sens opposé. Blanchard, éjecté, vole sur plusieurs mètres. Il décédera de ses blessures le lendemain.

Les obsèques de Allen Blanchard, passager de la moto de Clement Lloyd, se tiennent le 21 janvier, la veille du Super Bowl.

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En moins d'une heure, la grappe de passants alertés par le bruit s'est transformée en une masse de plusieurs dizaines, puis centaines de personnes. Dans Overtown, la colère monte, la tension aussi, les pierres volent, et Il faut exfiltrer Lozano et son coéquipier alors que les renforts arrivent. Le maire, Xavier Suarez, sent tout de suite le danger. Miami a déjà subi des émeutes à plusieurs reprises, notamment en 1980. A 22 heures, il tient une conférence de presse diffusée à la télévision. "Dans l'intérêt de notre ville, je demande à tout le monde de rester calme et de ne pas sortir de son domicile", implore Suarez. C'est peu dire qu'il ne sera pas entendu. Le lendemain, descendu dans les rues pour tenter de parler avec les habitants, il sera la cible de jets de pierres et de bouteilles.
L'inquiétude des autorités locales est d'autant plus grande que des milliers de supporters de San Francisco et Cincinnati ont commencé à débarquer à Miami pour le Super Bowl, sans parler des nombreux médias qui affluent du monde entier. Steve Simon, journaliste canadien pour le Toronto Sun, a raconté pour le 30e anniversaire du Super Bowl XXIII comment il s'est retrouvé avec quelques confrères au cœur des émeutes dès ce lundi soir :
"Après avoir dîné au restaurant, nous avons repris notre voiture pour retourner à notre hôtel, jusqu'à ce que nous arrivions à un barrage routier. Il y avait des voitures de police partout et le tronçon d'autoroute que nous avions besoin d'emprunter était fermé. C'était la première fois que je mettais les pieds à Miami. A la fois Canadien et naïf, je suis sorti de la voiture pour aller voir un policier qui avait un porte-voix, afin de lui demander par où nous pouvions passer pour rentrer à notre hôtel. 'Remonte dans ta putain de voiture, sauf si tu veux mourir', m'a répondu l'officier.
Je suis retourné au volant. A mes côtés, Shaky Hunt (Jim Hunt, une légende du journalisme sportif canadien), l'homme le plus bavard et le plus bruyant du monde, n'a pas dit un mot. Personne n'a dit un mot. J'ai allumé la radio pour essayer de comprendre ce qui se passait et nous avons entendu parler de la mort d'un jeune noir tué par un policier. Nous avons tourné pendant des heures en essayant de trouver notre chemin dans une ville en émeute, bien avant l'ère des GPS et de Google Maps. Nous avons fini par y parvenir et nous avons eu plus de chance qu'un journaliste de Houston qui a vu le pare-brise de sa voiture de location pulvérisé par les balles."

Miami, janvier 1989 : En trois jours, des centaines de personnes sont arrêtés par la police. Des jeunes, surtout.

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Le Super Bowl, étranger à toute forme de réalité

Trois journées de violence urbaines vont suivre. Moins meurtrières qu'en 1980, elles vont toutefois provoquer plus d'un million de dollars de dégâts matériels. Les émeutes redoublent d'intensité le mardi en s'étendant du quartier d'Overtown à celui de Liberty City, un peu plus au nord. Le match NBA entre le Miami Heat et les Phoenix Suns doit être reporté pour des questions de sécurité.
Le mercredi matin, alors que Miami sort de la nuit la plus tendue de cette semaine troublée, se tient le traditionnel "Media Day" du Super Bowl. Nous sommes à quatre jours du match et des rumeurs de délocalisation circulent. Le Commissionner Pete Rozelle dément, mais en coulisses, il va pourtant bien s'activer pour tenter de trouver une solution de repli à Tampa, à 450 km au nord de Miami.
Lors du gigantesque point presse organisé, il est peu question de football. Fait rarissime, les deux quarterbacks, Joe Montana et le MVP de la saison Boomer Esiason, intéressent moins les journalistes que les grandes figures noires des deux effectifs. Eddie Brown, le kid d'Overtown, est de loin le plus sollicité.

Eddie Brown, très entouré lors du "Media Day" du Super Bowl XXIII.

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"J'avais 18 ans lors des émeutes de 1980, et ça m'avait terrifié, rappelle-t-il. J'ai l'impression de revivre ça. Lundi, je suis retourné dans mon quartier. C'était Martin Luther King Day, ce devait être un jour de fête, mais il s'est achevé tragiquement. Dans Overtown, quand j'étais gosse, il y avait des parcs, des activités, on s'occupait des gamins. Aujourd'hui, il n'y a plus rien à part la drogue. Les parcs sont à l'abandon. Je suis passé à côté d'un playground de basket. Il n'y avait plus de paniers, plus de panneaux. Je suis triste pour ma ville. Mais ce qu'il s'est passé lundi n'est pas acceptable. Je ne connais pas tous les détails, mais je ne sais pas comment on peut justifier de tuer quelqu'un pour une infraction à la circulation."
Le running back de Cincinnati, Stanley Wilson, avoue avoir eu la peur de sa vie mardi en rentrant de l'entraînement. Sur l'expressway I-95, des jeunes ont enjambé les barrières de sécurité pour venir sur les voies. "Ils jetaient des pierres sur les voitures. J'ai réussi à passer mais je n'en menais pas large et, croyez-moi, je ne suis pas du genre à flipper facilement. Je m'en suis bien tiré. Mais si ça continue, je dirai à ma famille de ne pas venir ce week-end pour le match."
Son coéquipier, Solomon Wilcots, raconte quant à lui comment la fiction et la réalité se sont croisées pour mieux lui sauter à la figure. "Lundi soir, je suis allé au cinéma. J'ai regardé Mississippi Burning (film d'Alan Parker sur les meurtres de la Freedom Summer de 1964, entre combat pour les droits civiques et Klu Klux Klan). Quand je suis rentré à l'hôtel, c'était Miami Burning." Le Super Bowl, en revanche, lui paraît soudain étranger à toute forme de réalité : "Nous sommes dans notre monde. Il se passe des choses graves autour de nous et on nous demande de continuer comme si de rien n'était. Pour moi, la vraie question n'est pas de savoir ce qu'il s'est passé que de comprendre pourquoi ça s'est passé."

Un bâtiment en feu dans Miami, le mercredi 18 janvier 1989, à quatre jours du Super Bowl.

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Michael Jordan a mis fin aux émeutes de Miami
Pour Miami, l'image s'avère catastrophique alors que années 80 lui avaient permis de redorer son blason. Elle était même devenue une des villes les plus cool et sexy du pays à travers la série Miami Vice (Deux Flics à Miami). La NFL, qui n'y avait plus organisé le Super Bowl depuis dix ans à la suite des émeutes de 1980, a beaucoup joué en amont sur le "Nouveau Miami". Son slogan pour ce Super Bowl XXIII ? "Miami Nice".
Mais la mort de Clement Lloyd a ravivé les braises et prouvé que l'équilibre était fragile. Si le chômage a drastiquement baissé chez les blancs et les latinos ces dernières années, il a en revanche explosé au sein de la population noire, qui se sent comme la grande oubliée du boom économique, notamment au profit des immigrés cubains ou nicaraguayens. "Nous sommes considérés comme des citoyens de seconde zone, clame le Révérend Thomas Ferguson deux jours après le début des émeutes. Nous payons nos impôts. Nous faisons partie du rêve américain, mais nous n'avons droit à rien. Où est la justice ?"
Jeudi 19 janvier. J-3 avant le Super Bowl. Mais jour J pour la venue à Miami de la plus grande star du sport américain. Les Chicago Bulls de Michael Jordan sont attendus à la Miami Arena pour affronter le Heat. Quarante-huit heures plus tôt, le report du match contre Phoenix a viré au fiasco. A 14 heures puis à 17 heures, les autorités ont confirmé le maintien du match.
Mais l'atmosphère crispée aux abords de la salle, située non loin du cœur des émeutes, et le caillassage du van qui transportait les arbitres, vont finalement provoquer l'annulation de la rencontre, laquelle est annoncée au porte-voix à 19h16, soit 14 minutes avant le coup d'envoi. Rony Seikaly, le pivot libanais du Heat, n'en revient pas : "J'ai grandi à Beyrouth, dans une ville déchirée et défigurée par la guerre. En venant ici, je n'imaginais pas qu'un jour je verrais en repartant de la salle des routes bloquées, des voitures retournées et en feu."
Les Bulls sont arrivés à Miami le mercredi soir. Michael Jordan est resté dans sa chambre d'hôtel pour regarder le match NCAA entre son ancienne fac, North Carolina, et Georgetown. Le lendemain matin, il déclare : "C'est un match comme un autre et nous avons l'intention de le jouer."
L'après-midi, la ligne de métro menant à la Miami Arena ainsi que l'autoroute, fermées depuis le déclenchement des émeutes le lundi soir, sont rouvertes. C'est la toute première saison en NBA du Miami Heat, nouvelle franchise dans la Ligue. L'équipe bat des records de médiocrité et pour les fans, la venue de Jordan, la seule de la saison, est l'évènement de l'année. Alors le match doit se tenir, coûte que coûte. Le soir, malgré une certaine tension aux abords de la salle, tout se passe à peu près normalement.
Partout ailleurs en ville, y compris à Overtown, cette soirée sera la plus calme depuis le début de la semaine. Jordan a inscrit 34 points lors de la victoire des Bulls, même si, après coup, il admet ne pas avoir toujours été d'une absolue sérénité : "Je ne me souviens pas avoir joué dans un climat aussi tendu. Même quand on joue Detroit, ce n'est pas comme ça, même si, parfois, ce n'est pas loin d'être une émeute." Reste que le numéro 23, par sa seule venue en Floride, a contribué à éteindre l'incendie. Pauline Winick, la vice-présidente du Heat, ira même jusqu'à dire : "Michael Jordan a mis fin aux émeutes de Miami." Par ricochet, il a peut-être aussi sauvé le Super Bowl.

Joe Cool

Lorsque la foule se masse au Joe Robbie Stadium, le dimanche 22 janvier en début d'après-midi pour le choc final entre les 49ers et les Bengals, si la colère ne s'est pas totalement évaporée, le calme est revenu en ville. Sur NBC, dès la prise d'antenne, il n'est d'ailleurs question que de sport, que du match. Comme si de rien n'était ou presque. Show must go on.

Dimanche 22 janvier 1989. Le Joe Robbie Stadium de Miami quelques minutes avant le coup d'envoi du Super Bowl XXIII.

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La grande affaire de ce Super Bowl, c'est le possible troisième sacre de Joe Montana. A 32 ans, le quarterback des 49ers est LA grande star de la NFL et l'idole de nombreux gamins à travers le pays, et particulièrement en Californie. Parmi eux, un certain Tom Brady qui, à 11 ans, vit à San Mateo, dans la lointaine banlieue de San Francisco et ne jure que par Montana. Les jours de match, le jeune Tom lance le ballon sur le parking du Candlestick Park, le stade des 49ers, avant de s'installer en tribunes pour voir son modèle.
Un peu à l'image de la trajectoire que suivra plus tard Brady, Montana a dû composer avec un certain scepticisme à sa sortie de l'Université de Notre Dame. Suivant une tendance qui ne cessera de s'accroître, certaines équipes sont au moins autant intriguées par les traits physiques d'un joueur que par son strict potentiel technique ou tactique.
Or Montana ne possède pas le bras surpuissant tant convoité. Alors, le jour de la draft, il attend. Et sans le coup d'œil et de cœur d'un certain Sam Wyche, peut-être aurait-il attendu deux ou trois tours de plus. Finalement sélectionné en fin de troisième tour, au 82e rang, Montana rejoint donc The City by the Bay en 1979. Les Niners ont décroché le gros lot, et pour pas cher.

Joe Montana en 1975, au début de sa carrière universitaire, sous le maillot de Notre Dame.

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L'histoire de Joe Montana, c'est aussi celle de l'osmose parfaite entre un joueur et un système, la West Coast Offense. S'il n'en est pas l'inventeur, Bill Walsh est l'entraîneur qui va la populariser à grande échelle. La WCO consiste, pour faire simple, à privilégier en attaque le jeu de passes au jeu de course et, au sein de ce jeu de passes, des lancers plutôt courts ou intermédiaires, notamment sur la latéralité du terrain afin d'étirer les défenses adverses. Ce système donne le sentiment d'avoir été créé pour Montana. Sa science stratégique et sa vista y font merveille, tout en masquant ses prétendues carences en termes de puissance. Le numéro 16 s'épanouit pleinement. Il guide son équipe vers un premier sacre en 1982, puis un deuxième trois ans plus tard.
Lorsqu'il débarque à Miami en ce début d'année 1989, son aura n'a en rien pali, même si l'émergence de sa doublure, Steve Young, fait souffler un vent désagréable sur sa nuque et son ego. Mais si les 49ers font office de favoris en dépit du bilan supérieur des Bengals (12 victoires, 4 défaites contre une fiche de 10-6 aux Californiens) et de l'énorme saison de Boomer Esiason, c'est en grande partie pour Joe Montana. Le quarterback que tout coach rêve d'avoir à sa disposition dans un Super Bowl.
Sa force tient dans son mental exceptionnel, sa faculté à ne jamais céder sous le poids de la pression ou celui de l'événement. Son aptitude à jouer de la même manière un premier quart-temps en présaison ou un drive décisif au Super Bowl est unique. D'où ce surnom de "Joe Cool" qui lui sied si bien. Jamais la star des 49ers ne justifiera autant sa réputation que lors de ce Super Bowl XXIII contre Cincinnati, qu'il va ponctuer du chef-d'œuvre de sa carrière.

Joe Montana lors du Super Bowl XXIII.

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Ce n'est pas juste un quarterback, Bill. C'est peut-être LE quarterback
Pourtant, Montana va longtemps traverser comme un fantôme ce match soporifique, loin du feu d'artifice espéré pour tourner la page des émeutes. 3-3 à la pause. 6-6 à quelques secondes de la fin du troisième quart-temps. Les attaques sont étouffées. Puis, sur un retour de coup de pied, les Bengals inscrivent le premier touchdown de la rencontre. C'est, au fond, le vrai coup d'envoi, tardif, de ce Super Bowl. Dans la foulée la réplique des Niners est violente : trois passes de Montana pour remonter le terrain en à peine plus d'une minute et égaliser à 13-13. Mais à un peu plus de trois minutes du terme, un field goal redonne l'avantage à Cincinnati : 16-13.
Cette fois, San Francisco n'a plus le choix. C'est la série de la dernière chance. "Nous étions, je crois, supérieurs à Cincinnati cette année-là et pourtant, à trois minutes du dénouement, nous étions derrière. Il fallait vraiment que nous passions la vitesse supérieure", admettra Bill Walsh. Jusqu'ici, à l'exception du drive lumineux évoqué plus haut, l'attaque californienne a marché sur courant alternatif, à l'image d'un Montana plutôt erratique : 15 passes complétées sur 27 et 170 yards. Mais il n'y a rien de plus particulier qu'un drive décisif au Super Bowl. Et aucun autre joueur n'est plus à même que Montana de gérer pareil événement.
Un homme le sait mieux que n'importe qui, et il est l'entraîneur de… Cincinnati. Sam Wyche est peut-être celui qui a sauvé Joe Montana. Sans lui, dix ans plus tôt, jamais SF ne l'aurait choisi. Six semaines avant la draft, Wyche, qui vient de rejoindre les 49ers, est chargé de "scouter" l'ancien finaliste du 110m haies aux Jeux de Montréal, James Owens, reconverti en running back à UCLA.
Il se rend à Los Angeles et, afin d'organiser une séance, cherche un quarterback dans le coin. Wyche apprend que Montana passe la semaine avec sa petite amie à Manhattan Beach. Joe accepte de venir jouer les passeurs de luxe. Mais très vite Wyche ne regarde plus Owens pour ne plus voir que Montana. A son retour à San Francisco, il supplie Bill Walsh de se pencher très sérieusement sur le cas Montana : "Ce n'est pas juste un quarterback, Bill. C'est peut-être LE quarterback."
Cet été-là, Sam Wyche est nommé entraîneur des quarterbacks à San Francisco. Pendant les trois premières années de la carrière de Montana, personne n'a donc travaillé plus étroitement que lui avec le numéro 16. Il le connaît par cœur. Alors, quand ce 22 janvier 1989, il voit son ancien poulain avec le ballon à trois minutes et dix secondes de la fin du Super Bowl, il ne respire pas la sérénité. Il se sait en sursis. "Je me demande si nous n'avons pas laissé trop de temps au numéro 16" souffle-t-il à son coordinateur défensif après le field goal de Breech.
Harris, regarde là-bas, ce ne serait pas John Candy assis au bord de la pelouse ?
Il a raison d'avoir peur. Mais à vrai dire, à ce moment précis, tout le monde a peur. Cincinnati a peur de Montana et les 49ers ont peur d'eux-mêmes, peur de laisser filer ce match qu'ils savent à leur portée. "Il y avait beaucoup d'appréhension au début du drive, confirme le centre Randy Cross, d'autant que l'attente a été très longue à cause d'une page de pub interminable. Tout le monde était tendu. Je l'étais parce que c'était le dernier match de ma carrière. Je me souviens qu'Harris Barton était très nerveux… parce qu'il est toujours nerveux. Joe a senti cette nervosité. Lui était extrêmement calme et il a contribué à détendre tout le monde."
Selon la légende, en arrivant dans le huddle, Joe Cool, au lieu de parler tactique, se tourne vers Barton. "Harris, regarde là-bas, ce ne serait pas John Candy assis au bord de la pelouse ?" "Je me retourne, et à l'autre bout, j'aperçois effectivement Candy, raconte Barton. Tout le monde se demande ce qu'il fout là. Tout le monde s'est marré. Cela nous a permis de parler d'autre chose. Joe avait tout compris."

L'acteur John Candy, immense fan des 49ers.

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John Candy, alors célèbre et populaire acteur de comédie et grand fan des 49ers, avait obtenu un passe pelouse, ticket extrêmement prisé le jour du Super Bowl. "Beaucoup de gens ne nous croient pas quand on raconte cette histoire, sourit Barton. C'est vrai qu'à un tel moment, ça peut sembler dingue de parler des personnalités présentes au bord du terrain plutôt que du match, mais c'était la grande force de Montana, ce détachement extrême qui ne l'empêchait pas de rester concentré sur son job. Cela en dit aussi très long sur l'acuité visuelle de ce type. Pas étonnant qu'il trouvait ses receveurs aussi facilement." Ses receveurs, Montana va les trouver comme à la parade tout au long de ce drive de 92 yards.
En trois passes (8 yards pour Craig, 7 yards pour son tight end John Frank puis 7 autres pour Jerry Rice sur la droite), San Francisco se retrouve déjà sur ses propres 30 yards. Il reste alors deux minutes à jouer. Sur la touche, Wyche commence à se faire du mouron. "J'ai déjà vu cette scène, j'ai déjà vu cette scène", martèle-t-il. Une séquence immortalisée par le film officiel de la NFL.
Montana n'en est effectivement pas à son coup d'essai. Depuis plus de dix ans, il s'est taillé une réputation de finisseur redoutable. Montana ou l'art de transformer des défaites probables en victoires certaines. A l'Université, sous le maillot de Notre-Dame, comme avec les 49ers, il a multiplié les retournements de situation, ce qui lui avait valu, avant "Joe Cool", son premier surnom, "The Comeback Kid". Alors, chaque séquence de ce drive final dessine une issue inéluctable. Chaque passe de Montana est indissociable des autres, conférant à l'ensemble sa cohérence. En ce sens, le quarterback se rapproche du chef d'orchestre.

Une forme d'immortalité

La symphonie montanienne se poursuit. Rice (17 yards) puis Craig (13 yards) captent deux ballons déterminants. San Francisco est maintenant à portée d'un field goal qui lui permettrait d'arracher la prolongation. Sauf que Montana est au bord de la syncope. Il fait chaud dans le Joe Robbie Stadium. La moiteur, ajoutée au bruit qui oblige le QB à hurler ses consignes pour se faire entendre et la vitesse à laquelle ce drive est mené prive le numéro 16 d'oxygène.
Montana fait signe à Bill Walsh. Il veut un temps mort. Son coach lui fait non de la tête. Alors Joe Cool décide de lancer suffisamment haut son ballon pour que Jerry Rice ne puisse le capter. La balle sort. Passe incomplète. La seule de ce drive... Le chrono s'arrête. Montana peut souffler. Sur le jeu suivant, une pénalité repousse les 49ers à 45 yards de l'en-but des Bengals. Il reste à peine plus d'une minute à jouer. C'est le tournant. Montana et Rice se connectent pour un gain de 27 yards. L'action clé de ce drive. Puis Craig est trouvé par son quarterback. Les Niners sont à 10 yards de la ligne et prennent leur deuxième temps mort. Il reste 39 secondes.
Les Tigres du Bengale, estourbis par les huit premières banderilles de Montana, ont la tête qui tourne. C'est l'heure de la mise à mort. Cincinnati met en place un plan anti-Rice. Le receveur vedette de San Francisco a déjà capté 11 passes pour 215 yards et un touchdown. Des stats hallucinantes, qui lui vaudront en toute logique le titre de MVP de ce Super Bowl. C'est sûr, Montana va jouer sur lui. Ou, à la rigueur, sur Craig (huit passes, 101 yards). John Taylor, lui, n'a pas effectué la moindre réception de la soirée.
C'est justement pour cette raison que Walsh choisit de dessiner la prochaine action pour lui. La double couverture sur Rice laisse Taylor face à un seul défenseur, un linebacker. Les leurres se multiplient sur le flanc droit. Après le snap, Montana jette un coup d'œil vers Rice pour tromper son monde. Puis il se tourne vers sa gauche et ajuste sa passe pour Taylor. Touchdown. San Francisco s'impose 20 à 16. L'action est d'une simplicité et d'une limpidité sidérantes. Tout le génie de Montana est là. Pas de coups de poker, de passes impossibles à la desperado. Juste l'art de réussir les choses les plus ordinaires dans un contexte extraordinaire.
De façon définitive, Joe Montana change de dimension. Certes, avec ses deux titres et sa glorieuse carrière, il était déjà considéré comme un très grand. Mais à 32 ans, sa carrière, perturbée par des blessures de plus en plus fréquentes, semblait sur la pente descendante. Beaucoup ne croyaient plus vraiment en lui et demandaient sa tête, lui préférant sa doublure, le gaucher Steve Young, de cinq ans son cadet.

Joe Montana et Steve Young en décembre 1988.

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Au soir de la victoire contre Cincinnati, il n'y a plus d'anti-Montana. Le talent, le charisme et le sang-froid de ce joueur unique emportent définitivement l'adhésion. "Ce drive, conclut Bill Walsh, lui a donné une forme d'immortalité. Il a créé la mystique Joe Montana. Je crois qu'à Miami, il est devenu un autre aux yeux du public. Mais lui avait juste l'impression d'avoir fait son job, comme n'importe quel autre jour." Il le fera encore la saison suivante, décrochant une quatrième victoire au Super Bowl, égalant le record de titres pour un quarterback, avant que Tom Brady ne passe par là au XXIe siècle. Mais de la tétralogie montanienne, Miami 1989 demeure incontestablement à part.

Eternel recommencement

Pour nombre de ses acteurs, ce 23e Super Bowl de l'histoire marque un sommet ou une rupture. Derrière les triomphes de Montana ou Rice, Bill Walsh, alias The Genius, tire sa révérence pour s'en aller par la très grande porte. A l'inverse, les Bengals sont assommés. Ils mettront 33 ans à revenir au Super Bowl. Malgré le génie de Montana, ils restent convaincus qu'ils auraient dû gagner ce match. Peut-être l'ont-ils perdu la veille, dans une des chambres de leur hôtel. Sam Wyche en est en tout cas convaincu.

Bill Walsh, alias "The Genius", porté en triomphe par ses hommes.

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Le samedi, en fin d'après-midi, le running back Stanley Wilson ne s'est pas présenté au briefing final. Jim Anderson, un des assistants de Wyche, est monté dans la chambre du joueur pour le trouver dans sa salle de bain, le nez dans la cocaïne. C'était son dernier joker. Déjà suspendu à deux reprises par le passé pour usage de drogue, il est limogé sur le champ, moins de 24 heures avant le coup d'envoi du Super Bowl.
Outre le choc psychologique sur le groupe, l'absence de Wilson a eu un effet direct sur le rendement de l'attaque des Bengals, comme l'a confié Wyche à la Fox en 2013 : "La pelouse du Joe Robbie Stadium avait été beaucoup trop arrosée. Elle était très grasse. Nos deux autres running back, James Brooks et Ickey Woods, aimaient les terrains secs pour faire parler leur vitesse. Stanley, lui, se régalait sur une pelouse comme celle-là. Je pense qu'il aurait sorti un gros match. Mais on ne le saura jamais."
Inoubliable par son dénouement, ce Super Bowl XXIII a d'autant plus marqué les esprits que les éditions précédentes, à sens unique, n'avaient présenté qu'un intérêt limité. Pour la grand-messe de la NFL, les années 80 s'achevaient en beauté. Mais il reste indissociable de son contexte, celui d'une semaine à feu et à sang, où la question des inégalités économiques et des tensions raciales, elles aussi constitutives de ces "eighties" reaganiennes renvoyant à ce pays une facette de lui-même qu'il peine à assumer.
Le lundi 23 janvier au matin, quelques heures à peine après le triomphe de Joe Montana, un de ces héros que l'Amérique aime tant célébrer, William Lozano sera arrêté. Condamné à sept ans de prison pour homicide volontaire en première instance, le policier sera finalement acquitté en appel. Dans Overtown, Liberty City et ailleurs, ne restera que l'amertume. "Où est la justice ?" demandait le Révérend Ferguson. En 1992, le Super Bowl posera ses valises à l'autre bout du pays, à Los Angeles. Deux mois plus tard éclateront à L.A. de nouvelles émeutes. La raison de la colère ? L'acquittement de quatre officiers de police accusés d'avoir tabassés à mort un automobiliste noir, Rodney King. Eternel recommencement.

Le chaos à Miami.

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