Le club des riches contre le club des pauvres. Si on voulait schématiser - grossièrement - l’opposition entre le Real Madrid et le Club Atlético de Madrid cela se résumerait à une donnée économique. Le blanc immaculé du Real qui, lorsqu’il jouait la nuit, faisait penser aux étoiles selon les propres termes de Santiago Bernabéu, contre le blanc et le rouge des chutes de tissus bon marché dont on faisait les matelas (colchones en espagnol) de l’Atlético. Maillot fortuné contre maillot de fortune en somme. L’argent contre le peuple, les Franquistes contre les Républicains. Si tout était aussi facile, ce serait bien trop simple.

Franquisme : des liens partagés

La Guerre Civile éclate le 18 juillet 1936. En novembre, les attaques franquistes pour envahir Madrid échouent car ses habitants défendent leur ville avec acharnement, rue par rue, au son de leur célèbre slogan "¡ No pasarán !". La capitale est ravagée. Et même si le thème est secondaire, le football n’est pas épargné. Parmi les clubs les plus en difficultés, figure l’Athletic Club de Madrid, l'ancêtre de l'Atlético. L'entité a été créée par des étudiants, surtout des Basques, et des déçus du… Madrid FC (aujourd'hui Real Madrid).
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Il se trouve qu’à ce moment-là, le Club Aviación Nacional (CAN) souhaite fusionner. Il demande au Madrid FC de s’unir. Mais face aux conditions (changement des couleurs, de l’écusson et du nom entre autres), il essuie un refus. L’Athletic Club, exsangue et relégué en Segunda, sollicite finalement une alliance avec le CAN. Aidée par les officiers franquistes, la nouvelle entité baptisée Athletic-Aviación Club apparaît en 1939 et devient un club important du Royaume. Lors du centenaire du club, une vidéo a été éditée pour illustrer la diversité politique de l’afición (l'ensemble des supporters).
Les liens entre le franquisme et le Real Madrid sont beaucoup plus connus. L’emblématique Santiago Bernabéu s’était engagé parmi les troupes nationalistes favorables à Franco. Pour beaucoup, ces liens étroits ont d'ailleurs favorisé l’essor du club du quartier de Chamartín.

Bernabéu - Calderón, des symboles pas si fidèles

Après la Guerre Civile, tous les clubs de la capitale repartent peu ou prou d’une feuille blanche. Le Madrid CF (en raison de la castillanisation des termes anglais, Football Club devient Club de Fútbol et l’Athletic devient Atlético) a retrouvé son étiquette royale mais ça ne fait pas venir les joueurs. Pour relancer l’institution, il faut une vision et des projets ambitieux.
L’ancien attaquant Santiago Bernabéu, avocat de profession, va y parvenir sur le long terme. Initié en 1943, le chantier, au propre comme au figuré, a mis dix ans à se traduire en trophées d’envergure, les deux Copas del Generalísimo en 1947 et 1948 comptant bien moins que la Liga de 1954, succès acquis 21 ans après le dernier titre de champion.
Mais si son nom reste à jamais lié à la Casa Blanca, Bernabéu a "trahi". En effet, il a porté les couleurs de l’Athletic Club de Madrid, lors de la saison 1920/21, pour aider le président colchonero Julián Ruete lui-même ancien joueur madridiste. Les sources varient mais il n’aurait joué que des matches non-officiels. Du côté de l’"eterno rival", Vicente Calderón a été abonné au Real Madrid à son arrivée dans la capitale, à une époque où il n’était pas rare d’assister aux matches des deux équipes.

Un stade commun pour quelques matches

L’Atlético et le Real ont su s’entendre par moments. Ce fut notamment le cas lors des travaux de l’Estadio Chamartín. Lors de la saison 1946-1947 et cinq autres matches en 1947-1948, les Merengues ont trouvé refuge au Metropolitano, l’antre du rival dont la reconstruction fut possible grâce à l’acquisition du terrain par l’armée, jusqu’à l’inauguration de l’enceinte de 75.000 places, rebaptisée Santiago-Bernabéu en 1955.
Cette colocation a d’ailleurs donné lieu à de vives tensions, les rivaux prenant un malin plaisir à toujours supporter l’adversaire. La livraison de l’agrandissement de Santiago-Bernabéu est prévue à horizon 2019-2020. Mais cette fois-ci, peu de chance que les Colchoneros prêtent leur nouveau Metropolitano au voisin !

Raul, Aragonés, Sanchez, échanges de légendes

Le destin n’est pas toujours linéaire. Certains joueurs ont été des idoles dans les deux clubs. Parmi les premiers, citons Luis Olaso qui fut capitaine de l’Atlético et qui signa chez le voisin en compagnie de Monchín Triana, attaquant qui en était même venu aux mains avec un ex-coéquipier lors d’un derby. Membre de la célèbre "Delantera de Cristal" (Juncosa, Carlsson, Escudero et le Français Ben Barek) du début des années 1950, José Luis Pérez Payá a été champion avec les Rojiblancos avant de signer au Real. Contacté par les Merengues, le joueur fit état à ses dirigeants de l’intérêt du voisin. Or, le président de l’époque, en voyages aux Canaries, ne réagit pas. Au final, Pérez Payá a remporté deux Coupes d’Europe avec la tunique blanche.
Le Mexicain Hugo Sánchez a, lui, joué entre 1981 et 1985 à l’Atleti avant de signer au Real, via une triangulation avec les Pumas de l’UNAM, son club formateur, pour ne pas faire le trajet directement. Ce transfert a arrangé tout le monde : l’Atlético avait besoin d’argent, Sánchez rêvait de titres et d’un meilleur salaire, le Real avait besoin d’un buteur. Et même si Luis Aragonés en personne avait défendu celui qui venait d’être couronné Pichichi avec 19 buts en Liga, ce départ est longtemps resté en travers de la gorge de l’afición colchonera.
Des idoles madridistes auraient aussi pu être celles des Colchoneros. Juanito, Raúl Gonzalez Blanco, Paco Llorente (neveu de Paco Gento et père de Marcos Llorente), Álvaro Morata ont d’abord porté les rayures blanches et rouges. Le cas de Raúl est peut-être le plus incroyable de tous puisqu’il a rejoint la Fábrica à 14 ans en raison de la fermeture de l’académie colchonera ordonnée par le furieux Jesús Gil y Gil. L’attaquant était capitaine de sa catégorie d’âge… Dans le sens inverse, Juanfran est un canterano madridiste devenu pilier de l’équipe de Diego Simeone.
Mais c’est surtout l’histoire de Luis Aragonés qui retient l’attention. "Zapatones" a joué dans un collège jésuite dans le quartier de Chamartín. En 1958, après un passage à Getafe dans la banlieue sud, il signe au Real. Face aux Di Stéfano, Gento, Kopa et Puskas, il n’a pas l’opportunité de porter la tunique immaculée. Après plusieurs prêts, il s'engage à Oviedo puis au Betis. En 1964, il débarque à l’Atlético, joue 372 matches et signe 172 buts en dix ans.
Au collège des jésuites de Chamartín, Aragonés a côtoyé Ramón Grosso. Ce symbole du "Madrid des Yé-Yé" a effectué toute sa carrière au Real Madrid. En tout, douze saisons pour 7 Ligas et une C1. En 1963, il est prêté six mois à l’Atlético. Grâce à ses trois buts mais surtout son implication, les Matelassiers, 14es avant son arrivée et en grand danger de relégation, terminent 7e du championnat. Pour les supporters merengues, c’est une certitude : l’Atleti s’est sauvé grâce au Real ! Grosso rentre au bercail et Bernabéu lui offre le numéro 9 laissé vacant par le départ orageux de Di Stéfano.

Gagner, une ambition aujourd'hui réciproque

Actuellement, la rivalité est à nouveau à son paroxysme. L’Atlético n’est - presque - plus ce loser magnifique. L’armoire à trophées s’est copieusement garnie, même si "el vecino", le voisin, lui a retiré deux fois la Ligue des champions sous le nez. Les deux équipes proposent un style de jeu différent mais dont le leitmotiv est identique : gagner. El Cholo Simeone a ravivé l’antagonisme intense entre les deux clubs qui, depuis trop longtemps, allait principalement dans le sens Atlético-Real plutôt que l’inverse.
Les années 2010 sont des réminiscences des décennies 1950-1960-1970, une époque où le derbi madrileño avait autant sinon plus de valeur que le clásico. Après le 0-3 reçu à domicile pour le dernier Atlético-Real de l’Histoire à Vicente-Calderón, l’Atlético voudra laver l’affront. Ce n’est pas toujours de la grande poésie mais c’est ce qui donne toute sa saveur au derbi madrileño. La suprématie locale est en jeu jusqu’au prochain duel fratricide. Deux frères ennemis qui partagent bien plus qu’on aurait pu croire.

Diego Simeone - Atlético Madrid 2017

Crédit: Imago

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