"Ce titre, c'était une vraie fierté pour moi " : voilà comment Emmanuel Bessong, jardinier de l'En Avant Guingamp depuis six ans, décrit son trophée de champion de France des pelouses remporté devant le PSG en 2018. "Cette année-là, j'ai réussi à battre le PSG car les jardiniers du Parc des Princes ont eu un pépin en début de saison" se remémore Manu Bessong. "Leur pelouse est tombée malade très tôt dans la saison et ils ont eu un peu de mal à gérer tout ça. Ça les a beaucoup handicapé au niveau de la notation".

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17/08/2020 À 07:52

En effet, depuis la saison 2015-2016, les pelouses des clubs de Ligue 1 sont notées après chaque rencontre. Des notes distribuées par les clubs, l'arbitre et le diffuseur TV, basées sur plusieurs critères d'évaluation (trajectoire du ballon, qualité des appuis, aspect visuel, couleur...). Cette moyenne sacre à la fin de la saison la plus belle pelouse du championnat. Un championnat des pelouses âprement disputé dans lequel le Paris Saint-Germain est longtemps apparu comme intouchable (quatre titres sur cinq possibles). Troisième en 2016 et 2017 puis dauphin du PSG en 2019, c'est à l'issu de la saison 2017-2018 qu'Emmanuel Bessong obtient la distinction suprême pour un jardinier en Ligue 1.

On ne joue pas dans la même catégorie que le PSG

"Cette saison-là, au Roudourou, j'avais démarré en fanfare avec une pelouse de très bonne qualité", précise Manu Bessong. Très tôt, l'En Avant Guingamp caracole en tête du championnat des pelouses. Après deux journées de Ligue 1, le PSG est lui loin derrière, à la 13e place. Mais ça ne va pas durer. Durant toute la saison, le club de la capitale remonte petit à petit au classement. "Il n'y a que le PSG qui est capable de faire une telle remontée. Ils sont revenus très fort jusqu'à la dernière journée. Mais le petit retard qu'ils avaient pris au début de la saison ne leur a pas permis de me passer devant" raconte le jardinier du Roudourou. "Pour être honnête, je pense que si on ajoutait quatre journées de championnat, ils m'auraient rattrapé".

Manu Bessong trace les lignes au stade du Roudourou, à Guingamp

Crédit: DR

Pour Guingamp, ce titre de plus belle pelouse de l'Hexagone est un évènement. "C'était une vraie fierté pour moi et pour mon entreprise d'avoir pu rivaliser jusqu'au bout avec Paris. On ne joue clairement pas dans la même catégorie". Emmanuel Bessong est seul à s'occuper quotidiennement de la pelouse du Roudourou depuis la descente de l'En Avant en Ligue 2. A l'époque où le club faisait partie de l'élite du football français, ils étaient deux en charge du gazon breton. Au PSG, ils sont trois jardiniers à temps complet. "A Paris, chaque année, ils font la différence en hiver. C'est durant cette période qu'ils explosent tout le monde. Et en plus c'est pendant ces trois mois d'hiver que les matches s'enchainent, que les équipes jouent tous les 3-4 jours. On a moins de temps pour s'occuper de la pelouse. Eux, ils peuvent chauffer leur pelouse jusqu'à 15 degrés tout l'hiver. Ils utilisent également de la luminothérapie toute l'année. Moi, en Ligue 1, j'avais des consignes, je devais chauffer à 7 ou 9 degrés grand maximum car ça coutait extrêmement cher".

Une problématique très récente en France

Un coût trop important pour beaucoup de clubs. Et qui a pendant longtemps été jugé accessoire. "La question des pelouses est une problématique assez récente en France. Ce monde est devenu très professionnel depuis 10 ans environ. Mais la France a rattrapé son retard assez rapidement" estime Christophe Sparfel, responsable commercial dans la société familiale Sparfel qui emploie Emmanuel Bessong. Largement en retard sur leurs homologues britanniques notamment, les clubs professionnels français accordent depuis plusieurs années de plus en plus d'importance à la qualité de leur gazon. "Aujourd'hui, en France on a plus beaucoup de club où le terrain est vraiment horrible" poursuit Christophe Sparfel.

Oublié les gazons de placage, posés en rouleau ou en plaque dans les stades et changés tous les six mois par les clubs. La pelouse traditionnelle sur terre a souvent laissé place à une pelouse hybride où le gazon pousse sur un substrat élaboré, composé en majorité de sable. "L'avantage du sable c'est que l'eau passe totalement à travers donc il y a une très bonne absorption, détaille Christophe Sparfel. L'inconvénient c'est que le sable se déforme énormément. Par conséquent, pour renforcer le terrain on rajoute des fibres synthétiques qui représentent environ 5% de la masse globale d'une pelouse". Résultat, le gazon passe l'hiver et vit plusieurs années au sein d'un stade, pour un coût d'installation qui peut varier entre 500 000 euros et 1,5 million d'euros selon ses caractéristiques.

Le poste de ground manager, venu tout droit du Royaume-Uni, a fait son apparition en France il y a quelques années. Le plus connu de tous, Jonathan Calderwood, star des jardiniers anglais en charge de la pelouse du Parc des Princes depuis 2013, détaillait, lors de son arrivée, la perception de ce métier dans l'Hexagone : "En France, on n’écoute tout simplement pas les jardiniers. Il y a peu de respect et de considération pour ce métier". Depuis, les mentalités ont évolué. Et la pelouse est devenue un acteur à part entière d'une rencontre. "On voit clairement une évolution la dessus, déclare Manu Bessong. Depuis l'année dernière, la Ligue a même mis en place des barèmes de hauteur de tonte. Ça évite, comme ça se faisait beaucoup avant, que les petits clubs reçoivent les grosses équipes avec une pelouse un peu plus haute, pour ralentir le jeu."

Jonathan Calderwood, le "greenkeeper" du Parc des Princes

Crédit: AFP

De joueur pro à jardinier

Des pratiques qu'Emmanuel Bessong a connu dans la peau d'un joueur avant de devenir jardinier. "J'ai un parcours assez atypique" rigole Manu. "J'ai commencé ce métier il y a 15 ans alors que je n'étais pas du tout prédestiné à faire ça." Footballeur professionnel pendant plusieurs années, le Camerounais de 44 ans a beaucoup voyagé. Cameroun donc, puis Indonésie, Corée du Sud, Chine ou encore Turquie. "J'avais fait quelques essais en France, comme à Troyes en 2000, mais ça n'a jamais été concluant." C'est après sa carrière de joueur, en 2003, que la France va l'accueillir. En Normandie. "Le président du club de l'USPAC, à Pont de l'Arche, dans l'Eure, voulait faire grandir son club. Il cherchait quelqu'un d'expérimenté pour encadrer ses jeunes". Manu y pose ainsi ses valises et devient entraineur-joueur de l'équipe fanion.

Alors salarié du club, ce dernier lui propose de lui payer ses diplômes d'entraineur. "Devenir entraineur, c'était un objectif que je m'étais fixé pour mon après carrière" explique-t-il. Mais une autre occasion professionnelle va rapidement se présenter à Emmanuel Bessong. "En fait, petit à petit que le club grandissait, il est arrivé un moment où le club n'avait plus les moyens de me payer. Le président m'a alors proposé de me trouver un travail. Il connaissait quelqu'un qui travaillait dans une entreprise d'espace vert. C'est comme ça que j'ai commencé à apprendre le métier de jardinier. Par pur hasard". Deux ans après ses débuts dans le métier, le nouveau jardinier va re-découvrir le monde professionnel. Son employeur remporte l'appel d'offre pour entretenir la pelouse du Havre au Stade Jules-Deschaseaux.

Un transfert en Bretagne et un nouveau challenge

"Au début j'ai beaucoup souffert. Je ne maitrisais rien du tout, je ne savais rien, c'était vraiment compliqué" se souvient-il. Après cinq ans en Normandie, le jardinier camerounais, devenu salarié de l'entreprise Sparfel, créée en 1969 en Bretagne, et présente aujourd'hui dans plusieurs pays, va être transféré en Bretagne. Sparfel décroche le chantier du Roudourou. "Dans l'entreprise il cherchait quelqu'un qui avait de l'expérience. J'étais le plus expérimenté et ils m'ont proposé de prendre en charge ce nouveau projet". "On connaissait ses qualités, il avait fait ses preuves au Havre et puis il avait un discours engagé, très rassurant pour nos clients. C'était le candidat parfait pour Guingamp." reconnaît Christophe Sparfel.

Un beau challenge pour Emmanuel Bessong. Après avoir remporté la Coupe de la Ligue, L'En Avant dispute cette saison 2014-2015 la Ligue Europa. "C'était un projet très interessant. J'allais retrouver la Ligue 1 et surtout découvrir la Coupe d'Europe, se rappelle Manu Bessong. Et puis à l'époque, la pelouse de Guingamp faisait souvent la une des journaux car elle était catastrophique. Elle avait beaucoup fait parler d'elle. Je savais que j'arrivais sur un chantier difficile mais c'était excitant".

Tu as changé ma vie

Très rapidement le travail du jardinier porte ses fruits. La pelouse de Guingamp est méconnaissable et le club aborde ses premiers matches de Ligue Europa sur un gazon de qualité. Pour le plus grand bonheur de Jocelyn Gourvennec, entraineur des Bretons entre 2010 et 2016. "Le coach m'a dit que j'avais changé sa vie, explique Manu Bessong. Il m'avait expliqué qu'à cause de l'état de la pelouse, il était obligé, dans ses causeries et sa mise en place tactique, d'inciter ses joueurs à jouer plus d'un côté que de l'autre du terrain."

En effet, la pelouse située du côté de la tribune présidentielle ne voit presque jamais le soleil en hiver au Roudourou, rendant le gazon impraticable sur un bon tiers du terrain. "C'était un paramètre qui rentrait en compte au moment de préparer ses matches. Et Gourvennec voulait mettre en place un football basé sur des attaques rapides. Il ne pouvait pas. Grâce à ma pelouse, il avait désormais les outils pour le faire et pour appliquer sa philosophie de jeu." "De plus, à l'époque, la pelouse avait bon dos" s'amuse Manu Bessong. "Quand l'équipe ne jouait pas bien, ils remettaient beaucoup de chose sur l'état de la pelouse. C'était une excuse facile. Aujourd'hui, ils ne peuvent plus se réfugier derrière ça. Les joueurs jouent sur un billard." Un billard élu donc plus beau gazon français il y a trois ans.

Jocelyn Gourvennec, l'entraîneur de Guingamp, vainqueur de la Coupe de France 2014.

Crédit: AFP

Manu est formidable, c'est une force de la nature

Aujourd'hui Emmanuel Bessong connait le Roudourou comme sa poche. "Je vais au stade au moins six jours par semaine. Il y a juste le dimanche que je n'y vais pas, même si parfois j'y passe juste pour jeter un oeil, faire attention qu'elle ne soit pas tombée malade. La pelouse est un être vivant comme tout le monde. Du jour au lendemain, elle peut attraper un rhume ou une grippe, dans ce cas il faut agir très vite". Au petit soin avec une pelouse devenue au fil des années bien plus qu'un outil de travail, Emmanuel Bessong la considère parfois comme un membre de sa famille. "Oui c'est vrai, on a appris à se connaitre, j'ai passé beaucoup de temps avec elle" argumente-t-il.

"Manu est formidable, c'est une force de la nature et il connait très bien son métier" note Christophe Sparfel à propos de son salarié. "Et puis il a une mentalité d'ancien sportif de haut niveau, c'est un challenger. La seule chose qu'il souhaite c'est gagner. Les anciens pro, ils ont ce culte de la gagne. Manu est malheureux quand le club perd. Il était très triste quand Guingamp est descendu en Ligue 2" confie celui qui a repris, avec ses quatre frères, il y a 15 ans, la société fondée par son père. "Il est également très proche des joueurs et de la direction du club, c'est un vrai partenaire pour eux. Il vit le foot de l'intérieur, il sait ce que c'est, il connait. Et puis surtout il sait ce que les joueurs attendent de son travail."

"C'est vrai que j'ai une relation très forte avec certains joueurs" admet Manu Bessong. "J'ai une vraie relation de grand frère à petit frère. Quand ils me félicitent pour la qualité de la pelouse, moi je peux leur donner quelques conseils." Benjamin Mendy, Ryad Mahrez et Zacharie Boucher au Havre, Marcus Thuram a Guingamp. Manu a conservé de très bonnes relations avec tous ces joueurs qu'il a vu grandir. Avant, pour la plupart, de les voir éclore à plus haut niveau, dans d'autres clubs en Europe.

La pelouse du Stade du Roudourou, championne de france des pelouse de Ligue 1 en 2018

Crédit: DR

Si j'avais été joueur, après mon titre, j'aurais eu des sollicitations

De quoi donner une idée au jardinier ? "Il n'y a pas vraiment de mercato pour les jardiniers comme pour les joueurs" rigole t-il. "Les gros clubs, quand ils ont beaucoup d'argent, ils vont chercher des jardiniers en Angleterre. Là-bas, ils ont une vraie science du gazon. Mais les petits clubs comme Guingamp, Nancy, Reims... ils ne peuvent pas se permettre de payer un jardinier autant d'argent. Au PSG, le jardinier a presque le salaire d'un joueur de foot. Nous on est payé entre 1800 et 2000 euros. Lui, c'est 30 000 euros, il y a vraiment un monde d'écart" observe Emmanuel Bessong. S'il admet que rejoindre un club plus important que l'En Avant Guingamp est l'un de ses objectifs, il ne veut pas partir, pour partir. "La Bretagne, j'aime bien. Je bougerais seulement s'il y a une offre concrète, un beau projet ailleurs qui se présente à moi."

"Si j'avais été footballeur, après avoir été champion de France des pelouses avec Guingamp, j'aurais eu des sollicitations. J'aurais surement été transféré dans un gros club comme Manchester ou le Real. Mais en tant que jardinier, ça ne fonctionne pas tout à fait pareil..." Pour le plus grand bonheur du Roudourou.

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