On aimerait évidemment parler d'autre chose, du courage des Albanais réduits à dix, du cours magistral donné par Toni Kroos contre l'Ukraine, de la part de génie et des larmes de Dimitri Payet, mais c'est ainsi : le football est trop vite rattrapé par ses vieux démons. Incidents à Lille, "guerre civile" à Marseille. Tremblez, citoyens et citoyennes : le hooliganisme est de retour.
Première erreur. Il n'a jamais disparu. Lorsque l'Allemagne rencontra la Pologne à Klagenfurt lors de l'Euro 2008, ce ne sont pas vingt personnes qui furent arrêtées (comme ce fut le cas à Marseille), mais 157. Les déplacements de supporters sont interdits en Turquie ; bien trop dangereux, comme le rappela, en 2013, le décès d'un fan de Fenerbahçe, poignardé par des voyous assimilés à Galatasaray. Ça bastonne aussi gaiement en Grèce, où, en décembre 2014 (un exemple pris parmi beaucoup d'autres), un supporter de Ethnikos Piraeus était battu à mort par des partisans de Herodotos.

La police devant Old Trafford

Crédit: AFP

Euro 2016
Deux Russes jugés en 2021 pour l'agression violente d'un fan anglais à Marseille
15/04/2020 À 18:22
L'an dernier, des ultras de Feyenoord attaquent la police italienne lors du déplacement du club néerlandais à Rome : 27 interpellations. Des néo-nazis déploient des banderoles dans le "mur jaune" du Borussia Dortmund. Et ce n'est pas à moi de vous rappeler les multiples arrêtés préfectoraux qui empêchent beaucoup de fans de Ligue 1 de suivre leur équipe quand elle joue à l'extérieur ; là aussi, trop dangereux. En Espagne ? En 2014, un ultra de la Corogne est assassiné par des membres du Frente Atlético, le groupuscule fascisant qui regroupe certains durs de durs de l'Atlético de Madrid ; et deux supporters du PSG sont poignardés à Barcelone par des fanatiques du nationalisme catalan.

Le problème dans les stades de Premier League n'existe plus

Si ce tableau est des plus sombres, il existe néanmoins des exceptions. La Serie A a remis un peu d'ordre dans une maison qui en avait bien besoin, au risque de vider ses stades, hélas. Ceux de Premier League sont pleins, par contre, tout comme la plupart des arènes des 72 autres clubs professionnels anglais. Et là, le calme plat, ou presque. La saison 2014-15, la dernière pour laquelle on dispose de chiffres officiels, ce sont 1873 personnes qui ont été arrêtées pour des délits directement liés à des matchs de football, soit une chute de 18% par rapport à la saison précédente – et de plus de 40% par rapport à l'exercice 2010-11.
Et ce sont 60,3 millions de personnes au total qui ont assisté aux matches des quatre divisions professionnelles anglaises. Les délinquants, dont moins d'un cinquième ont d'ailleurs été arrêtés pour des actes de violence, ne représentent donc que – comptez bien les zéros – 0,00003% de la foule qui se presse chaque week-end dans les stades anglais.
"Vous risquez davantage d'avoir un problème si vous allez à un concert plutôt qu'à un match de football", m'a dit un responsable de la FA il n'y a pas si longtemps, pour préciser après une pause et un sourire : "un concert de musique classique, bien entendu". Mon propre témoignage vaut ce qu'il vaut, mais j'ai tout de même assisté à plus de trois mille matches dans ce pays, et pas seulement dans le décor policé de l'Emirates. Or, en plus de vingt ans de stadium-going, je peux compter sur les doigts d'une main les fois où je me suis senti en danger, la dernière étant lors d'un Tottenham-Arsenal des plus sulfureux – il est vrai que Sol Campbell faisait ses débuts pour les Gunners, ce soir-là… ce qui ne date tout de même pas d'hier.

Des "sauvages" qui ne sont pas toujours dans le mauvais rôle

Comment se fait-il, alors, que ce football anglais si longtemps miné par les firms, casuals et autres gourmands de la violence, aujourd'hui suffisamment sûr pour accueillir près d'un tiers de femmes dans son public – je parle ici de la Premier League -, qui a adopté le principe de la tolérance zéro en termes de chants racistes, misogynes ou homophobes (et l'applique de son mieux, même si tout n'est pas encore parfait) puisse donner de lui-même une image aussi épouvantable que celle véhiculée dans les médias et sur les réseaux sociaux depuis jeudi dernier ?
Serait-ce que le hooliganisme soit devenu une sorte de produit d'exportation pour des Anglais (*) qui ne peuvent plus se bastonner tranquillement entre eux à la maison ? Mais si tel était le cas, n'aurions-nous pas vécu d'autres Marseille depuis les combats urbains qui opposèrent Anglais et Allemands dans les rues de Charleroi lors de l'Euro 2000 ? Or, sans prétendre que tout ait été pour le mieux dans le meilleur des mondes ensuite, je n'ai pas souvenir qu'on ait relevé d'excès particuliers des supporters des Three Lions lors des Euros de 2004 et 2012 ou des Mondiaux de 2006, 2010 et 2014.

Marseille à feu et à sang

Crédit: AFP

Un aparté : ces fidèles de l'équipe d'Angleterre qu'on qualifie de 'sauvages', ne sont-ce pas aussi ceux qui nous ont montré leur soutien de manière si bouleversante deux jours après la boucherie du Bataclan ? Aurait-on déjà oublié l'arche bleu-blanc-rouge de Wembley, et ce public qui essaie de chanter notre hymne national ?

Le spectre du Heysel plane encore sur les Three Lions

Ne vous méprenez pas. Mon intention n'est pas de passer l'éponge sur le comportement d'une minorité de soûlards dont les chants 'patriotiques' (comprendre : xénophobes et anti-européens, à une grosse semaine du référendum), la vulgarité et l'agressivité verbale sont repoussants, au mieux. L'Angleterre n'en est pas fière, d'ailleurs. Oh que non. On les connait, ces crânes rasés aux ventres énormes qui puent la bière et le racisme. Où qu'ils soient, ils se comportent comme en terrain conquis, ils intimident, ils effraient. Et quoi qu'on fasse, ils seront toujours là, à tourner comme des mouches autour de ce que le football et la société ont à offrir de plus nauséabond.
Mais combien sont-ils ? Il y avait de 35 à 40.000 Anglais à Marseille. Si même 10% de ceux-là - non, 5% ! – avaient fait partie de cette lie humaine, plus une maison ne tiendrait debout autour du Vieux-Port. Parler de 'los houligans', comme j'ai entendu un commentateur irresponsable de la TV espagnole le faire avant-hier en se référant à l'ensemble des fans venus d'Angleterre, ce n'est pas une insulte, c'est un mensonge.
Le problème est que l'on ne se débarrasse pas de son histoire comme ça. Et cette histoire, dans le cas du football anglais, est des plus brutales. Le Heysel. Toute la mythologie frelatée colportée par des bouquins écrits à la chaîne par les nostalgiques du bon vieux temps des firms – toutes proportions gardées, pas si éloignée de celle de la Kamaraderie si chère aux SS -, tous ces clips d'ultraviolence dans les stades anglais des années 1980 qui enregistrent des centaines de milliers de vues sur YouTube. Aux yeux du reste du monde, le football anglais, c'est toujours cela.
Pour quelques voyous marseillais et plus d'une centaine de commandos paramilitaires envoyés en mission par ce que le football russe produit de pire, la tentation était des plus fortes. Les supporters anglais, qu'ils le veuillent ou non (et 99% ne le veulent pas, je vous le garantis), servent d'aimants à la violence. C'est qu'ils en furent autrefois les maîtres incontestés. Qu'ils ne le soient plus ? Aucune importance ! Il suffisait d'écouter l'un des leaders d'un groupe d'ultras du Zenit se gausser d'avoir "foutu une branlée à ces gonzesses d'Anglais" (*) pour être fixé sur ce que la situation a d'insoluble – tant que l'UEFA continuera de se montrer aussi incompétente qu'elle l'a été dans la préparation de ce tournoi. Ce ne sont pas ses crimes présents que l'Angleterre paie aujourd'hui : c'est un passé révolu dans les faits, mais pas dans les mémoires.

La police observe les mouvements de foules dans les tribunes du Stade du Heysel - 1985

Crédit: Imago

(*) Et non les Britanniques, évidemment, au vu du comportement exemplaire des dizaines de milliers de Gallois, Irlandais et Irlandais du Nord qui font la fortune des cafetiers aux quatre coins de la France depuis le début de l'Euro.
(**) Et en être félicité par l'un des dirigeants de la fédération russe (et député à la Douma) Igor Lebedev, qui leur est reconnaissant d'avoir défendu 'l'honneur de la patrie'. On vit également Vitali Moutko, ministre russe des Sports, membre du Comité exécutif de l'UEFA, applaudir les "supporters" russes qui attaquèrent les fans anglais dans l'enceinte du Vélodrome. Dans deux ans, la Russie accueillera la Coupe du monde.
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