Le journaliste irlandais Miguel Delaney ne m'en voudra pas de reprendre à mon compte le titre de l'un de ses derniers articles. C'est en effet lui qui a le mieux résumé l'étrange situation dans laquelle se trouve aujourd'hui la sélection anglaise à l'approche de son match d'ouverture contre la Croatie : "une équipe unie dans un pays divisé". Alors que nous ne sommes plus qu'à quelques heures de cette entrée en lice, l'union sacrée qu'on observe d'ordinaire chez tous les fans anglais à l'aube d'un grand tournoi, nourrie d'espoir (et renforcée, en fait, par l'intime conviction inavouée que cet espoir sera déçu) n'est pas celle qu'on a pu connaître avant la Coupe du monde russe, par exemple.
Mais quoi que disent les chroniqueurs des médias conservateurs, très largement majoritaires au Royaume-Uni, ce n'est pas l'équipe d'Angleterre qui est cause de cette division. Non, elle en est le révélateur, car l'Angleterre - le pays - n'a pas attendu Gareth Southgate pour se fracturer. Il ne s'agit pas d'une controverse qu'on aura oubliée le 12 juillet, mais d'une faille politique et sociale dans lequel même le football, fédérateur par nature, est tombé.
Ce qui lui est reproché suscitera l'incrédulité dans beaucoup d'autres pays. Gareth Southgate, avec le soutien unanime de son groupe de joueurs et de sa fédération, a annoncé que les Three Lions continueraient de mettre un genou à terre avant le coup d'envoi de tous leurs matches de l'Euro, quand bien même une minorité - substantielle - de ses supporters eussent hué le geste lors des deux rencontres amicales de préparation remportées contre l'Autriche et la Roumanie à Middlesbrough.
Football
Sterling distingué par la Reine
11/06/2021 À 21:37
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Une banalisation, vraiment ?

"Nous sommes très déçus que ceci soit arrivé", commenta le sélectionneur. "Nous essayons de [travailler] pour l'égalité, nous soutenons nos coéquipiers à cause d'expériences qu'ils ont vécues, mais des gens ont décidé de huer. Nous avons la ferme intention de nous soutenir les uns les autres, de soutenir l'équipe, et sommes plus que jamais déterminés à mettre le genou à terre durant le tournoi".
Rappellons que toutes les équipes de Premier League avaient imité le geste de Colin Kaepernick lors de tous leurs matches tout au long de la saison et que, jusque-là, presque personne n'y avait trouvé quoi que ce soit à redire. Pas ainsi, en tout cas. Pour Les Ferdinand, l'ancien attaquant de la sélection anglaise et actuel directeur du football de Queen's Park Rangers, la répétition du geste l'avait vidé de son sens, pour en faire à ses yeux l'équivalent "d'épingler un badge ou d'enfiler un T-shirt". L'argument, surtout venant d'un homme aussi respecté que 'Sir Les', méritait d'être entendu, tout comme les commentaires de John Barnes, pour qui de telles actions symboliques ne servaient qu'à signaler un problème - celui des discriminations de tout genre, raciale en premier lieu - et pas à le résoudre.
Nous n'en sommes plus là : le temps du débat est passé. Celui des prises de position est arrivé, et celles-ci sont des plus tranchées, jusqu'à l'absurde. C'est ainsi qu'un obscur député conservateur des Midlands nommé Lee Anderson a annoncé à un public qui n'en attendait pas tant qu'il boycotterait les matches de son équipe nationale "bien-aimée" tant que ses joueurs "soutiendraient un mouvement politique" (Black Lives Matter, en l'occurrence) et pourraient ainsi "provoquer l'hostilité des supporters traditionnels" des Three Lions.

Johnson change de discours

Quiconque aura eu affaire à certains contingents de ces "supporters traditionnels" des Three Lions, à Nice ou ailleurs, se fera sans doute une idée des personnes à qui M. Anderson faisait allusion.
Un autre député conservateur des Midlands, Brendan Clarke-Smith, tint des propos du même genre. Pour lui, les commentaires de Southgate étaient "une insulte à l'intelligence des fans", des fans qui "en avaient par dessus la tête qu'on leur prêche des leçons et les prenne de haut", qui "étaient là pour regarder un match de football, pas pour qu'on leur donne des leçons de morale". Gillian Keegan, Secrétaire d'état chargée de la formation professionnelle, tint le même discours lors de l'émission-débat politique la plus regardée de la BBC, Question Time, affirmant que le genou à terre des footballeurs anglais "créait de nouvelles divisions" et, par association avec BLM, appellait au "renversement du capitalisme" - ce qui n'était évidemment pas du goût de tous. "De plus, les gens qui huent", ajouta-t-elle le plus sérieusement du monde, "je suis quasiment sûre que la plupart d'entre eux voudraient mettre fin au racisme".
Le pompon devait revenir à un autre (ex) député - dépité ? - qui avait représenté le Brexit Party (extrême-droite nationaliste) au parlement européen, Martin Daubney, qui, interrogé sur talkRADIO, salua les deux joueurs anglais qui n'avaient pas mis le genou à terre avant la rencontre Angleterre-Roumanie, et souhaitait connaître leurs noms. Daubney ne s'était pas rendu compte que l'équipe qui jouait en blanc ce jour-là était... la Roumanie. Les deux joueurs en question étaient Nicolae Stanciu et Ionuț Nedelcearu.
Le Premier Ministre Boris Johnson, dont l'intérêt pour le football fut toujours diffus, s'en tint pour commencer à un discours dans lequel, via un porte-parole de Downing Street, il renvoyait les parties dos à dos, tout en exprimant son désir de voir le pays s'unir derrière la sélection. Son ton changea en fin de semaine, lorsqu'il fit savoir, une nouvelle fois via un porte-parole, qu'il souhaitait "qu'on encourage l'équipe nationale, pas qu'on la hue", oubliant peut-être que, étant Premier Ministre britannique et non anglais, son "équipe nationale" pouvait aussi bien être l'Ecosse ou le pays de Galles, tous deux qualifiés pour le tournoi.

Le Brexit est passé par là

Face à ces attaques en règle, Southgate riposta en écrivant un long texte pour le site The Players' Tribune, dans lequel il s'attella à une tâche que beaucoup de politologues ou de sociologues jugeraient être au delà de leurs forces : tâcher d'expliquer ce que signifiait représenter l'Angleterre en 2021, de définir les contours et l'essence d'une identité en pleine mutation, dans laquelle tous puissent se reconnaître et accepter leur différence. Ce plaidoyer, publié sous la forme d'une lettre ouverte adressée à Dear England, était écrit par un patriote nourri des enseignements de son grand-père, monarchiste convaincu et vétéran de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi au contact de joueurs dont le comportement le désarçonnait parfois, mais en qui il trouvait un désir de représenter leur pays aussi sincère et puissant que celui qui l'avait habité lui-même. Leur Angleterre à eux était autre, mais c'était cette altérité et son acceptation qui devaient constituer leur projet commun.
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Ce message de rassemblement est pourtant celui qu'on a accusé de "diviser" l'Angleterre, quand, en fait, il ne faisait que braquer les projecteurs sur des divisions qui n'ont pas grand-chose à voir avec le football, et encore moins avec Gareth Southgate lui-même. Le Brexit est passé par là, en qui certains ont pu voir l'attribution d'un permis de haïr, et qui a eu un effet qu'on n'ose appeller 'libérateur' sur les apôtres de l'exclusion, pile au moment où la sélection anglaise prenait le chemin opposé, celui d'une intégration harmonieuse des multiples strates ethniques du Royayme-Uni.
Mais attention : si cette sélection est aujourd'hui à contre-courant, ce n'est pas de la majorité du public anglais, mais de cette frange qui croyait avoir pris le contrôle du discours dominant et se trouve prise à contre-pied par... des footballeurs ? Vraiment ? Oui, vraiment. Alors, ne sachant quoi dire, et parce qu'on a peur, on hue.
Ce que les hueurs craignent plus que tout, en fait, c'est ce patriotisme d'un type nouveau, cette identité en construction dont Gareth Southgate, mais aussi Marcus Rashford, sont devenus des symboles et, qui, aux yeux de cet observateur comme à ceux de la plupart des Anglais, sont au final bien plus fidèles à l'esprit de tolérance en laquelle leur nation puise une partie de sa fierté.
Leur combat n'est pas gagné. Vous entendrez probablement des huées à Wembley lorsque Harry Kane et les siens mettront le genou à terre contre la Croatie, des applaudissements aussi. Souvenez-vous alors de qui les pousseront, et pourquoi.
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