Fifa | Fronde autour de la vente de la Coupe du monde : Gianni Infantino, générique de fin ?
Eurosport sur GoogleCent trente-six des 211 associations-membres de la Fifa viennent de se lever en quelques heures contre le projet purement commercial, préparé dans le plus grand secret, de Gianni Infantino, président de la Fifa, de vendre la Coupe du monde. En proposant aux consentants des rémunérations aux relents de pots-de-vin. Une antithèse sordide aux allures de fin de règne.
Gianni Infantino, président de la FIFA, lors de la Coupe du monde, le 19 juillet 2026 à New York
Crédit: Getty Images
Puisque la mythologie grecque est dans l'air du temps, autant lui emprunter l'un des mots les plus évocateurs qu'elle nous ait légués : hubris, "outrance dans le comportement inspirée par l'orgueil ; démesure", selon la définition du Larousse.
Gianni Infantino, Icare du 21e siècle ? Ce serait se montrer trop généreux. Le rêve d'Icare, après tout, voler comme un oiseau, était aussi celui de toute l'humanité. Celui de "Gianni Cash", comme l'a surnommé le journaliste britannique Henry Winter, relevait plutôt du cauchemar ; un cauchemar dont il semble que le monde du football soit en passe de se réveiller.
Depuis des mois, dans le secret le plus absolu, la Fifa, s'appuyant sur les conseils de la banque américaine J.P. Morgan & Chase, avait concocté un plan par lequel le contrôle financier de toutes ses compétitions serait transféré à une nouvelle entité commerciale, Fifa Forward Enterprise (FFE), en théorie une "filiale" de l'instance, en réalité un pouvoir au coeur du pouvoir, voire au-dessus du pouvoir, qui aurait eu pour charge de gérer et de maximiser l'intégralité des revenus de ces compétitions (*).
Selon la présentation de J.P. Morgan & Chase, qu'Eurosport a pu consulter, 20% de la propriété de FFE et donc, par extension, de la Coupe du monde, auraient été vendus à un investisseur extérieur, qu'on sait être le fond d'investissement US Thrive Capital ; Thrive Capital, dont le fondateur n'est autre que le multi-milliardaire Joshua Kushner, frère cadet du gendre de Donald Trump, Jared Kushner.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2026/07/31/image-dcaae282-c4f4-44d0-be15-bc5f05929e67.jpeg)
Joshua Kushner, fondateur de Thrive Capital, le 10 juillet 2026 à Sun Valley
Crédit: Getty Images
La Coupe du monde n'est pas un produit
Le détail du pitch deck de J.P. Morgan & Chase ne laissait guère de doute sur l'impact que ce projet aurait eu sur le football mondial, puisqu'il était question, entre autres, d'augmenter le nombre des compétitions organisées par la Fifa ; en clair, de revenir à la proposition émise par la Fédération saoudienne et soutenue par Gianni Infantino de faire de la Coupe du monde un événement biennal, la nouvelle Coupe du monde des Clubs à trente-deux formations suivant très probablement le même rythme.
On apprit aussi que Gianni Infantino lui-même serait pressenti pour devenir le "Commissaire" de la nouvelle structure, lui permettant ainsi de demeurer le maître du football international au-delà du terme de son dernier mandat présidentiel - 2031 -, si tant est qu'il soit réélu au Congrès électif de la Fifa qui se tiendra à Rabat, le 18 mars 2027.
L'une des premières réactions à la publication de l'article du Times qui révéla l'affaire ce mardi après-midi fut celle du nouveau Premier ministre britannique - et fan d'Everton - Andy Burnham, qui a fait monter la pression d'un cran vendredi en demandant la démission du Suisse. "Le football n'appartient pas aux investisseurs", avait-il dit. "La Coupe du monde n'est pas un produit. Personne n'a jamais eu le droit de la vendre. On peut présenter les choses comme on veut : une fois qu'on en a vendu une partie, on a tout vendu. Le football appartient aux supporters. Il leur a toujours appartenu et il leur appartiendra toujours". Tout ce qu'on a entendu depuis est une variation sur ce thème, le plus surprenant étant les voix qui l'ont repris, et avec quelle énergie.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2026/07/31/image-c1459d78-d17d-4fb8-a594-e546d5316f2e.jpeg)
Gianni Infantino
Crédit: Getty Images
La Concacaf tombe des nues
L'UEFA, piquée au vif, publia ce jeudi une déclaration d'une violence sans précédent, auquel ne manquait qu'un appel à la démission de Gianni Infantino. "L'UEFA et ses associations membres ne participeront pas aux compétitions de la FIFA" tant que sa proposition "irresponsable" et "indéfendable" "n'aura pas été abandonnée dans sa totalité et que des garanties auront été fournies que la FIFA n'ouvrira jamais sa gouvernance ni ses compétitions à des intérêts privés".
L'UEFA : cinquante-cinq membres, tous affiliés à la Fifa qui, précisait le communiqué, avaient parlé d'une voix unanime. Or, pas d'UEFA, pas de Coupe du monde.
La Concacaf, qui regroupe les fédérations d'Amérique du Nord, d'Amérique Centrale et des Antilles, emboîta le pas, en termes plus mesurés, mais pas moins surprenants pour cela, au vu du nombre de petites fédérations qui la composent et dépendent des subventions de la Fifa pour survivre. "La Concacaf n'a été informée de cette affaire que par le biais d'articles de presse", lisait-on. "puis d'un communiqué. Nous sommes profondément préoccupés par ce manque de respect des procédures. [...] Chaque décision que nous prenons doit être guidée par une bonne gouvernance, des procédures rigoureuses et une vision à long terme".
La Concacaf : quarante-et-un membres, dont trente-cinq sont affiliés à la Fifa
Sheikh Salman, un ami qui se détourne
Enfin, l'AFC, la Confédération asiatique présidée par le Bahreini Sheikh Salman, adversaire de Gianni Infantino à l'élection présidentielle de la Fifa de 2016, devenu son ami et son allié depuis, y alla, elle aussi, d'un premier communiqué ; puis d'un second, publié ce vendredi, dont le ton s'était considérablement durci.
La proposition de la Fifa, lit-on, "a mis en lumière des faiblesses fondamentales dans les processus de consultation et de prise de décision de la Fifa, qui doivent désormais être corrigées.
Ce n'est pas la première fois que des acteurs majeurs sont confrontés à des initiatives importantes alors que leur orientation semble déjà prédéfinie.
L'AFC appelle la FIFA à entreprendre d'urgence un examen de sa gouvernance et de son cadre décisionnel afin de garantir que les propositions d'envergure mondiale soient élaborées dans le cadre d'une consultation appropriée, d'une participation active et d'un contrôle adéquat par ses instances statutaires".
L'AFC: quarante-sept membres, dont quarante-six ont voix au Congrès de la Fifa.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2026/07/31/image-955deb5e-f939-4dcc-b7dd-b394af9c2bac.jpeg)
Sheikh Salman Bin Ebrahim Al Khalifa et Gianni Infantino lors de la Coupe du monde, le 13 juin 2026 à Santa Clara
Crédit: Getty Images
Faites les comptes : 55 + 35 + 46 = 136. 136 sur 211 associations-membres de la Fifa. 136 votes, vingt-et-un de plus que ce que Gianni Infantino avait reçu en février 2016. 136 votes, largement de quoi le faire tomber, de très haut, en mars prochain.
Ce n'est pas qu'une proposition qui a été bottée en touche, c'est tout un système de gouvernance qui est remis en question ; et quand bien même ces communiqués ne mentionnent pas son nom, c'est celui qui est à sa tête qui est le premier visé.
Non seulement Gianni Infantino avait mûri son projet en secret, mais entendait le faire avaliser d'urgence, ne donnant que jusqu'au 19 septembre aux associations-membres de la Fifa pour faire savoir si elles allaient avaler cette nouvelle couleuvre, ce nouvel anaconda.
Démission dans la garde rapprochée
Sans doute comptait-il sur l'appât que constituait la promesse de verser illico 20 millions de dollars à toutes les fédérations qui soutiendraient son projet, accompagnés d'une augmentation considérable des fonds distribués via l'initiative Fifa Forward.
Mais même ces pots-de-vin si mal déguisés n'auront pas suffi. Cette fois-ci, la Fifa ne pourra pas dénoncer le néo-colonialisme des nations occidentales, entrave à la distribution des richesses de la Fifa aux plus démunis. Ce ne sont pas que les riches qui ont dit "stop". Ce sont aussi la Jamaïque, l'Albanie, le Népal et le Laos.
L'Afrique, sous tutelle de Zurich depuis l'élection manipulée du milliardaire sud-africain Patrice Motsepe à la présidence de la CAF, en 2021, a certes laissé entendre dans un premier temps qu'elle pourrait bien soutenir le projet infantinien, mais s'est gardée d'aller plus loin depuis. La CONMEBOL sud-américaine, dans laquelle Infantino compte quelques-uns de ses soutiens les plus solides - mais aussi les plus sulfureux, comme le Paraguayen Alejandro Dominguez, son président, et l'Argentin Claudio Tapia - n'a pas soufflé mot. L'OFC océanienne (onze membres affiliés à la Fifa) non plus ; mais on sait qu'elle pencherait plutôt du côté de l'UEFA, de l'AFC et de la Concacaf.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2026/07/31/image-fcc98f93-0d1d-4cb0-a636-caea830c0e3b.jpeg)
Carlos Cordeiro, Gianni Infantino et Donald Trump à la Maison blanche, à Washington, le 18 juin 2025
Crédit: Getty Images
Ce matin, on apprenait aussi que l'un des conseillers les plus proches d'Infantino au sein de la Fifa, l'Américain Carlos Cordeiro, ancien président de la US Soccer Federation et membre de la Task Force de la Coupe du monde de 2026 (sur proposition de Donald Trump en personne!), avait présenté sa démission, une démission qu'il expliquait en ces termes: "en tant que conseiller principal du président de la FIFA, ancien banquier et passionné de football depuis toujours, je ne peux rester les bras croisés alors que la FIFA envisage de vendre une participation dans la Coupe du monde. Soyons clairs : je n'ai été en aucun cas impliqué dans cette proposition et je m'y oppose catégoriquement. C'est une mauvaise affaire pour les associations membres de la FIFA, une mauvaise affaire pour le football et une mauvaise affaire pour l'avenir à long terme de ce sport".
La Fifa, "transparente" et "démocratique" en façade
Un clou de plus dans le cercueil de Fifa Forward Enterprise. Dans celui de Gianni Infantino aussi ? Dans tout autre contexte, le responsable d'une telle débâcle aurait déjà présenté sa démission ou été démis de ses fonctions pour abus de confiance et incompétence. Il est vrai que le "contexte" de la Fifa est autre, une autocratie mal maquillée en organisation "transparente" et "démocratique", qui fait tout pour dissimuler son processus décisionnaire et recourt à l'intimidation comme à la subornation pour s'assurer que chaque voix est un "oui".
Mais cette fois, la première, c'est un "non" franc et massif que l'on entend. À force de tendre l'élastique, celui-ci a fini par claquer au visage de Gianni Infantino. La Fifa a réagi, non pas en retirant son projet, mais en accusant les médias d'en avoir présentée une image distordue, et en répétant son intention de procéder à une "consultation" "démocratique" de sa proposition.
Histoire de garder la porte ouverte à un possible repli ? C'est une hypothèse. Ou histoire d'activer quelques leviers en coulisses pour en faire changer quelques-uns d'avis ? C'en est une autre, qui serait bien dans ce qui tient lieu de logique à l'autocratie infantinienne.
Il y a quelques jours, j'avais parlé ici même de la "folie du roi Gianni Infantino" après qu'il avait publié sur son compte Instagram un invraisemblable message adressé à ses critiques, qui semblait écrit par un homme ayant perdu tout sens de la réalité. Ce n'est pas en quelques jours qu'il aura retrouvé la raison.
Les autocraties sont bâties sur le mensonge ; quand ceux qui sont bien obligés de les avaler font bloc pour s'y refuser, ces autocraties s'effondrent. Ce à quoi on assiste depuis quelques jours est bien un effondrement ; plus qu'un dénouement, un générique de fin.
(*) La mission de FFE est ainsi définie dans la présentation de J.P. Morgan & Chase: "dissocier les décisions commerciales des processus administratifs généraux pour gagner en rapidité et en flexibilité; privilégier les partenariats à fort rendement, fondés sur l'expérience, qui créent une réelle valeur ajoutée pour les fans et génèrent d'importants retours commerciaux; s'entourer de professionnels possédant une solide expérience du secteur pour prendre les décisions optimales en fonction des réalités commerciales; accéder à des sources de financement externes (capital et emprunts) pour accroître les investissements dans le numérique, le contenu et les licences".
Sur le même sujet
Publicité
Publicité
/origin-imgresizer.eurosport.com/2025/09/24/image-0f5b5ecf-f8d6-4b24-8227-3e8855a17ca0-68-310-310.jpeg)