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Zeidler : "Prendre toujours plus de risque vers l'avant"

Zeidler : "Prendre toujours plus de risque vers l'avant"

Le 13/12/2013 à 21:47Mis à jour Le 14/12/2013 à 15:48

Entretien avec Peter Zeidler, co-auteur de la révolution Hoffenheim à la fin des années 2000. Polo l'a retrouvé en Autriche.

La France du football vous a un peu perdu de vue depuis votre départ du FC Tours en août 2012. Que devenez-vous ?

P. Z. : Quelques semaines plus tard, Ralf Rangnick, lequel était devenu entretemps le directeur sportif de RB Salzburg, m'a appelé pour entraîner l'équipe réserve. Au début, j'ai refusé car je voulais absolument rester en France. Mais il m'a convaincu d'un projet hyper ambitieux créé à la fois à Salzburg et à Leipzig. J’ai accepté et mon équipe est montée directement en seconde division autrichienne. Aujourd’hui, nous sommes quatrièmes avec un groupe d’une moyenne d’âge de 20 ans et c’est la trêve.

Quelle est la perception du RB Salzburg en Autriche ? 

P. Z. : Il faut dire avant tout que le RBS occupe une place à part en Autriche puisqu'il possède de loin le plus gros budget, alors que les deux clubs de Vienne, l’Austria et le Rapid, se situent loin derrière. Quant aux clubs historiques comme le Wacker Innsbruck ou bien le Sturm Graz, ils traversent de grands problèmes financiers. Grâce au budget procuré par le propriétaire de Red Bull, Dietrich Mateschitz, nous bénéficions de superbes installations, par exemple trois terrains avec chauffage intégré, et nous allons bientôt inaugurer un nouveau centre de formation pour un coût total d’environ 60 millions d'euros. Alors, c'est sûr... les autres clubs nous jalousent. On note même parfois une certaine forme de haine parmi les supporters adverses. Ce fut le cas lorsque le RBS s’est fait éliminer l’année dernière en barrage de la Ligue des champions par le modeste club luxembourgeois de Dudelange ou bien encore en Coupe d’Autriche lors de notre demi-finale perdue contre le FC Pasching, un club de troisième division. Quant au championnat, c’est l’Austria Vienne qui a été sacré, pas nous.

Cette année, on observe un changement radical : tout le pays éprouve beaucoup de respect, voire de l'admiration, pour ce que le RBS est en train de réaliser. L’équipe première survole le  championnat avec un pressing très haut, un jeu rapide et spectaculaire avec de nombreux buts. Tout cela impressionne beaucoup. Et puis, en Europa League, l’équipe a réalisé le grand chelem, six victoires. Les gens voient bien que "le projet Rangnick" existe sur le long terme et qu'il commence déjà à porter ses fruits. L’objectif, c'est de se qualifier pour la prochaine Ligue des champions. Comme toujours, il y a beaucoup de jeunes qui sont intégrés. De toute façon, le RBS ne recrute pratiquement que des professionnels entre 18 et 21 ans avec une belle marge de progression. Nous pouvons ainsi mieux les former. Disons que leur "disque dur" est encore vide, c’est une chance pour nous (rires).

" Avec la victoire à la Coupe du monde 1990, les Allemands croyaient qu'ils possédaient toujours le meilleur football et ont arrêté de progresser"

Parlez nous de votre vision du football dans ce pays, la sélection nationale et les clubs ?

P. Z. : Le foot autrichien en général évolue. Voilà belle lurette qu'il n’y avait plus un seul club en Ligue des champions. Et voilà que l’Austria prend un point en déplacement à Porto et même quatre contre le Zénith. En Europa League, le Rapid pouvait toujours se qualifier la dernière journée dans une poule difficile. La formation dans les "Akademien" est bonne. Une multitude de jeunes possède le niveau pour jouer à l'étranger, Alaba au Bayern, Fuchs à Schalke, Prödl ou Junuzovic à Brême pour ne citer que les plus renommés. Ce sont de vraies belles réussites. Je trouve du reste que l’expérience à l’étranger les rend meilleurs. C’est en cela que le niveau de l'équipe nationale augmente. Bon, ils ont raté de justesse la qualification pour le Mondial 2014 dans un groupe compliqué avec l’Allemagne, la Suède et l’Irlande. Mais ils ont de grandes chances de voir l'Euro 2016 en France. Les internationaux aiment travailler avec le sélectionneur suisse Marcel Koller, ils ont confiance et l’esprit d’équipe est présent. C'est une chose que l'on ressent.

Vous avez travaillé à Hoffenheim sous les ordres de Ralf Rangnick. Pourquoi est-il considéré comme un "Fussball Professor" (professeur de football) en Allemagne ?

P. Z. : Rangnick a été considéré comme "Fussball Professor" parce qu'il a été le premier coach à faire jouer son équipe avec une défense à quatre et une défense en zone. C'était durant les années 80 et 90 et à l'étranger, en France comme en Italie, la science tactique était alors plus développée, plus en avance. Rangnick et moi, nous avons regardé vers ces pays et nous avons beaucoup appris. Avec la victoire à la Coupe du monde 1990, les Allemands croyaient qu'ils possédaient toujours le meilleur football, le meilleur système, et ils ont arrêté de s'améliorer et de regarder vers d'autres pays. A cause de cela, ils n'ont pas seulement stagné mais ils ont aussi régressé. Rangnick a fait l'inverse et c'est en cela qu'il a toujours été "plus moderne" que les autres.

" Nous avions gagné 4-1 contre le Dortmund de Klopp, qui a déclaré : 'C’est exactement comme ça qu’il faut jouer au foot'."

Mais qu’est ce que c’est, en fait, "le projet Hoffenheim" ?

P. Z. : Tout commence avec le milliardaire Dietmar Hopp. Il est le propriétaire du club et investit alors beaucoup d’argent dans des joueurs qui ont entre 28 et 32 ans. Mais ils manquaient d’ambition et en conséquence ne s’amélioraient plus. Hopp en a eu assez et eut l’idée de dépenser plus ! Mais en investissant dans un vrai projet ...Mais le plus important c'est qu'il a parié sur une vraie philosophie ! C'est-à-dire recruter des jeunes très doués puis les faire progresser en mettant l’accent sur la formation. Le tout accompagné d'un vrai style de football. Bref, il a voulu une signature "Hoffenheim" et il s'est donné les moyens d'asseoir une théorie du football maison. Pour inventer et coordonner tout cela, il fallait bien sûr l'homme de la situation et c’est Rangnick qui s'est révélé correspondre au profil. Je vous rappelle qu’il a pris le risque de se pencher sur un club alors en troisième division alors que quelques mois plus tôt il disputait encore la Ligue des champions avec Schalke. Son meilleur atout, c'étaient ses idées très claires sur le football : un pressing tout-terrain, un jeu vertical et rapide, une ou deux touches de balles maximum et surtout la récupération immédiate de la balle à la perte du ballon. Tout cela a été possible grâce aux joueurs que nous a offerts Hopp : Ibisevic, Salihovic, Demba Ba, Luis Gustavo ou Eduardo pour prendre quelques exemples. Notre façon de jouer entre 2007 et 2009 était, je le crois, révolutionnaire et totalement nouvelle en Allemagne. Je me souviens que nous dominions tellement et que nous avions gagné 4-1 contre le Dortmund de Klopp. D’ailleurs, après la rencontre, celui ci a déclaré : "C’est exactement comme ça qu’il faut jouer au foot". Deux ans après, il avait hissé son équipe au-dessus de la nôtre et avait perfectionné notre football de 2008. Le BvB jouait d’une manière encore plus intense et plus rapide avec, si c'est possible, et cela a été démontré par le talent propre de Klopp, la condition absolument obligatoire de prôner un esprit d’équipe associé à une mentalité vraiment extraordinaire. Il est donc tout à fait logique que Dortmund ait remporté la Bundesliga.

A cela il faut ajouter le style de jeu de la Nationalmannschaft, très technique et rapide avec une qualité de passe extraordinaire et toujours avec l’objectif d’aller de l’avant. Sans oublier l’influence du grand Bayern de Heynckes en 2012 et 2013. Maintenant avec la patte géniale de Guardiola, la révolution footballistique allemande est complète. On pourrait dire qu’avec ce qu’on a fait à Hoffenheim, on a préparé le terrain pour cette révolution.

" Certains clubs historiques comme Dortmund, Francfort ou encore Hambourg ainsi qu’une certaine Allemagne du football ont eu peur de ce "nouveau" club"

Pourtant, durant cette période, les polémiques n’ont jamais cessé, l’achat d’Eduardo pour plusieurs millions d’euros en 2Liga, les critiques sur l’argent facile, les pancartes anti-Hopp, les attaques contre vos supporters considérés avant tout comme des consommateurs de ballon rond. Aujourd’hui encore, le Président du BvB, Watzke, estime "que la Bundesliga n’a pas besoin de tels clubs". Quel est votre regard sur ces critiques ?

P. Z. : Je pense que Watzke a tort ! Tout simplement parce qu’Hoffenheim s’est sauvé de la relégation en barrages contre Kaiserslautern l’année dernière. A mes yeux, c’est toujours de la jalousie. Certains clubs historiques comme Dortmund, Francfort ou encore Hambourg ainsi qu’une certaine Allemagne du football ont eu peur de ce "nouveau" club ... surtout lorsque nous étions en tête de la Bundesliga. Ils ont pensé que nous prenions la place des autres. C’est ça. Nous avons bousculé l’ordre établi et eux, ils n’agissaient pas, ils réagissaient. Pourtant sportivement il n’y avait rien à reprocher au TSG. Et maintenant que Dietmar Hopp met un peu moins d’argent, que son mécénat est moins flagrant et que le club, petit à petit, équilibre ses comptes, on lui reproche d’être devenu comme les autres. Or le TSG souffre aussi sur les terrains. Hoffenheim remplit son stade tous les quinze jours, il y a plus de 25.000 spectateurs de moyenne et il possède un centre de formation qui commence à sortir de très bons joueurs.

Quant aux attaques sur les sommes dépensées pour les transferts, tout le monde oublie les plus-values sur Eduardo, Ibisevic ou Luiz Gustavo par exemple. C’est notre travail qui a valorisé ces joueurs !

Cette hostilité était très violente parfois. Je me souviens en 2008, on se déplaçait à Sankt Pauli et les fans nous jetaient des pièces de monnaie durant tout le match. Cela faisait mal mais ils ont aussi jeté des litres de bière. On a préféré, c’est bien meilleur (rires). Il y avait aussi des stades entiers qui hurlaient "Scheiss Milliardäre" (milliardaires de m...). Pour moi et la plupart des joueurs, nous trouvions cela plutôt amusant et nous nous disions que ce serait super si cela pouvait être vrai d’être de vrais milliardaires.

Et puis arrive "l’affaire Luiz Gustavo" lors du mercato hivernal 2011. La fin de votre aventure au TSG.

P. Z. : Oui, c’était le jour de l’an 2011. Dietmar Hopp avait personnellement vendu Gustavo au Bayern Munich pour 18 millions d’euros sans rien dire à Rangnick. Qui plus est, il a nié le contact avec le club bavarois. C’était aller trop loin, la confiance s’était envolée et il n’y avait aucun terrain d'entente possible pour se réconcilier. C’est comme ça. L’aventure était finie pour Rangnick et donc logiquement pour moi aussi.

Et depuis, on a l’impression que le club se cherche une nouvelle identité. Même Rangnick, en mars de l'année dernière, constatait qu'une relégation pouvait constituer, peut-être, une chance de la retrouver.

P. Z. : C’est exactement ça ! Il y a eu plusieurs entraîneurs, six en un peu plus de deux ans. Sans oublier le manège des managers. Stanislawski, Babbel ou Kurz, lesquels venaient de l’extérieur, ont tous échoué.  Le rêve européen issu de 2008 s’est peu à peu évanoui. Hoffenheim est devenu par la force des choses, normal, ordinaire. Même les relations avec les autres clubs se sont fortement améliorées. On est passé du club mythique du village ("Dorfverein") à celui de club de la région entre Heilbronn et Mannheim. Hopp ne veut plus dépenser trop d’argent et le centre de formation est là pour compenser. Le TSG s’est recentré et a pris un formateur comme coach, Markus Gisdol. Hoffenheim s’est donc trouvé, en quelque sorte, une nouvelle identité et le but avoué est de rester le plus longtemps possible en Bundesliga.

" Avec Platini et Giresse ou Tigana, vous étiez les rois du une-deux dans le monde !"
" La seule question intéressante est : comment fait-on ?"

Dans cet entretien, vous évoquez souvent la notion de projet aussi bien à Hoffenheim qu'à Salzburg.  Vous vous rappelez de votre expérience au FC Tours, le football français doit-il s’inspirer de tout ce travail ?

P. Z. : Oui, bien entendu il pourrait s’appuyer sur la révolution footballistique allemande mais, et c’est le plus important, en gardant son identité et sa spécificité. Avec Platini et Giresse ou Tigana, vous étiez les rois du une-deux dans le monde !

La seule question intéressante est : comment fait-on ? Et pour moi il faut moins de touches de balles, un jeu plus direct et surtout plus vertical. Quant à la perte du ballon, il faut le récupérer tout de suite et non pas se replacer en reculant. Enfin, toujours prendre plus de risques vers l’avant. La possession du ballon et la circulation devraient être une possibilité de récupérer des forces et pas une fin en soi.

Pour nous, en Allemagne, l’équipe de France 1998 était surtout un modèle pour attaquer et presser le porteur du ballon adverse. Il faut "chasser" le ballon ! Il faut retrouver tout cela, toutes ces sensations, ces gestes.

Tous ces points sont à mon avis essentiels. Tout cela commence dans les centres de formation ! Et, chose vitale, le football ce n’est pas seulement le pied et les jambes, c’est surtout la tête et le cœur ! Dans les centres, il faut donc penser au développement de la personnalité ! Cela va de pair avec une bonne scolarité dans tous les domaines. La révolution commence par l’éducation.

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