Où est passé l'ADN du Bayern Munich, pas assuré du titre en Bundesliga ?

Eurosport sur Google

Prestations diaphanes, manque de leadership et de hiérarchie, remise en question de la politique sportive et du casting de la direction : le Bayern, loin d'être assuré de conserver son titre en Bundesliga, n'est qu'une pâle copie de lui-même. Il va vivre, fin mai, une assemblée générale turbulente. Et pour cause : rien moins que la question de son ADN, le fameux "Mia san mia", est en jeu.

Frust beim FC Bayern nach der Pleite ins Mainz: Kapitän Thomas Müller kann es nicht fassen

Crédit: Getty Images

Et soudain, le "Vulkahn" entra en éruption. Depuis son accession à la présidence, il s'était contenu. Mis en sommeil, apparemment. Mais ce paresseux 1-1 contre Hoffenheim, qui plus est à domicile, en fut trop.
D'un coup, Oliver Kahn a rugi, provoquant la surprise des VIP qui l'entouraient dans la tribune de l'Allianz Arena. "Nous voulons toujours gagner. Alors, de telles sorties, avec de tels résultats, ça nous fait mal, ainsi qu'aux supporters", a justifié le patron un peu plus tard. Toujours gagner ? C'est précisément l'identité bavaroise, la fierté d'une région où, à défaut de toujours fanfaronner, on aime le port altier. Une attitude qui semble aujourd'hui s'être diluée dans la suffisance et la facilité d'un collectif annoncé peut-être un peu hâtivement par le directeur sportif, Hasan Salihamidzic, comme le meilleur de l'histoire du club.
Ce laborieux nul contre un mal classé, mi-avril, faisait suite à une élimination en quart de coupe d'Allemagne (1-2 contre Fribourg), compétition dont le Bayern est absent de la finale depuis trois saisons – une éternité, à l'échelle de ce club. Que Kahn tire alors ostensiblement le signal d'alarme n'a rien changé, derrière, à l'élimination en quart de Ligue des champions. La défaite contre Manchester City, en dépit à l'aller comme au retour de séquences de domination, voire de supériorité, a semblé inéluctable. Comme si le Bayern n'avait pas de levier de rébellion, comme si ses armes du moment étaient en décalage avec son ambition perpétuelle d'atteindre le dernier carré d'une compétition dont il est l'une des références historiques avec le Real, le Barça, Liverpool et le Milan AC.
picture

Oliver Kahn (Bayern Munich)

Crédit: Getty Images

Kimmich est-il trop seul ?

"Nous avons plus de vingt internationaux dans le groupe, ça n'est certainement pas une affaire de qualité sportive", estime le meilleur joueur du Mondial 2002. "Mais dernièrement, il y a eu trop peu de volonté, trop peu d'engagement. L'inconstance est une constante chez nous. Ce n'est pas ce dont doit se réclamer cette équipe."
Le message est clair, mais Kahn insiste et ponctue : "Chacun doit savoir ce dont il est question dans cette phase décisive de la saison : montrer ce qu'est le Bayern." Nous y voilà. C'est là que le bât blesse. Ce Bayern n'est-il plus lui-même ? Le coup de poing de Sadio Mané au visage de Leroy Sané diffère-t-il de la gifle de Bixente Lizarazu à Lothar Matthäus ? Oliver Kahn est-il moins charismatique qu'Uli Hoeness ? Les compétences d'Hasan Salihamidzic en matière de transferts sont-elles une illusion ? Les absences – l'un pour avoir quitté le club, l'autre pour avoir manqué de neige sous ses skis – des deux stars aux deux postes les plus importants, Robert Lewandowski et Manuel Neuer, plombent-elles la saison ? Joshua Kimmich, qui attaque, défend, frappe les corners des deux côtés et désormais les penalties, est-il trop seul ? Jamal Musiala a-t-il besoin de temps et d'expérience pour digérer un Mondial où il a été à peu près le seul à répondre aux attentes ? Serge Gnabry est-il victime de la mode ? Thomas Müller est-il au bout du rouleau ? Julian Nagelsmann était-il trop conceptuel, trop novateur, trop en vacances au mauvais moment ? Thomas Tuchel est-il aveuglé par l'amour ?
picture

Joshua Kimmich (Bayern Munich)

Crédit: Getty Images

Poser ces questions, c'est interroger l'ADN du club. Kahn en est persuadé : sous le mandat de Tuchel, "l'équipe va retrouver sa forme et sa constance". C'est nécessaire à très court terme – il est probable qu'il faille remporter les deux dernières rencontres, dont le match au sommet ce samedi soir contre Leipzig, pour conserver le titre de champion, le Borussia Dortmund rôdant un point derrière – et c'est la raison pour laquelle Salihamidzic a demandé à ses joueurs, à l'occasion d'entretiens individuels, de prendre davantage de responsabilités, de montrer une plus grande capacité à la remise en question, d'assumer un leadership, de fuir les excuses. Sacré défi. Les dirigeants sont unanimes : il est temps que les joueurs fassent la preuve qu'ils peuvent répondre à l'exigence qu'implique le fait de jouer au Bayern. Ensuite, c'est-à-dire dans deux semaines, on fera le bilan. Qui risque d'être sans concession.

Priorité à l'avant-centre

La direction du club a convié son entraîneur, dès la saison terminée, à un rendez-vous pour dessiner le Bayern 2023-2024. Les responsables y décideront quels profils il est nécessaire de recruter et quels joueurs peuvent faire leurs valises. Priorité évidente, surtout au regard du passé du Bayern et de légendes telles que Gerd Müller, Karl-Heinz Rummenigge, Giovane Elber, Roy Makaay et bien d'autres : un nouvel avant-centre. La liste est en cours d'affinage.
Victor Osimhen était en tête jusqu'à ce que les Bavarois constatent que la venue du jeune attaquant napolitain nécessiterait plus de 100 M€. Certainement rédhibitoire, sauf si Tuchel insiste. Harry Kane, quant à lui, préfèrerait rester sur son île. Randal Kolo Muani, qui a impressionné les Bavarois par son appétit, dispose chez eux d'une cote élevée, d'autant qu'il connaît la Bundesliga – critère majeur pour Hoeness – mais son profil n'est pas celui d'un Gerd Müller. L'hebdomadaire Sport Bild ajoutait mi-avril à ces noms Rasmus Höjlund, le grand Danois de l'Atalanta, où il est sous contrat jusqu'en 2027, plutôt que Füllkrug ou Vlahovic. L'échec Sadio Mané place les dirigeants bavarois face à leur erreur stratégique, qu'il faut à présent corriger. Si le Sénégalais n'a coûté que 32 M€, il n'a pas pu compenser le départ de Lewandowski ni effacer le refus d'Haaland, et n'est pas intransférable. Pas plus que Gnabry, qui a pourtant prolongé et qui aimerait prouver que sa place est bien en Bavière.
picture

Sadio Mane lors de Bayern Munich - Schalke 04 en Bundesliga, le 13 mai 2023

Crédit: Getty Images

Mais le retour à la nature dominatrice du Bayern ne passe pas que par le terrain. Le 30 mai, en assemblée générale, Kahn et Salihamidzic vont sentir le vent du boulet. Le premier est trop loin, dans son approche, dans son style voire dans sa personnalité, du duo Hoeness-Rummenigge. Le second va passer au scanner du recrutement, voir sa capacité à construire un groupe sportivement et humainement harmonieux remise en question, celle à se faire respecter aussi. Quelle responsabilité les deux hommes ont-ils dans la crise de cette saison ? Le "Titan" a déjà eu droit à une convocation chez le président d'honneur Uli Hoeness – dont l'influence demeure gigantesque, à l'image de sa visite impromptue sur les terrains d'entraînement, il y a quelques semaines – et le président du conseil de surveillance Herbert Hainer, début mai. Qui ont demandé au vainqueur de la Ligue des champions 2001 de se montrer plus ouvert à la communication, en interne comme vers l'extérieur. De pousser le curseur de l'empathie au sein du club et de se montrer meilleur ambassadeur au dehors, conformément à l'identité bavaroise et au costume habituel d'un patron du club. Un aggiornamento nécessaire à son maintien en fonction – sans quoi d'autres s'empresseraient de candidater à ce poste d'un prestige inégalable en Allemagne – et qui a déjà commencé.
Ces dernières semaines, Kahn s'est montré plus présent, plus combatif. Mais le succès de l'entreprise est incertain car le "Titan" a tendance à s'enfermer parmi les siens et, ainsi, s'isoler de l'extérieur. La différence sur ce point avec Hoeness, qui comme Hainer s'en inquiète, est flagrante.

Chiffre d'affaires record

Et c'est tout sauf anecdotique. Beaucoup de joueurs du Bayern, aujourd'hui, donnent l'impression d'être de passage et de ne s'identifier que trop peu au club. De ne pas comprendre ce que signifie évoluer dans une telle institution. En bon chef d'entreprise zélé, Kahn, dont le contrat court jusqu'en 2024, a un atout considérable : en présentant fin mai un chiffre d'affaires de 835 M€, il battra un record. Or, les finances opulentes ouvrent l'appétit.
picture

Herbert Hainer (Bayern Munich)

Crédit: Getty Images

"Partez du principe que nous allons tellement renforcer l'équipe qu'il faudra de nouveau compter avec nous pour la victoire en Ligue des champions", a asséné Herbert Hainer dans la foulée de l'élimination contre Manchester City. "Si vous pouvez me citer un attaquant qui frappe fort tout de suite, nous l'achetons immédiatement !" Deux sont déjà dans les couloirs ou à proximité : Hoeness et Rummenigge. Le premier tire toujours les ficelles, le second sortirait bien de sa paisible retraite en famille – bien que celle-ci s'efforce de l'en dissuader – pour tâter, de nouveau, de ce gouvernail qu'il a tenu avec brio de 2002 à 2021.
Et que Thomas Müller, plus souvent remplaçant que jamais, tente de maintenir stable. "On va rafler le titre ! Vous pouvez l'écrire tranquillement", a claironné le seul Bavarois de l'effectif, dans la plus pure tradition, après que son club eut repris la tête du championnat. Dans son sillage, Leroy Sané a retrouvé, ces derniers temps, un peu de crédit. Efforts défensifs, travail sur son langage corporel, Sané ne sera vraisemblablement jamais un joueur constant – le propre des artistes, peut-être – mais la tendance est à l'amélioration et Tuchel, qui l'apprécie particulièrement, compte sur lui.
Depuis le début du mois, les discussions à propos de l'effectif 2023-2024 s'intensifient dans l'espoir de retrouver des pans de cet ADN égaré ces deux dernières années et qui fait tant défaut. Au-delà d'un avant-centre "bestial", Tuchel considère le besoin d'un milieu défensif de métier comme crucial afin de libérer Kimmich vers l'avant.

Loyauté, humilité, valeurs du passé

Avant tout recrutement, chaque joueur de l'effectif actuel va avoir droit à son "analyse ADN". À part peut-être un cas que l'on taira par pudeur, les capacités techniques de chacun ne sont guère en question, au contraire du caractère, cette valeur si essentielle au Bayern.
Les trois C1 dans les années 1970 ? Maier, Beckenbauer, Breitner, Müller, autant de personnalités hors-norme. 2001, année de la 4e Ligue des champions ? Effenberg, Scholl, Lizarazu, Tarnat, Jancker, même chose. 2013, année de la 5e ? Ribéry, Robben, Lahm, Schweinsteiger, pas besoin de dessin. 2020, année de la 6e ? Un axe fort de Neuer à Lewandowski en passant par le regretté Alaba.
picture

Fans dans l'Allianz Arena lors de Bayern Munich - Schalke 04 en Bundesliga, le 13 mai 2023

Crédit: Getty Images

Le slogan "Mia san mia" ("Nous sommes ce que nous sommes") peut être interprété de différentes façons, il appelle surtout une exigence : une identification totale du joueur au club, teintée d'une certaine confiance en soi. Une loyauté et une humilité qui, le légendaire Sepp Maier en convient lui-même, sont peut-être des valeurs du passé. "Thomas Müller et Manuel Neuer les incarnent, probablement aussi Joshua Kimmich", juge le gardien qui n'a connu qu'un seul club. Ajoutons-y Matthijs de Ligt qui est, lui aussi, sur la bonne voie.
Une autre icône abonde : Lothar Matthäus. "Peut-être qu'il faut aussi expliquer ce slogan aux joueurs", avance le Ballon d'or 1990 dans les colonnes du bi-hebdomadaire kicker. "Qui ne doivent pas s'intéresser qu'à ce qui tombe chaque fin de mois sur leur compte en banque, mais aussi à l'histoire du club, à sa tradition, à ses légendes. Le Bayern a une histoire."
Même les journalistes locaux sont sous le choc de l'effilochage de ces valeurs. "Des joueurs ont été recruté pour beaucoup d'argent, n'ont pas apporté le retour sur investissement espéré, flânent dans un monde de paillettes et négligent le quotidien", canonne par exemple Georg Holzner, qui n'a pourtant pas connu de son vivant les années 1970 ni les frappes de 40 m de Klaus Augenthaler. "L'effectif manque d'harmonie, de cohérence", tranche notre confrère, qui regrette les départs selon lui trop précoces de joueurs à personnalité comme Alaba, Lewandowski ou Süle. "Travailler pour les autres : Ribéry et Robben, Alaba et Lahm, Xabi Alonso et Schweinsteiger le faisaient", observe Matthäus. "Aujourd'hui, les joueurs se soucient d'eux-mêmes. En outre, je ne vois pas de hiérarchie", ajoute-t-il.
picture

Lothar Matthäus (Bayern Munich)

Crédit: Getty Images

Processus en cours pour Musiala et Davies

Mané, Sané, Gnabry, Goretzka, Upamecano, Pavard, Hernandez, Sommer, Cancelo, Mazraoui, Blind : tous, pour des raisons diverses, vont être remis en question à l'approche de l'été. "Le Bayern a fait venir des joueurs dont on ne voulait plus ailleurs", bombarde Sepp Maier. Ou qui manquent d'expérience et gagneraient à être prêtés, comme Gravenberch et Tel, tandis que d'autres, tels Musiala ou Davies, sont en train de s'identifier aux valeurs maison. Sabitzer, de retour de la grisaille mancunienne, va passer le test lui aussi. Plus que tout entraîneur avant lui dans un passé récent, Thomas Tuchel va devoir s'impliquer dans les décisions sportives, en bonne articulation avec son directeur sportif, et changer l'état d'esprit, l'attitude et la conscience professionnelle de ses poulains.
"Quand un dirigeant montre l'exemple en incarnant lui-même le credo du club, les joueurs le comprennent", estime Matthäus. "Sur ce point, me semble-t-il, quelque chose a changé. S'est perdu." Le capitaine des champions du monde 1990 n'est pas le seul, loin s'en faut, à penser ainsi en Bavière. Peut-être se berce-t-il, comme tant d'autres, d'illusions : le Bayern peut-il, au fond, remplacer ses présidents historiques sans perdre un peu de son âme ?
Rejoignez Plus de 2M d'utilisateurs sur l'app
Restez connecté aux dernières infos, résultats et suivez le sport en direct
Télécharger
Partager cet article
Publicité
Publicité