Petits oignons, flingue et Demis Roussos

Paraules d'amor senzilles I tendres / Des mots d'amour simples et tendres
No en sabíem més, teníem quinze anys / Nous ne savions pas, nous avions 15 ans
No havíem tingut massa temps per aprende'n / Nous n’avions pas eu beaucoup de temps pour apprendre d’eux
Tot just despertàvem del son dels infants / Nous nous réveillions juste du sommeil des enfants
Joan Manuel - Serrat Paraules d’Amor
Ancien producteur de westerns italien et ex-adjoint de Rinus Michels au Barça, Josep María Minguella décide de découvrir le monde, et surtout l’Amérique du Sud, quand l’ancien coach mythique de l’Ajax est remercié. En 1977, il assiste à un match d’Argentinos Juniors. Un joueur d’à peine 16 ans crève l’écran avec le maillot des Cebollitas : Diego Maradona. Dès lors, il veut à tout prix arracher la signature du prodige. "J’ai commencé les négociations avec lui après le Mondial 1978, explique-t-il dans une interview accordée à la revue Líbero en 2020. Son transfert a été très long et compliqué." Doux euphémisme : la dictature veut faire du phénomène, meilleur joueur du Mondial U20, le symbole d’une Argentine triomphante : "Il y avait les militaires de Videla au gouvernement argentin et, d’une certaine façon, ils avaient besoin d’une figure comme Diego. Nous bouclons l’affaire en 1980 avec Argentinos Juniors mais le gouvernement a décrété que Maradona était un bien national et qu’il ne pouvait pas partir avant la fin du Mondial 82." Julio Grondona, le tout nouveau président de la fédération argentine informe qu’il faut obtenir l’aval du vice-amiral Carlos Alberto Lacoste, militaire qui fut à la tête du comité de direction de la Coupe du Monde 1978. En plus du refus essuyé, l’information que Minguella et Joan Gaspart sont à Buenos Aires pour "voler" Maradona fuite dans la presse et les deux dirigeants doivent rentrer en vitesse en Catalogne. Cela n’a pas empêché l’état-major blaugrana de se déplacer à Londres pour assister à un amical Angleterre-Argentine et d’espionner Maradona, même si Josep Lluís Núñez en a surtout profité pour faire la connaissance de… Demis Roussos dans le hall de leur hôtel.
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El fichaje de Maradona - El legado de Núñez en el Barça

Crédit: Getty Images

Deux ans plus tard, Minguella n’a pas lâché l’affaire. Maradona a été prêté à Boca Juniors avec option d’achat, et il faut toujours négocier avec son club formateur. Là encore, les négociations sont rocambolesques, dignes d’un film de gangsters : "Début 1982, j’ai dû y retourner car le premier contrat ne valait plus rien, Próspero Consoli, le président d’Argentinos Juniors, n’était plus à la tête du club et le nouveau président était un policier, explique celui qui, quelques années plus tard, convaincrait un pibe de Rosario répondant au nom de Lionel Messi d’intégrer la Masia. Quand je suis arrivé avec le trésorier du Barça pour parler avec lui, nous sommes entrés dans un restaurant et le type a sorti un pistolet qu’il a posé sur la table."

Gros sous, boucherie-chevaline et démons de minuit

Verás que todo es mentira / Tu verras que tout est un mensonge
Verás que nada es amor / Tu verras que rien n'est amour
Que al mundo nada le importa / Que le monde s'en fiche
Yira, yira ! / Tourne, tourne !
Enrique Santos Discépolo - Yira, Yira
A l’époque, le FC Barcelone est très loin d’être ce qu’il est aujourd’hui. Son dernier titre de champion remonte à 1974, et les deux Coupes des Coupes remportées en 1979 et 1982 n’en font pas un géant européen, à une époque où les clubs allemands, anglais et italiens dominent le Vieux Continent.
Même si Núñez a signé le plus gros contrat de l’histoire du football avec une indemnité d’un milliard de pesetas (soit environ 6 M€) et un salaire compris entre 100 et 120 millions de pesetas pour Maradona, l’investissement est calculé. En réalité, Maradona n’a pas encore disputé un match qu’il est déjà rentabilisé par le FC Barcelone. Núñez compte sur l’augmentation du nombre de socios (de 108 à 120.000) et l’agrandissement de 20.000 places du Camp Nou pour atteindre, selon El País, les 140.000 sièges afin d’augmenter les revenus du club. Dans le documentaire "FC Maradona", Joan Gaspart explique la manœuvre : "Núnez a trouvé une banque (Banco Occidental, ndlr) pour financer 100% de l’agrandissement, en échange de quoi les nouveaux abonnés devraient y ouvrir un compte." L’arrivée du Pibe de Oro a bien évidemment influé sur la décision de Banco Occidental (le coût total est estimé à un milliard de pesetas, ndlr), et une période d’engagement de 5 ans est requise pour s’abonner.
Les terrains espagnols ressemblent souvent à des potreros, des terrains vagues. Ses coéquipiers Javier Urruti, Migueli, Julio Alberto, Periko Alonso sont loin d’être poètes, mais les débuts de Maradona en Espagne sont réussis, avec notamment 11 buts inscrits en 17 matches. En Coupe des Coupes, contre l’Étoile rouge de Belgrade, il inscrit une vaselina, un lob exceptionnel qu’il rejouera avec Emil Kusturica dans le documentaire que le réalisateur serbe lui a consacré en 2008.
Mais déjà, sa maison devient un refuge pour de nombreux cousins porteños et des amis de circonstances, sans que Jorge Cysterpiller, qui gère les intérêts de l’Argentin, ne reprenne les choses en main, bien au contraire. Au quotidien, c’est quasiment une cinquantaine de personnes qui gravite autour de Pelusa. Asados, alcool, fiestas : Maradona a 22 ans et profite de sa nouvelle vie. Mais en décembre 1982, son corps lui passe la facture : hépatite B, d’après la version officielle. Selon toute vraisemblance, les journalistes catalans interrogés par Movistar dans FC Maradona faisant foi(e), il devait s’agir d’une MST contractée lors d’une fête avec des prostituées. En plus de ça, Cysterpiller, piètre gestionnaire, fait de son ami une vache à lait, enchaînant les contrats publicitaires mirobolants, notamment avec McDonald’s et Coca-Cola.
A son retour sur les terrains, le Barça a dégringolé, ce qui a coûté sa place à Udo Lattek. Il est remplacé par César Luis Menotti, chantre du beau jeu qui avait mené l’Argentine à son premier titre de champion du monde en 1978.
Auteur de "Franco a-t-il empêché le FC Barcelone de gagner ?" et "Athletic : un club identitaire basque à l’heure du football hyper-capitaliste et mondialisé", Antonio Camacho expose : "Menotti est influencé par la Máquina de River Plate des années 1940, romantique, technique, offensive. A partir de 1958, lors du premier Mondial disputé par l’Albiceleste, une défaite 6-1 contre la Tchécoslovaquie change la donne. L’Argentine s’italianise avec du physique, de la rigueur et de la contre-attaque. L’incarnation en club, c’est Oswaldo Zubeldía avec Estudiantes La Plata, triple vainqueur de la Libertadores. D’ailleurs, dans cette équipe figurait un certain Carlos Bilardo. Pour voir apparaître un changement, il faut attendre la non-qualification pour le Mondial 70 puis le Huracán de Menotti à partir de 1973, qui amène au titre de 1978."
Forcément, le football proposé par le jeune Javier Clemente, 32 ans, déplaît au Flaco. La Furia, marque de fabrique espagnole depuis les Jeux olympique d’Anvers de 1920, est magnifiée au Pays basque par la Real Sociedad, vainqueur de la Liga en 1981 et 1982 puis par l’Athletic de 1982 à 1984. "Quand il arrive en Espagne, Menotti allume le football ultra-physique de Clemente. Selon moi, Clemente a une sorte de syndrome de Stockholm car il était attaquant et a été gravement blessé en 1969 par un boucher. Il a fini par intérioriser ces valeurs-là. En plus, quand Clemente provoquait Menotti, c’était en disant qu’il n’avait pas de leçons à recevoir d’un gauchiste car il était nationaliste basque et catholique. L’affrontement philosophique et idéologique Clemente-Menotti a contribué à ce qui s’est passé avec Maradona, que cela soit sa blessure à la cheville en 1983 et la finale de la Copa del Rey 1984."

Haute voltige et cochons d’Inde

Descubrimos vos y yo / On découvre toi et moi
En el triste carnaval / Dans le triste carnaval
Una música brutal / Une Musique brutale
Melodías de dolor / Mélodies de douleur
Gotan Project - Una música brutal
Le 24 septembre 1983, le FC Barcelone reçoit l’Athletic, nouveau champion d’Espagne. A la 59e minute, le score est de 2-0 et Maradona a déjà adressé une passe décisive lumineuse à Periko Alonso. L’Argentin reçoit le ballon dos au jeu, loin des cages de l’Athletic. Andoni Goikoetxea surgit et tacle sans sommation. Après avoir eu la peau de Bernd Schuster le 13 décembre 1981, le Carnicero de Bilbao (le boucher de Bilbao) détruit la cheville de Maradona. Minguella recontextualise le championnat espagnol de l’époque dans les colonnes de Líbero : "Chaque équipe avait deux ou trois joueurs déchaînés et la permissivité arbitrale était plus élevée que maintenant. Je n’imagine personne faire à Messi un tacle comme celui de Goikoetxea sur Maradona dans une situation sans danger et par derrière. Cela a marqué le Barça car Maradona aurait pu gagner la Liga et même lui, il aurait pu rester ici dix ou douze ans pour marquer une époque peut-être comme l’a fait Messi. Ça l’a brisé."
Sa carrière est effectivement remise en question après cette agression. Toute sa vie, Pelusa a été épié par les media et, même blessé, cela ne s’est pas arrêté puisque son opération a été filmée et diffusée dans les journaux télévisés du monde entier. Et encore, c’est la version light, n’oublions pas que ses urines ont été exposées aux caméras quelques années plus tard…
Rencontré par l’intermédiaire de Menotti en juin 1983, Fernando Signorini est chargé de remettre Maradona sur pied : "J’ai commencé à lui rendre visite quotidiennement dans sa villa du quartier de Pedralbes pour encadrer sa rééducation", se remémore le Profe dans le France Football spécial 60 ans de D10S, paru en octobre 2020. Devenu un "couple de cochons d’Inde" comme il dit, le duo fonctionne à merveille, si bien que l’Argentin met moins de quatre mois à revenir sur les terrains, avec deux mois d'avance sur les prédictions. Cependant, l’entourage laisse toujours à désirer. Fondateur de Diario Sport, José María Casanovas est revenu sur une scène qu’il a vécue quand il était allé rendre visite à Maradona lors de sa convalescence après sa blessure à la cheville : "Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu ce jour-là. Cela ressemblait plus à un hôtel qu’à une maison. Diego était sur un lit dans le jardin avec plus de dix personnes autour de lui, mangeant et buvant à 18h comme si c’était une fête. C’était la première fois que je voyais de la poudre blanche reniflée sur le coin d’une table de ping-pong. Jorge Cysterpiller s'est approché de moi : 'Ne publie que ce que Diego te dit. Pas de photos' ."
Maradona règle ses comptes avec l’Athletic le soir de la finale de la Copa del Rey 1984, bien chauffé à blanc par les déclarations de Menotti et Clemente. Alors que le Barça est mené depuis la 14e minute et un but d’Endika Guarrotxena, l’Argentin s’arrache pour provoquer un penalty à la dernière seconde du match. Dans un Santiago-Bernabéu rempli ultra majoritairement par des supporters zuri-gorriak, l’arbitre ne siffle pas. Dès lors, tout dégénère. Maradona se chauffe avec José María Núñez et au moment où la finale s’achève, sous les yeux d’un Juan Carlos médusé, une bataille de rue s’engage avec notamment un coup de genou de Maradona qui laisse un Basque KO sur la pelouse. Le comité de compétition sanctionne 6 joueurs pour 3 mois, trois par équipes : Migueli, Paco Clos et Maradona pour le Barça, Goikoetxea, Miguel de Andrés et Manuel Sarabia pour l’Athletic. Déjà sur la corde sensible avec ses dirigeants (Menotti avait "inventé" la règle de s’entraîner à l’heure des matches pour que Maradona puisse dormir le matin !) et malgré un passage au palais de Zarzuela pour quérir le pardon de Juan Carlos, Pelusa est exfiltré à Naples, où il écrira sa légende partenope.

Et si…

Adéu, adéu amor meu i sort / Adieu, adieu mon amour et bonne chance
Quan un no vol / Quand on ne veut pas
No es pot fer un hort on hi ha un erol / Tu ne peux pas faire un verger là où il y a une parcelle
Ni quan és fosc fer néixer el sol / Pas même quand il fait noir pour faire lever le soleil
Ni seda del setí / Pas de soie satinée
Ni d'una drecera és pot fer un camí / Pas même un raccourci ne peut créer un chemin.
Joan Manuel Serrat - Adéu, adéu amor meu i sort
Alors que reste-t-il de Maradona à Barcelone ? Un trophée de meilleur joueur de la Liga 1982-1983, une victoire en Copa del Rey contre le Real Madrid avec une réalisation à l’aller et au retour et un but de légende, une nouvelle fois contre les Vikingos, lors de l’éphémère Copa de la Liga en 1983 ? C’est surtout un immense gâchis qui s’inscrit en gras. "Si j’étais supporter du Barça, je me demanderais comment cette équipe n’a pas gagné la Liga, s’exclamait Schuster dans Líbero. Mais je sais pourquoi. Quand Diego est arrivé, il avait une ombre si grande que nous nous sommes tous éteints. Moi compris. Nous faisions le minimum. Non seulement nous aurions pu gagner une Liga mais aussi marquer une époque parce qu’il y avait 7 internationaux espagnols. Nous n’avons pas su nous surpasser."
Pour Antonio Camacho, "les 5 titres remportés consécutivement par le Barça de 1986 à 1991 auraient eu l’être au début de la décennie 80. Or il y a l’enlèvement de Quini du 1er au 25 mars 1981 alors qu’il est le meilleur buteur espagnol de l’époque, Schuster se fait dégommer par Goikoetchea, déjà lui, en décembre. Puis en 1982, il y a l’hépatite de Maradona et enfin sa blessure en 1983."
La saison suivante, sous les ordres de l’Anglais Terry Venables, le Barça remporte le titre avec 10 points d’avance sur l’Atlético de Madrid, et l’Ecossais Steve Archibald pour remplacer Maradona. En 1986, le club blaugrana atteint la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions avant de révolutionner le football avec la Dream Team de Johan Cruyff à partir de 1988.
"Che vi siete persi" pouvait-on lire sur le mur du cimetière de Fuorigrotta de Naples après la conquête du Scudetto en 1987. Qu’est-ce que vous avez raté… On ne pourrait pas mieux résumer cet acte manqué entre Diego Maradona et le FC Barcelone.
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