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Chivas : plus mexicain que le cactus

Chivas : plus mexicain que le cactus

Le 14/12/2018 à 12:05Mis à jour Le 15/12/2018 à 12:13

MONDIAL DES CLUBS - Chivas Guadalajara, qui s'apprête à disputer le Mondial des clubs, est un club unique en son genre : seuls des Mexicains défendent son maillot. Mais le champion de la Concacaf est aussi l'une des équipes les plus populaires d'Amérique. Découverte d'une institution pas comme les autres.

C'est un club un peu adoré à la manière de la Vierge de Guadalupe, la grande protectrice du peuple mexicain. On l'appelle d'ailleurs El Rebaño Sagrado, le troupeau sacré, un surnom qui en dit long sur la dévotion qu'il peut inspirer. Club basé à Guadalajara, la deuxième ville du pays, Chivas (les chèvres) a pour pilier de sa popularité une politique jamais trahie : ne jouer qu'avec des "purs mexicains". Mais aussi des trophées : douze fois champion du Mexique, il est le club le plus titré localement, en compagnie de l'América Mexico, son grand rival.

Considéré comme une véritable seconde sélection mexicaine, Chivas est un symbole national né dans l'Etat du Jalisco, au même titre que le mariachi, la tequila, ou le charro, sorte de rodéo sauce piquante. Ses couleurs bleu-blanc-rouge sont toutefois celles de la France, un héritage de ces immigrés tricolores qui intégraient l'équipe lors de sa fondation par un immigré belge, en 1906. Le club deviendra ensuite celui des humbles mexicains.

Initié lors des années vingt, la politique autarcique du Club Deportivo Guadalajara, son nom originel, n'a jamais connu d'exception, même si c'est un entraîneur argentin, Matías Almeyda, qui a conduit le troupeau sacré vers son premier mondial des clubs. En avril dernier, les Chivas ont ainsi poinçonné leur billet pour les Emirats Arabes Unis en remportant la Ligue des champions de la Concacaf face au Toronto FC de Sebastian Giovinco. Chivas c'était donné le droit de disputer cette compétition après avoir remporté son douzième titre de champion du Mexique, en mai 2017, face aux Tigres d'André-Pierre Gignac.

Raul Gudiño et les joueurs Chivas - 2018

Raul Gudiño et les joueurs Chivas - 2018Getty Images

Onze Mexicains unis pour renverser une équipe de stars étrangères...

La fable qui fait le succès du club formateur de Javier "El Chicharito" Hernandez avait connu un nouveau chapitre glorieux : onze mexicains s'étaient unis pour renverser une équipe replète de stars étrangères. Les plus de 40000 spectateurs témoins du sacre pouvaient alors reprendre en cœur "Super Chivas" l'hymne du club, revendication d'une identité mexicaine éminemment populaire, sous fond de musique mariachi. "Ce sont des gars mexicains, dit la chanson, ils sont foncés comme moi, ici pas de lignage ou de noblesse, seul existe le cœur …".

Longtemps caricaturé comme le club des "maçons", Chivas a toutefois perdu aujourd'hui une partie de son ancrage populaire. Le tournant s'est opéré en 2002, quand ce club détenu par des socios est devenu une société anonyme présidée par l'homme d'affaires, Jorge Vergara, qui a fait fortune dans les alicaments. Plus qu'un symbole national, Vergara avait vu dans ce club aux quarante millions de fans, une mine d'or sous-exploitée. Aujourd'hui, Chivas vend d'ailleurs plus de deux millions de maillots chaque année, selon l'institut Euromericas Sport Marketing. Personne ne dit mieux en Amérique. Pas même Boca, River, ou Flamengo. Sous les ordres de Vergara, Chivas a aussi quitté le mythique mais vétuste stade Jalisco, où Michel Platini avait offert sa dernière danse en 1986, et fait construire l'une des enceintes les plus modernes d'Amérique latine en périphérie de Guadalajara. Le stade Omnilife, qui portait le nom de l'entreprise de Vergara, avait été inauguré en grande pompe, à l'été 2010, à l'occasion d'un match amical face à Manchester United, négocié dans le cadre du transfert d'El Chicharito.

Ce stade tout confort à la belle allure de volcan a pourtant longtemps été boudé par les supporters locaux. En cause : l'inflation du prix des places, mais aussi un choc culturel, alors que Vergara avait voulu faire basculer les aficionados dans un consumérisme à l'américaine, au point de troquer tacos et birria (viande de bouc en sauce), pour pizzas et hamburgers trop chers. Depuis, un compromis a été trouvé sur les menus, et les mariachis animent à nouveau les avant-matches, même si une certaine gentrification du public est observée. Président mégalomane et autoritaire, Vergara est un habitué des coups d'éclats comme d'avoir embauché, en 2012, Johan Cruyff comme conseiller sportif.

Vergara, le président habitué des coups d'éclats

La légende hollandaise avait alors bousculé les certitudes locales en assurant qu'un grand club ne pouvait avoir remporté seulement trois titres en quarante ans (de 1970 à 2010). La courte collaboration se terminera mal. Une constante de l'ère Vergara. En juin dernier, c'est ainsi Matías Almeyda qui a dû se résoudre à partir après avoir "réveillé le géant", son objectif quand il avait débarqué à Guadalajara en octobre 2016. "Je crois davantage dans le joueur mexicain que la plupart des Mexicains", martelait l'Argentin, fier de diriger un club si particulier.

Aujourd'hui, Chivas nage dans une certaine médiocrité. Après Almeyda, c'est l'international mexicain, Rodolfo Pizarro, qui a quitté le club cet été, transféré de force aux Rayados Monterrey, alors qu'il rêvait d'Europe. Il avait été recruté pour près de dix millions d'euros. Le prix à mettre pour attirer des joueurs mexicains d'élite alors que faire son marché à l'étranger ne constitue pas une alternative. Sur la liste de la FIFA des joueurs des Chivas enregistrés pour le Mondial des clubs apparaît pourtant un drapeau américain. Il se réfère à la nationalité sportive d'Alejandro Zendejas, un jeune attaquant né à Ciudad Juarez, mais qui avait défendu les couleurs des Etats-Unis -le pays où il a grandi- au Mondial U17 de 2015.

Gêné aux entournures au moment de l'intégration du "gringo" à son centre de formation, le club avait exigé du jeune homme de renoncer à la sélection américaine s'il voulait défendre le maillot des "purs mexicains". Une manière de rester fidèle à ses principes, mais aussi de défendre la marque Chivas. A propos des mexicano-américains, la position du club est plutôt bancale. Deux joueurs nés aux Etats-Unis, mais internationaux mexicains, comme Miguel Ponce ou Isaac Brizuela, ont ainsi été intégrés sans débat. Chivas refuse d'ailleurs de se couper du vivier américain, où il dispose d'écoles de foot et où il est le club plus populaire du pays. En compagnie de l'América, et loin devant les franchises MLS.

Etre contraint de se cantonner au réservoir national a évidemment conduit Chivas à miser sur la formation. Outre El Chicharito, le club Guadalajara a vu grandir Carlos Salcido (ex-PSV et Fulham), Marco Fabian (Eintracht Francfort), ou Carlos Vela. Plus tôt, lors de l'âge d'or du "campeonísimo" -sept titres entre 1956 et 1965- ce sont avant tout des gars du coin qui défendaient les couleurs du troupeau sacré. Patrimoine du football mexicain, Chivas va chercher à continuer d'écrire sa légende lors du Mondial des clubs, même si son présent est médiocre : rarement candidat au titre, il vient de terminer son championnat (tournoi ouverture 2018) à la onzième place. Quand il avait repris le club en main, Jorge Vergara avait pourtant assuré que Chivas deviendrait "le meilleur club du monde". Passer l'obstacle de Kashima Antlers et s'offrir une demie de gala contre le Real Madrid suffirait toutefois à contenter les supporters du club de Guadalajara. La foi dans le troupeau sacré a des limites.

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