Il faut toujours se méfier des souvenirs. Ils figent à tout jamais dans la mémoire des moments, les polissent à leur guise et s'arrangent parfois avec la réalité. Que retient-on de la carrière de Zinedine Zidane en équipe de France ? Essentiellement deux Coupes du monde. 1998, bien sûr et deux coups de boules pour une première étoile. 2006, évidemment et un soir de magie à Francfort où l'icône absolue dansa sur le ventre d'un Brésil ébahi et à genoux devant sa grâce. Mais la première Coupe du monde de Zizou fut d'abord un vrai calvaire que le doublé de Saint-Denis a totalement effacé. L'épilogue du Mondial allemand et ses déchirants adieux sur un terrible coup de sang ajoutent du romantisme à son dernier tournoi mais ternissent fatalement sa compétition.

Euro 2000
Chapitre 1 : Naissance d'une machine de guerre (1998-2000)
29/06/2020 À 10:23

Le problème des souvenirs, c'est qu'ils passent parfois à côté de l'essentiel. Parce que le sommet, Zidane ne l'a atteint ni en 1998 ni en 2006 mais à l'Euro 2000, son vrai chef-d'œuvre avec l'équipe de France. De bout en bout. Son tournoi a débuté à la 10e minute de France-Danemark, quand, après une passe de Laurent Blanc, il enrhumait deux adversaires d'un crochet avec rupture de course, sollicitait un une-deux avec Deschamps, avant de contourner un troisième Scandinave et de se faire irrégulièrement faucher par le terrible Stig Tofting. En une action de 50 mètres, il avait montré la voie et pris les commandes de la Dream Team tricolore.

Zinedine Zidane (France - Danemark, Euro 2000)

Crédit: Getty Images

Libérer d'un poids

A 28 ans, il atteint de son propre aveu sa plénitude physique et mentale et survole la compétition dont il fut d'ailleurs couronné meilleur joueur sans contestation possible. Mais pour comprendre 2000, il faut analyser 1998. Zidane est alors celui qu’une nation entière attend. La Coupe du monde doit le consacrer comme le successeur de Platini. Star à la Juventus Turin, troisième du Ballon d'Or 1997, il est celui sur lequel repose l'espoir de tout un pays sevré par douze ans d'obscurité et de frustrations de Bleus transparents aux yeux du monde. L'aventure démarre plutôt bien avec une passe décisive pour Christophe Dugarry face à l'Afrique du Sud mais l'expulsion face à l'Arabie Saoudite, et les deux matches de suspension qui suivirent, font tout basculer.

"Dans les jours qui ont suivi son expulsion, nous l’avons senti se replier sur lui-même", témoignera dans L'Equipe, Philippe Bergeroo, le second de Jacquet. "Dans les trois jours qui ont précédé France-Paraguay, on l’a vu arriver comme enfermé dans sa peine. Dans le vestiaire avant les entraînements, il ne souriait plus, pas une fois." Il faut comprendre que si Laurent Blanc n'avait pas délivré les Bleus face au Paraguay en 8e de finale, Zidane aurait été désigné, avec Aimé Jacquet bien sûr, comme le principal coupable du fiasco. Après l'Euro 1996, cela aurait commencé à faire beaucoup pour Zizou.

"On ne va pas se mentir : Zizou sauve son Mondial sur les deux buts qu'il marque en finale. Il a suffisamment de recul pour s'en apercevoir", nous raconte aujourd'hui Emmanuel Petit. ZZ a rempli sa mission, répondu aux attentes et ôté de ses épaules cette si pesante chape de plomb. Zidane est devenu Zizou, celui dont on projette le visage sur l'Arc de Triomphe, celui qu'on attendait. Un héros de France. Désormais intouchable et immortel.

Zinedine Zidane lors de la finale du Mondial 1998.

Crédit: AFP

"A l'Euro 2000, le fait de s'être désengagé de cette responsabilité l'a beaucoup aidé, continue Petit. Connaissant Zizou, s'il n'avait pas réussi cette pirouette en finale, il aurait très mal vécu d'avoir raté sa Coupe du monde même s'il aurait été content de la gagner. Il se serait mis encore plus de pression. Il y serait arrivé parce qu'il a le talent et le caractère. Mais quand tu as ton meilleur joueur, qui fait partie des meilleurs joueurs de l'histoire du foot, qui atteint sa plénitude avec une dextérité incroyable sur le terrain, sans aucune pression, oui, ça a eu un impact incroyable sur le rayonnement de l'équipe à l'Euro."

Vrai meneur

En 2000, il n'est plus le même. Installé dans un poste de vrai meneur de jeu, le plus souvent dans l'axe, protégé par un Patrick Vieira qui s'occupe de faire le ménage autour de lui, Zidane évolue dans les meilleures dispositions possibles. Son aura et son emprise sur le jeu augmentent à mesure que celles de Youri Djorkaeff, l'autre dépositaire du jeu deux ans plus tôt, déclinent. "Et il ne faut pas oublier sa dimension physique, tient à souligner René Girard, alors adjoint de Roger Lemerre. Quand il était à Bordeaux, on avait tendance à dire qu'il n'était pas constant dans l'effort. Je suis arrivé un peu avec cette idée-là. Je peux vous dire que la Juventus lui a fait du bien. En 2000, Zidane, ce n'était pas qu'un technicien fabuleux."

La démonstration démarre donc face au Danemark : "Je me souviens que lors du premier match, il se met à faire un gri-gri entre deux joueurs avec son déhanchement caractéristique, témoigne Petit. Il le fait au ralenti quand tu regardes mais celui qui le subit à l'impression que ça va à 10 000 à l'heure. J'étais juste derrière lui et j'ai vu les deux mecs tomber à la renverse."

Zinedine Zidane face au Danemark (Euro 2000)

Crédit: Getty Images

La rencontre vire à la démonstration (3-0), Zidane lance Henry sur le deuxième but et déclenche le mouvement du troisième. Ce sera une habitude lors de cette phase de poule : Zidane est aux manettes, il distribue, donne le tempo et goinfre ses attaquants de caviars pas toujours bien exploités. La République tchèque en fera l'amère expérience (2-1). Les Pays-Bas, derniers adversaires de Tricolores déjà qualifiés, n'auront pas l'honneur de s'étalonner face lui. Laissé au repos, Zidane constate que les Bleus, même bien armés en son absence, ne sont pas les mêmes sans lui (défaite 3-2).

Le danseur funambule

Se replonger dans le Zidane de ses plus merveilleuses années, c'est contempler un ballet. Quelque part entre le danseur et le funambule, Zizou, toujours sur un fil, joue avec son adversaire, joue avec le temps, joue avec l'espace. Des mouvements pleins de grâce, des déhanchements, des contrôles suspendus, des déviations aveugles, des roulettes, bien sûr, souvent au ralenti. Parce que Zidane est un maître du temps.

Zinedine Zidane lors de l'Euro 2000

Crédit: Getty Images

C'est lui qui décide quand le jeu s'accélère. Témoin privilégié de cette chorégraphie millimétrée, Emmanuel Petit, qui fut longtemps son chien de garde, en reste ébahi 20 ans après : "Zizou, c'est un grand magicien, se rappelle le milieu des Bleus. Il a beaucoup joué sur l'illusion. Il n'avait pas une panoplie folle de dribbles mais son jeu de corps était incroyable. Il donnait toujours l'impression de faire quelque chose pour finalement partir sur autre chose."

Bien avant Lionel Messi, Cristiano Ronaldo et l'avènement de la statistique individuelle comme valeur cardinale, les rares critiques qui entourent alors Zidane touchent à son efficacité. Il serait un meneur plus agréable à voir jouer qu'efficace. Le premier tour ne lui offre pas l'occasion de tordre franchement le cou aux idées reçues qui l'entourent encore, mais à la marge avouons-le. Cela tombe à merveille car il a gardé son apothéose pour le tableau final. Le quart face à l'Espagne, et plus encore, la demie face au Portugal l'élèvent à des hauteurs jamais atteintes en Bleu et qu'il ne fréquentera plus jamais sinon en 2006, donc, face au Brésil. Zidane allie comme jamais le beau à l'efficace.

Portugal, son meilleur match en Bleu

L'Espagne, c'est d'abord un combat d'une rare intensité. La douceur du toucher de balle de Zizou tranche avec l'âpreté des débats. Il survole l'entrejeu face à un milieu espagnol pourtant cinq étoiles : Ivan Helguera, Gaizka Mendieta, Pep Guardiola. Quelques minutes après avoir raté le ballon et l'immanquable, tout seul à six mètres, Zidane ne laisse pas passer sa chance une seconde fois. 33e minute, coup franc, 25 mètres, plein axe. En face, Santiago Canizares part un peu tard. Le ballon, parfaitement brossé, file dans la lucarne. L'Espagne reviendra au score, Djorkaeff le scellera avant la pause (2-1) et, en seconde période, les sorties de balle de Zidane, dont deux raids de 40 mètres mal conclus par Deschamps et Vieira, écœureront la Roja. Le penalty raté de Raul dans les derniers instants finira de l'achever.

Tout est en place pour le chef d'œuvre de Bruxelles, trois jours plus tard : Zidane au sommet de son art. Dans l'axe, en soutien du duo Henry-Anelka, il livre sa plus grande prestation en Bleu. Trois instants de grâce d'abord.

  • 33e minute, encore, Costinha effacé d'un passement de jambes, Jorge Costa enrhumé d'une feinte et décalage en extension sur Thuram. Mais Henry ne conclura pas le chef d'œuvre.
  • 70e minute, enchainement amorti de la poitrine en reculant, contrôle extérieur pied droit et centre du gauche. Anelka est trop court.
  • 112e minute, longue course, quatre adversaires éliminés sur 50 mètres. Avant de buter sur le cinquième.
Il m'a fait penser à Cruyff

Reste cette 117e minute. Cette main du peroxydé Abel Xavier dans sa propre surface qui fait barrage au tir de Sylvain Wiltord. Penalty, cohue immense, incompréhension portugaise et au milieu du chaos, le placide Zizou. Instant suspendu et au bout du pied du meneur des Bleus, leur destin. Zidane n'a alors jamais marqué de penalty en équipe de France. Mais Youri Djorkaeff, chargé d'exécuter la sentence habituellement, est sur le banc.

But en or et atmosphère électrique, tout le stade du Roi Baudouin retient son souffle. Zidane envoie un missile dans la lucarne droit d'un Victor Baia pris à contre-pied (2-1, a.p.). Il marque, encore, l'un des buts les plus importants de l'histoire de l'équipe de France. Toujours là, dans les rendez-vous qui compte. Même si, cette fois, ce sera de bout en bout. Cette demie n'est que l'apogée d'un tournoi immaculé.

Bien sûr, la finale de Zidane, privé d'espace par des Italiens qui le connaissaient sur le bout des doigts, ne sera pas tout à fait du même acabit. Il n'aura ni la même influence sur le résultat ni le même rayonnement sur le terrain malgré une prestation par ailleurs solide dans le travail de l'ombre. Ce tournoi offrira finalement au numéro 10 le miroir inversé de 1998. Reste son mois de juin, le plus abouti de son immense carrière. "Ce qu'il a fait pendant un mois, c'était monstrueux, témoigne René Girard. C'est une époque où il avait tout : la technique, le physique. Et on pouvait compter sur lui à la récupération, à la création, à la finition. Sur ce tournoi, il m'a fait penser à Johan Cruyff. C'était le patron."

Roi sans couronne

Un patron, un roi, une icône : 2000, Zidane n'a jamais été aussi bien assis sur son trône. Il laissera pourtant échapper le Ballon d'Or à la fin de l'année. Son penalty face au Portugal n'aura pas suffi à écarter Luis Figo de la course. Le néo-Madrilène, pour 16 points seulement, devance le champion d'Europe. Crime de lèse-majesté ? "Ce choix est plus moral que sportif : un Ballon d'Or se doit d'être exemplaire et, à notre sens, Zidane ne l'a pas toujours été cette année", se justifie le membre allemand du jury dans les colonnes de France Football.

En cause, deux expulsions en Ligue des champions et surtout ce coup de tête, encore un, face à Hambourg avec la Juventus. L'exemplarité, règle cardinale dans l'obtention du Ballon d’Or, est fatale au meneur des Bleus cette année-là. "Les règles sont utiles aux talents et nuisibles au génie", écrivait Victor Hugo. On vous laisse deviner dans quelle catégorie se classait Zinedine Zidane en cette année 2000.

Chapitre 3, mercredi : France - Italie, final en or

Luis Figo et son Ballon d'Or 2000

Crédit: AFP

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