Lorsque le FC Barcelone a accepté d’affronter Las Palmas à huis-clos en 2017 en raison des heurts qui secouaient la ville méditerranéenne, la décision avait suscité un tollé chez les supporters et même chez certains dirigeants du club, qui avaient exprimé leur discordance en démissionnant dans la foulée.

On pensait alors que l’image d’un Camp Nou désert ne se répéterait jamais plus. Mais voilà, une pandémie mondiale plus tard, l’image d’un antre barcelonais dénué de fidèles est devenue routinière. Pourtant, à l’approche du Clásico, les suiveurs locaux du Barça restent quelque peu incrédules : il leur coûte d’imaginer leur club se mesurer au rival éternel dans un silence de cathédrale.

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"Un Barça-Real sans public, c’est un match décaféiné. L’attrait de ce match, c’est l’ambiance qu’il y a au stade. Ça rend ce match différent de tous les autres", confie Xavi, membre de la peña [ndlr : association de supporters reconnue par le club] de la creu de Sant Jordi, située à quelques kilomètres du Camp Nou. Pour Victor, socio n°60 542 du Barça, même son de cloche : "Un Barça-Madrid sans public, c’est une chose très triste, avoue-t-il. Très triste".

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Clásico sous distanciation sociale

Comme à l’accoutumée, le Clásico en Espagne commence à se vivre des jours à l’avance. Chaque édition des quotidiens sportifs comporte davantage de références au match de samedi que la précédente. Sur les plateaux télé, les éditorialistes aiguisent leur lame argumentative au fil des débats. À la radio, les chroniqueurs se coupent toujours plus la parole à mesure que les jours passent. Bien préparer son Clásico c’est au fond se poser cette question éternelle : quelle équipe arrive en meilleure forme au match le plus important du calendrier ? La réponse est susceptible de varier tous les deux jours…

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Si les médias n’ont rien changé à leur mode opératoire à l’heure de raviver la rivalité, cette année la magie peine à prendre auprès des socios de Barcelone. "On ne peut pas dire que c’est un match quelconque, car tu joues quand même contre le Real Madrid. Mais le fait de ne pas pouvoir se réunir entre peñistas fait qu’honnêtement, on ne le voit pas comme un Barça-Real. D’habitude, on se réunit plusieurs heures à l’avance, on va boire une bière, on mange ensemble, et ensuite on va tous ensemble au stade", raconte Victor, lui aussi membre d’une peña barcelonaise, celle de Sant Andoni.

Parmi les millions de supporters que le Barça possède à travers le monde, Victor et Xavi font partie d’une chanceuse minorité : celles des abonnés. Se rendre au Camp Nou n’est pour eux qu’une affaire de minutes. "Aussi loin que je me souvienne, tous les matches je les ai vécus au stade ou dans le local de la peña. Tout ça est une expérience nouvelle pour moi", conte Victor au sujet des matches à huis-clos. Pour la première fois depuis des décennies, le socio n°60'542 regardera le match depuis son canapé. Esseulée, sa voix ne se mélangera pas à celle des autres culers.

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"Plus de touristes dans le stade que de socios" sauf pour ce match

En dépit de sa capacité, le Camp Nou n’est pas réputé pour sa chaude ambiance. Néanmoins, les choses diffèrent lors du Clásico, à commencer par le nombre de spectateurs. "Le jour du Clásico c’est le jour où tout le monde veut aller au stade. Personne ne cède sa place, le socio veut être présent. C’est le genre de matches où le Camp Nou est plein à craquer", explique Xavi.

Conséquence amusante, on tombe nez à nez avec des voisins de siège que l’on n’avait plus vu depuis un an. "Il y a des gens qui libèrent toujours leur place et que tu vois seulement lors des matches les plus importants. Ces dernières années, la tendance est à ce qu’il y ait plus de touristes dans le stade que de socios. Beaucoup de socios ont créé une tendance consistant à libérer leur siège, ce qui fait que tu peux arriver à un match et être entouré de touristes", regrette Xavi.

Peu de touristes… et peu de madridistes. Président de la confédération des penyas du Real Madrid en Catalogne, Pepe Ribó a parcouru le pays en long et en large pour suivre les Merengues, mais il met un point d’honneur à boycotter l’enceinte du rival : "Par principe, on n’y va jamais. On y était allé il y a très longtemps, mais si c’est pour devoir voir le match dans une cage de plexiglas tout en haut du stade sans pouvoir rien faire, on est mieux devant la télévision".

Les supporters du Real à Bernabéu

Crédit: AFP

Ainsi, les jours de Clásico la composition du public est quasi exclusivement catalane (plus de 90% des socios du Barça proviennent de cette région), ce qui permet de retrouver une atmosphère digne des années 2000 au Camp Nou (si l’on excepte les tifos très artificiels déployés dans le stade - le tifo de 2018 contenant un message en anglais avait d’ailleurs fait polémique-).

À l’époque, Easyjet n’abreuvait pas la ville de voyageurs à raison de plusieurs vols par jour et la popularité du Barça n’avait pas explosé à l’international. Depuis, le paysage a évolué. Regardé aux quatre coins du globe, le Clásico est devenu un produit. Seuls les fans de la péninsule, garants de la tradition, se préoccupent encore des enjeux politiques, culturels et identitaires de cette opposition. Et samedi, ils seront absents.

"Il y a tellement de choses qui vont au-delà du match lui-même : les villes, la culture, l’idéologie. Sans public, le Clásico va être quelque peu amputé des identités locales. Ce sera davantage deux équipes qui joueront l’une contre l’autre plutôt que deux villes", analyse Jonathan Oliveira, chercheur en histoire ayant travaillé sur les questions identitaires relatives au FC Barcelone. Cette partie entre les deux géants du football espagnol aurait finalement pu se jouer n’importe où, cela n’aurait pas changé grand-chose.

Ce sera le Clásico officiel le plus déterritorialisé de l’histoire. L’horaire choisi (16h heure locale) n’est à ce sujet pas anodin. De la sorte, la partie sera visible à Pékin, New York, au Cap ou à Bogota. "Ce Clásico montrera un Barça plus global alors que normalement, c’est l’inverse : c’est le match le plus local de la saison. Les caractéristiques du Clásico sont en train de changer durant la pandémie", complète le chercheur.

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Vivre le clubisme autrement

Ce qui est aussi en train de changer, ce sont les rapports entre les fans et leurs clubs. Quand la Liga a fait son retour en mai, il était encore possible d’accéder aux locaux des peñas. Mais depuis la seconde vague, les réunions ne peuvent excéder six personnes à Barcelone. Rapidement, les supporters se sont retrouvés à vivre leur passion de manière isolée.

"Au début, on souffrait pas mal du fait de ne pas pouvoir soutenir l’équipe. Mais au final, on s’habitue. Tout est plus froid, il y a moins d’attachement émotionnel, relève Pepe Ribó. On s’habitue, il n’y a pas d’autre choix. Ça aurait été pire qu’ils suspendent le championnat comme ils l’ont fait en France". Côté blaugrana, Xavi ressent aussi cet éloignement : "Je vis mon barcelonisme de façon très limitée. Au travers de la radio, d’internet, des réseaux sociaux. Ça se limite à ça".

Ces derniers temps, les réseaux sociaux auront eu le mérite de rapprocher les supporters du Barça entre eux. L’activisme y est de mise et c’est ici que s’organise la résistance contre l’actuelle direction. Ainsi, c’est grâce aux réseaux sociaux que les opposants au président Josep Maria Bartomeu auront réussi à faire aboutir une motion de censure contre lui et son conseil d’administration, et ce malgré l’ostracisme de la presse locale, une pandémie mondiale et pléthore de pronostics défavorables. Du jamais vu !

Toutefois, la présence des supporters locaux sur les réseaux sociaux est limitée. Les abonnés et les peñistas sont des personnes dont l’âge moyen flirte davantage avec la cinquantaine que la vingtaine. "Être sur les réseaux sociaux ? Non, non. On se voit avec les gens du quartier et c’est tout. Nous sommes une peña de quartier", tranche Victor, qui aurait préféré que le match soit reporté jusqu’à ce que le public puisse faire son retour, comme cela a été le cas pour la finale de Coupe du Roi entre l’Athletic et la Real Sociedad. "Quand ils nous laisseront revenir au stade, eh bien nous, qui sommes les plus fidèles, irons. Comme toujours". En attendant, Victor vivra ce Clásico décaféiné depuis chez lui, "avec les nerfs à vif".

Un tifo déployé dans les tribunes du Camp Nou, le stade XXL du FC Barcelone.

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