Le comique de répétition, souvent, est aussi efficace que porteur de sens. Sur le plateau du quotidien Bild, les journalistes maison qui se succèdent pour questionner, toutes les semaines, le légendaire commentateur télé Marcel Reif se font un malin plaisir à ressortir systématiquement le sujet brûlant du moment : "Alors, faut-il rappeler en sélection Müller, Hummels et Boateng ?" Malicieusement, Reif sourit, théâtral, laisse planer un silence révélateur et renvoie la patate chaude à la seule personne ayant le pouvoir, in fine, de décider du sort du glorieux trio : Joachim Löw.

Ce dernier, on l'a compris, après avoir fait le choix fort de les écarter, ne veut pas remettre en question sa préférence pour une "hiérarchie horizontale". "Un Müller ne passe pas dans un tel modèle", rappelle Stefan Effenberg, vainqueur de la Ligue des champions avec le Bayern en 2001 en tant que capitaine. "À la fédération, ils ne veulent pas prendre le risque qu'avec Müller, Hummels et même Boateng, une nouvelle hiérarchie s'installe. C'est la principale raison de leur disgrâce."

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Pourtant, la convergence des performances de nos trois trentenaires est aujourd'hui éclatante, flagrante, frappante et pousse les influents éditorialistes allemands, parmi lesquels de nombreux anciens joueurs tel Effenberg, à plaider en majorité, sinon en totalité, pour leur rappel en sélection. Chacun dans son style, Thomas Müller, Jerome Boateng et à un degré moindre Mats Hummels ne sont pas loin de vivre, avec leur club, les meilleurs moments de leur carrière. "Après la décision de ne plus les appeler, Thomas, Mats et Jerome ont produit en club des performances au top. C'est une réalité", estimait leur ancien coéquipier en sélection, Per Mertesacker, à la fin de l'été.

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Les records de Müller

Pas étonnant, dès lors, que le débat fasse rage sur un hypothétique retour des trois champions du monde au sein de la Mannschaft. D'autant que cette dernière, certes prometteuse, certes rajeunie, certes rafraîchie, est toujours en plein chantier. Tantôt sa défense tangue, tantôt son attaque arrose. Et le temps, d'ici l'été prochain, va finir par manquer.

Au sein de leur club, Müller, Boateng et Hummels vivent, de fait, un impressionnant été indien, battant divers records aussi marquants qu'historiques. À l'occasion du succès du Bayern, samedi 31 octobre, sur le terrain de Cologne (2-1), Thomas Müller a remporté sa 260e victoire avec son club et ainsi égalé le record détenu jusque là par Oliver Kahn. Un seul joueur a enregistré davantage de victoires avec un club dans l'histoire de la Bundesliga : Manfred Kaltz, vainqueur 291 fois avec Hambourg.

Thomas Müller

Crédit: Getty Images

À l'occasion de ce déplacement des Bavarois au bord du Rhin, le meilleur buteur du Mondial 2010 a inscrit son 122e but en Bundesliga. Müller dépasse ainsi, dans le classement des buteurs du championnat toutes saisons confondues, trois légendes restées à 121 : Miroslav Klose, Lothar Matthäus et Herbert Laumen. Müller s'est même offert un penalty pour la première fois depuis 5 ans et un 1-0 à Hanovre en décembre 2015. "C'est l'homme fort !", s'est exclamé l'ancien défenseur parisien Eric Rabesandratana, le week-end dernier, à l'issue de cette nouvelle victoire bavaroise, qui a hissé le Bayern en tête du classement. "Müller incarne la mentalité du vainqueur !", renchérit Christoph Daum, ancien entraîneur de Leverkusen. Qui déplore que la Mannschaft "joue énormément avec la tête, et trop peu avec le coeur".

Le cœur, Müller n'en manque pas : à l'occasion de la victoire des octuples champions d'Allemagne en titre, quelques jours plus tôt, à Moscou, contre le Lokomotiv (2-1), l'attaquant de 31 ans avait disputé son 545e match officiel avec son club, égalant le nombre de rencontres d'un certain Franz Beckenbauer et se rapprochant d'une autre légende bavaroise, Georg Schwarzenbeck (547), qu'il a égalé cette semaine. Devant lui, rien que des monstres : Klaus Augenthaler (549), Gerd Müller (576), Oliver Kahn (632) et évidemment Sepp Maier (651). Et derrière lui, ses compères du sacre Mondial 2014, Bastian Schweinsteiger et Philipp Lahm.

Müller est toujours légitime tant, à l'instar de tous les joueurs de cette liste, il affiche un caractère propre, fort évidemment, mais surtout singulier avec, dans son cas, un humour à la fois cinglant et bienveillant, toujours pertinent. Autant que l'est son jeu. "Le regarder jouer est un plaisir pour les yeux", a concédé Uwe Neuhaus, l'entraîneur de Bielefeld, à l'issue du match perdu (1-4) par les siens contre le Bayern en octobre. Ce qu'Hansi Flick a explicité, le même jour : "C'est notre joueur le plus important avec 'Lewi'. La façon dont il voit les espaces, c'est la classe. Comme la façon dont il déplace le jeu. Il sait comment défendre au milieu. Il est toujours disponible. Il est très habile."

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Et, entre autres, meilleur passeur de la Bundesliga depuis l'introduction des statistiques, en 1988, avec plus de 150 passes décisives au compteur. "Il devrait faire partie de la Mannschaft !", clame l'ancien rédacteur en chef du Sport Bild Alfred Draxler. Au milieu des performances encore instables des jeunes prodiges offensifs de Löw, Müller ne ferait effectivement pas tâche. Car, comme le disait Sophocle, "rendre service de tout son pouvoir, de toutes ses forces, il n'est pas de plus noble tâche sur la Terre".

Boateng regonflé par Hansi Flick

Son coéquipier Jérôme Boateng est plus discret – quoique, sa crête couleur lila a fait sensation ces derniers temps – mais revenu, lui aussi, à un niveau impressionnant. Les Autrichiens de Salzbourg en ont fait les frais cette semaine, encaissant un but de la tête de l'ancien Berlinois, arrivé dans le sud de l'Allemagne en 2011 pour 13,5 M€ en provenance de Manchester City et qui semble plus éloigné d'un départ que jamais.

Avec le durcissement du dossier de la prolongation de contrat de David Alaba – dans lequel le président Herbert Hainer a mis fin aux négociations début novembre –, les chances de départ de l'Autrichien en fin de saison, voire cet hiver, augmentent et il est, dès lors, peu probable que le Bayern se sépare de deux arrières centraux de niveau mondial en même temps. D'autant moins que Boateng reste sur une excellente saison, un excellent "Final 8", et a démarré l'actuel exercice sur les mêmes bases.

Avec un bagage sénatorial : huit titres de champion, cinq Coupes d'Allemagne, deux Ligues des champions et une Coupe du monde. Et, surtout, un moral regonflé par Hansi Flick et une envie ostensiblement retrouvée. Un retour en sélection, il a déjà eu l'occasion de le préciser, ne serait pas pour lui déplaire. Là non plus, Boateng ne ferait pas tache. Mais, comme le disait l'humoriste Pierre Dac, "le gros-qui-tache est au Mouton-Rotschild ce que la brebis galeuse est à l'agneau pascal".

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Crédit: Imago

Et que dire de Mats Hummels, le patron de Lucien Favre sur le terrain. L'ancien Bavarois, double buteur pour la première fois depuis près de 11 ans (17 janvier 2010 contre Cologne) le week-end dernier, vient de marquer dans deux matches de Bundesliga consécutifs (contre Schalke et Bielefeld). À l'occasion du dernier match de championnat, à Bielefeld donc (2-0), Hummels affiche le bilan suivant : meilleur joueur sur le terrain, 102 ballons joués, 91 passes, 71% de duels gagnés...

"La routine au plus haut niveau", estime l'éditorialiste Thomas Hennecke. Il est "plus valeureux que jamais", titre le bi-hebdomadaire spécialisé Kicker. "Rappeler Hummels en sélection ? Oui !", s'exclame sans ambages Steffen Freund, champion d'Europe 1997 avec le BvB et désormais consultant à la télévision. "Mats est en super forme", a réagi Lucien Favre à l'issue de la rencontre à Bielefeld. "Il joue super bien et est extrêmement important pour nous."

Si Dan-Axel Zagadou et Emre Can, absents récemment, sont remplaçables chez les Jaune et Noir, Hummels, lui, ne l'est pas : il organise la défense, est le cerveau de la création du jeu, il dirige et il marque. Aux côtés des colosses Süle, Rüdiger ou Tah, armé de son intelligence de jeu, de ses capacités d'anticipation, de la précision de ses passes et de son goût pour le duel, Hummels, lui non plus, ne ferait pas tache. Mais, comme le disait l'acteur Pierre Doris, "j'ai connu un teinturier qui est mort à la tâche"... Son sélectionneur l'avait condamné.

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