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France – Islande : quand l’arme des faibles fait trébucher les grands

Quand l’arme des faibles fait trébucher les grands

Le 30/06/2016 à 13:00Mis à jour Le 30/06/2016 à 15:31

EURO 2016 - Malgré les différences qui se creusent il y a toujours un Leicester, un Costa Rica et maintenant une Islande pour faire trébucher les grands. Quelle est l’arme des faibles pour toujours triompher ?

On pensait l’affaire réglée depuis une éternité. Dans nos gazettes, sur nos écrans, partout où l’on regardait dans le football, on entendait toujours la même chansonnette. L’autre jour qu'on nous jetait encore au visage les indemnités de départ de Laurent Blanc, on se surprit même à en savoir beaucoup plus sur la grille des salaires du PSG que sur l’idée de jeu du nouvel entraîneur, son dispositif tactique favori, ses options sur coups de pied arrêtés. Il va falloir se faire une raison : le football que nous admirons n’a plus rien à voir avec celui du dimanche matin avec les copains. Comme nous il a beaucoup changé. Il est temps de nous adapter ou de disparaître.

Il y a vingt ans que nous écoutons Didier Deschamps invoquer le football "de très haut niveau" (le sien) face à nos rêves archaïques d’offensive à tout prix, de numéro 10 virevoltant, d’ailiers de débordement à en pleurer de joie. Avant Deschamps il y avant eu aussi Gérard Houllier (alors DTN, adjoint dévoué et porte-diplôme de son maître) pour convaincre Platini-sélectionneur de renoncer au beau jeu et de passer l’Euro 92 à défendre à sept (5 défenseurs et 2 récupérateurs). La France éliminée dès le premier tour, l’improbable Danemark (4 défenseurs, 1 récupérateur, 5 offensifs) était sacré. Vingt-quatre ans plus tard Didier Deschamps (l’un de ces tristes milieux français de 1992) doit affronter le Danemark de 2016, c’est-à-dire l’Islande, et, contre toute attente, doit le faire au milieu d’un concert d’éloges pour son adversaire. D’où vient qu’en dépit des années passées à se moderniser on aime à ce point l’Islande ?

Haukur Heidar Hauksson - Islande - Euro 2016

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Aux sources du plaisir

Il faut faire l’effort de se retourner vers un précédent lointain datant du premier grand tournoi de football organisé sur notre sol. C’était en juin 1924, le football professionnel n’existait pas encore et dans le grand Stade de Colombes, l’Uruguay, trois millions d’habitants, se jouaient de toutes les grandes nations durant le tournoi olympique de football, ancêtre de la Coupe du monde. La France avait eu beau faire appel à Charles Griffiths, entraineur anglais réputé pour ses méthodes "scientifiques" (on ne disait pas encore "le très haut niveau" à l’époque), elle s’inclina lourdement en 1/4 de finale contre ces inconnus en tricots azur. L’Uruguay remporterait quelques jours plus tard le plus beau tournoi de l’histoire en pratiquant un football artistique et insolent.

Dans les tribunes de Colombes, Henry de Montherlant (et avec lui tout le public français enthousiasmé) succombait à l’ingéniosité de ces joueurs venus d’une nation lointaine et minuscule : "‘C’est exquis’, disait-on. Et ce mot rendait bien la précision, l’adresse, la finesse de touche, le moindre effort des orchestrants dont on recevait comme une caresse physique. On répétait aussi le mot de ‘maîtrise’ et c’est un mot qui est à s’agenouiller devant. En voyant l’équipe rassemblée suivre la piste pour le tour d’honneur, je songeais à la nef d’Ulysse dans son retour sur la mer grecque et romaine. Elle aussi, l’équipe, avait été subtile et ingeniosa comme le héros. Et elle avait tout vaincu, changeant de méthode selon les vents, telle la nef qui tantôt a des voiles, tantôt n’en a pas et ainsi navigue." La Céleste venait d’initier pour toujours les Français aux plaisirs de l’intelligence et de l’inventivité.

Défense en zone et balades en VTT

Il est difficile de trouver nation plus minuscule que l’Islandaise mais il y a bien quelque chose de la Céleste de 1924 dans l’unanimité des éloges adressés à ses préparateurs (cf. l’inflation galopante des reportages consacrés au "miracle islandais") capables de se jouer des contraintes climatiques, démographiques et économiques comme Ulysse de la surveillance de ses geôliers. Là où chez nous, on ne jurait plus que par la concurrence (toujours "saine") entre joueurs au profil similaire, à l’agressivité ("dans le bon sens du terme") qu’il fallait à tout prix démontrer, à la nécessité de s’adapter (d’improviser ?) et de vivre, en somme, dans une sorte de Big Brother permanent où le plus minuscule contre-temps pouvait remettre en question toute l’architecture tactique de l’équipe, on avait là, juste sous nos yeux, l’exemple venu contredire parfaitement chacun de ces principes réputés pourtant incontestables.

Invariable onze titulaire (pratiquer la concurrence en Islande serait du suicide), défendre intégralement en zone (privilégier l’interception au duel, la passe au dribble), une préparation tactique irréprochable (des séances de vidéos plutôt que des sessions de VTT), utilisation des touches dans le camp adverse comme d’une occasion de but (en harcelant la défense centrale de ballons flottants) et un état d’esprit dont la sérénité (aucun joueur suspendu pour ce 1/4 de finales en dépit des neuf joueurs déjà avertis) fait l’admiration de tout amateur enthousiaste et bienveillant.

L’Islande aux mille ruses

Au fond, ce qu’il y a de délicieux à admirer chez ces hommes aux trognes de Wisigoths sympathiques c’est que, tout en contredisant frontalement nos "modernes" auto-proclamés, ils rendent au football sa profondeur poétique et créative. Si l’odyssée d’"Ulysse aux mille ruses", comme l’écrit Homère, était parvenue jusqu’à nous en dépit des infinis obstacles que son récit avait rencontrés, c’est qu’il y avait dans cette vieille histoire, comme dans l’Uruguay de 1924 ou l’Islande de 2016, une vérité cachée mais audible par-delà les époques. Le héros était parvenu à rentrer chez lui en dépit des vents contraires et des dieux en colère en faisant usage de la seule arme à la fois humaine et inépuisable. L’arme du faible est bien la même que celle du poète et de l’aventurier, c’est l’ingéniosité.

Le voyage de l'Islande vers la France est peut-être long, mais pas de quoi refroidir les fans venus du grand Nord. Et bien leur en prend, l'Islande est une des bonnes surprises du premier tour.

Le voyage de l'Islande vers la France est peut-être long, mais pas de quoi refroidir les fans venus du grand Nord. Et bien leur en prend, l'Islande est une des bonnes surprises du premier tour.AFP

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