Julen Lopetegui est un type nerveux. À chaque match, il sort de sa zone technique, se mord les ongles jusqu'à n'en plus pouvoir et s'en prend continuellement aux arbitres. Lorsqu'il était entraîneur du Real Madrid Castilla, il avait réussi à se faire expulser quatre fois en un an tandis que cette saison, il compte déjà six jaunes et deux rouges à son palmarès. Pourtant, s'il y a bien un match que l'actuel entraîneur de Séville aurait pu aborder sereinement dans sa carrière, c'est cette finale de l'Euro U21 contre l'Italie en 2013. Sous ses ordres, la meilleure équipe de jeunes Espagnols de l'histoire.
Avec le temps, les générations de jeunes joueurs finissent par être associées aux noms les plus rutilants. L'Espagne vice-championne d'Europe U21 en 1996, c'était celle de Raúl et Mendieta. La championne d'Europe en 1998, celle de Guti et Valerón. En revanche, pour la génération championne en 2013 avec Lopetegui à sa tête, choisir des figures de proue n'est pas chose aisée. Thiago et Isco ? Morata et Koke ? Muniain et De Gea ? Sarabia et Carvajal ? Des 23 membres de ce groupe, tous connaîtront les joies de la première division, dix feront partie d'une équipe finaliste de la Ligue des Champions et mieux encore, 17 seront internationaux avec les A. À elle seule, cette génération compose plus d'un quart de la dernière liste de Luis Enrique !

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Euro U21
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Pour briller chez les jeunes, miser sur les entraîneurs

Cette portée a beau être exceptionnelle, elle n'est pas la seule à avoir gagné l'Euro U21 en son temps. En plus d'avoir dominé la Ligue des Champions et la Ligue Europa durant les dix dernières années, le football espagnol a aussi étouffé les catégories de jeunes du continent : les U21 ont remporté le titre à trois reprises et ont perdu une fois en finale tandis que chez les U19 ont ramené quatre fois la coupe à la maison. Si les U19 ont été dorés à de multiples reprises entre 2000 et 2010, ce n'était pas le cas des U21. Mais à partir de 2011, tout s'est accéléré. La Rojita a remporté plus de la moitié du total des Euros U19 et U21 disputés durant de la décennie passée.
Tandis que la Sélection et les clubs profitaient d'un nouveau style façonné par les brillants cerveaux de Luis Aragonés et Pep Guardiola, le pays commençait à récolter les fruits de sa nouvelle politique footballistique. À défaut d'être un modèle de gestion, le football espagnol avait des idées, à commencer par l'accessibilité des diplômes d'entraîneurs. Critiqué pour son élitisme, le système français est aux antipodes du système espagnol : pour quelques 3 000 euros, il est possible d'acquérir tous les diplômes nécessaires pour officier au plus haut niveau et passer par la voie fédérative n'est pas une obligation.
Offrant plus de facilité dans l'organisation des heures de cours, les écoles d'entraîneurs privées constituent une voie alternative dans l'obtention des diplômes. Résultat, le nombre d'entraîneurs qualifiés pour entraîner en première division atteint des sommets. En 2013, il y avait deux fois plus de détenteurs du diplôme UEFA Pro en Espagne (2500) qu'en Allemagne et dix fois plus qu'en France.

Pourquoi il faut (vraiment) y croire pour les Bleuets

L'immense majorité d'entre eux ne verront pas les lumières éclatantes du football professionnel. Mais là n'est pas leur but. En cherchant à faciliter les conditions d'obtention du diplôme, les instances ont fait le pari de fomenter l'échange et le dialogue entre les entraîneurs. Entre eux, les idées circulent, les forums et les conférences se multiplient. Pas question de faire dans l'élitisme. Plus il y aura d'entraîneurs bien formés, mieux le football national se portera. Ainsi, l'ensemble des divisions du pays sont peuplées de coaches on ne peut plus qualifiés. À titre d'exemple, lorsqu'il avait fallu constituer en vitesse un staff technique à la suite de l'éviction de Lopetegui à la veille du début de la Coupe du Monde 2018, c'est un entraîneur de troisième division qui avait été choisi pour épauler Fernando Hierro.
Et s'il y a bien une chose qu'a permise cette prolifération d'entraîneurs et de formateurs qualifiés, c'est de doter les footballeurs novices d'une compréhension tactique dès l'enfance. À la mi-temps, il n'est pas rare de voir un formateur poser des questions à ses joueurs afin que ces derniers trouvent les solutions par eux-mêmes, plutôt que d'imposer des consignes. "En Espagne la façon de travailler depuis tout jeune et le profil du joueur espagnol sont très définis. C'est très clair pour les gens : que le joueur sache comprendre le jeu, qu'il ait une bonne technique et ensuite qu'il soit compétitif. Mais sans une bonne connaissance du jeu et une bonne technique…" définissait Xabi Alonso dans El País en 2018. "Le modèle d'apprentissage est très défini depuis 20 ans". Souvent vantées et décrites comme le facteur principal permettant d'expliquer la prospérité du football de nos voisins, les qualités techniques des joueurs espagnols ne seraient rien sans leurs qualités tactiques.

Rapidement au contact d'un football compétitif

À cette avance dans la compréhension du jeu, il faut ajouter la possibilité de rapidement être lancé dans le bain du football des adultes. Une bonne partie des deuxièmes équipes des clubs de Liga milite en troisième division (certaines arrivent épisodiquement à décrocher une promotion en D2) où les jeunes joueurs sont pour la première fois confrontés au vrai football. En face, des ex-joueurs de Liga, des prodiges techniques auxquels le physique a fait défaut pour accéder à l'élite ou alors l'inverse, des monstres physiques un peu courts techniquement. Tout ça sur des terrains qui n'ont rien à voir avec les tapis verts des centres de formations des grands clubs de Liga.
Pep Guardiola lui-même l'a répété à de nombreuses reprises, cette configuration est décisive dans la formation des pépites. "En Espagne, les équipes B du Barça et du Real jouent en face de 40 000 spectateurs (une affirmation largement exagérée ndlr.)", affirmait le boss de City lors de sa première année en Angleterre. "Jouez contre de vraies équipes. Contre des gars de 24, 25, 26, 27 ans. Battez-vous vraiment chaque week-end avec de vrais matches. Battez-vous pour votre survie et contre la relégation". Les jeunes s'aguerrissent au contact des professionnels et les clubs sont alors plus enclins à leur faire confiance rapidement. La preuve par les chiffres : dans la liste des 23 sélectionnés pour l'Euro U21, tous jouent en équipe première et ils ne sont que deux à ne pas avoir connu le rite de passage de la deuxième ou la troisième division. Il s'agit ici de Brahim Diaz et Mateu Moray, tous deux rapidement partis à l'étranger dans leur parcours.

Changement de paradigme, les U21 à la rescousse des A

La formation espagnole a permis d'abreuver les équipes de jeunes de talent en avance sur leurs concurrents. Il n'était d'ailleurs pas rare que certains profils méritant d'être appelés avec les A restent en U21, élevant au passage considérablement le niveau de l'équipe : Ceballos, Asensio, Fabian Ruiz, Thiago, Isco ou récemment Ferran Torres. Les succès de la Rojita s'expliquent aussi par ces renforts de poids. Mais en ce mois de mars, la donne semble avoir changé. Là où Didier Deschamps peut se permettre de laisser Jules Koundé ou Eduardo Camavinga à Sylvain Ripoll, Luis Enrique ne jouit pour sa part pas du même confort.
Pas question de laisser Pedri, Eric García, Bryan Gil, Pedro Porro, Ferran Torres (ou Ansu Fati lorsqu'il était disponible) en U21. Malgré l'enjeu, le sélectionneur des U21, Luis de la Fuente, devra faire sans ses meilleurs éléments. En ces temps d'incertitude pour la Selección, tout talent est bon à prendre. Qu'importe si plusieurs de ces garçons n'ont que deux tiers de saison au plus haut niveau dans les jambes. Une Espagne sans Pedri, ce serait évidemment une Espagne plus moribonde, alors en avant la jeunesse ! Le pays se cherche désespérément un central droit pour accompagner Ramos ? Voilà qu'apparaît Eric García.

Ferran Torres rt Alvaro Morata

Crédit: Getty Images

L'Espagne rêve d'un tueur devant les buts depuis la retraite de Villa ? Ni une ni deux, un adolescent prénommé Ansu Fati fait son apparition. Le génie barcelonais se blesse, Ferran Torres le supplante et met trois buts aux Allemands ! En moins de six mois, ces jeunes joueurs ont quelque peu ravivé les espoirs d'une nation dont l'estime de soi footballistique était au plus bas depuis bien longtemps. Même dans une période compliquée, le football espagnol peut continuer d'avoir confiance en sa formation. Lorsque les clubs étaient à genoux après la crise financière de 2008, c'est elle qui l'avait sauvé. Il en sera peut-être de même dans les prochaines années…
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