Clark Kent ? Jésus Christ ? Mieux : Hatem Ben Arfa

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LIGUE 1 - Il ne vole pas, ne marche pas sur l'eau, mais c'est tout comme. Hatem Ben Arfa enchante Nice autant que la Ligue 1. Et c'est bel et bien un miracle. Cela valait bien cette petite fantaisie en faveur de l'Aiglon...

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Le plus beau miracle de la saison 2015-2016 sera pour toujours la résurrection du plus grand talent du football français. Il y a encore un an on riait discrètement quand on entendait que Ben Arfa était sur le point de rejouer au football. S’il était si gênant de le voir revenir c’est que depuis longtemps Ben Arfa n’était plus le nom d’un homme mais celui d’une maladie. Laquelle ?
On a dit "Hatem est ressuscité", "Hatem a fait pénitence". On a dit que les années passées à l’écart du monde, à suer, à douter, avaient enfin changé l’enfant sauvage et indiscipliné en homme mûr, rigoureux et toujours docile. On a dit que le métier avait fait son oeuvre et qu’enfin il avait donné raison aux grands prêtres de la moralité en retrouvant sagement le chemin rectiligne de la respectabilité (et de l’équipe de France). On a peut-être raison. Au point maintenant que Ben Arfa est devenu une allégorie de la rédemption, le héros d’une fable sur la seconde chance, l’exemple convaincant d’une maxime enfin universalisable : "C’est en travaillant qu’on obtient des résultats". En voyant un tel talent se soumettre à son tour à la rectitude des injonctions des moralistes, les philistins savourent aujourd’hui avec perfidie leur nouveau triomphe sur l’insolence et la désinvolture.

De quoi Ben Arfa est-il le symptôme ?

Il y a pourtant quelque chose qui cloche. Ben Arfa a-t-il changé ? Quand on le regarde aujourd’hui, il reste chez Hatem la même impression d’aisance balle au pied (gauche) qui, il y a dix ans, avait plongé l’amateur de conduite de balle tête levée dans l’extase footballistique. Ce gamin n’a jamais été n’importe qui pour nous. Il y avait du Platoche, du Zico et du Diego en lui. Chez Cruyff et Butragueño, ce sont ses démarrages arrêtés à vingt mètres du but adverse au milieu d’une forêt de jambes qui nous avaient aussi emballés. Et puis avec Bergkamp et Ronaldo, ce sont les slaloms au milieu des défenses qui nous avaient bien préparés à aimer cet Hatem comme des fous.
Il ressemblait à tous nos héros en même temps. Il a toujours habité la demi-seconde d’avance que ses prédécesseurs eurent toute leur vie sur leurs défenseurs, la syncope qui transformait chacun de leur crochet gauche en une mélodie à la rythmique prodigieuse. On dira à nos enfants que Ben Arfa aussi, avait du swing. Mais dira-t-on autre chose de lui ?

À l’abri des représailles

Ce qui est unique et bouleversant chez Ben Arfa en réalité, ce n’est pas son talent. Au contraire. Cette facilité technique, cette aisance à éliminer quiconque se met sur sa route sont même un boulet qu’il traîne depuis l’adolescence. À Lyon, Marseille, Newcastle, Hull City, en équipe de France, partout où il avait manqué un dribble on entendait toujours le même reproche. Comme on en avait voulu à La Fontaine de faire parler les animaux ou à Mozart de composer beaucoup trop bien, on en voulut à Ben Arfa de ne pas être plus altruiste et de ne jamais laisser descendre son ego à la hauteur de celui de ses coéquipiers.
Un soir de défaite sur Marseille, on l’accusa même de ne pas prendre le football assez au sérieux et de sourire un peu trop fort quand les états d’âmes convenus de ses collègues semblaient miraculeusement les épargner de la critique individuelle. Si les médiocres aiment compter un grand joueur dans leur rang, ce n’est pas pour l’admirer les soirs de victoire mais parce qu’ils ont l’assurance que derrière un Ibra, un Messi, un Hatem, on survit très bien aux nuits de déroute.

L’homme de glace

Alors on a dit, pour le faire progresser, qu’Hatem devait entrer dans un collectif, être plus régulier, savoir répéter les performances s’il voulait gagner l’estime des experts. Mais à force d’intenter contre lui des procès en égoïsme et en mauvaises manières, à force de voir en chaque crochet manqué les conséquences d’un individualisme forcené, on était finalement parvenu à l’isoler de tous les autres.
Peu à peu, Hatem est devenu l’image de la réalité qui l’entoure. Oui Hatem est individualiste. Mais c’est de notre faute. Écoutez ce qu’écrit un jour le philosophe Alexis Philonenko sur Bjorn Borg, tennisman devenu fou à force de régularité "On le dit taciturne sans voir qu’on le rend taciturne. On l’entraîne petit à petit dans les matches où l’exigence première est la répétition parfaite des coups appris, et le mot 'jeu' entre dans sa tête. Borg joue, mais il ne s’amuse pas." Comme Borg, Hatem jouait mais ne s’amusait plus.

Le génie de Clark Kent

Claude Puel nous offrit un jour la clé de la résurrection niçoise. Elle n’avait rien à voir avec la morale. Pour être exceptionnel plus souvent, commençons déjà par être normal tout le temps. Voilà ce qu’est la "régularité". Il s’agit non de rendre répétitif ce qui était destiné à être seulement extraordinaire mais plutôt de rendre normal ce qui n’existait jusque-là qu’entre deux fulgurances. "Si on lui dit ‘Hatem, fais ce que tu veux’, ça va être le foutoir. Il va faire un ou deux trucs bien, mais autour de lui, on ne va plus savoir quoi faire quand il va lâcher le ballon. Plus personne ne va se démarquer ou bouger autour de lui, l’équipe deviendra trop prévisible pour l’adversaire et, au final, on ne gagnera pas le match. Si Hatem est aussi imprévisible maintenant, c’est qu’il est dans le liant et que d’un seul coup, sans qu’on puisse deviner quand, il accélère. Pour moi, le jeu, c’est ça: créer des trucs au milieu d’une organisation, un bordel organisé".
Ben Arfa a le génie de Clark Kent et de Jésus Christ. Tous ses efforts sont employés à ne pas le dévoiler trop vite. En incluant Ben Arfa dans le patient travail de construction au milieu de terrain (et non à l’isoler en pointe en le condamnant aux coup d’éclats permanents) Claude Puel a non seulement remis Hatem au centre du jeu mais offert au génie son meilleur soulagement : redevenir un homme.
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