Octobre 2000. Vingt ans avant l'arrivée de Bruno Guimarães à l'OL, dernier Brésilien à avoir posé ses valises à Lyon, en janvier dernier, et moins de deux mois après sa signature à l'Olympique Lyonnais, Edmilson s'apprête à rejoindre la sélection brésilienne de l'autre côté de l'Atlantique. Il est 22h30, Isabelle Dias, traductrice embauchée cet été-là par l'OL, reçoit un coup de téléphone : "Bonjour Isabelle, c'est Edmi. Je t'appelle car je voulais te remercier pour ton soutien depuis mon arrivée. Tu as été mon seul rayon de soleil depuis deux mois que je suis là. Je pars demain en sélection et je ne reviendrai pas à Lyon." "A ce moment-là, je me suis décomposée" raconte Isabelle Dias. Recrutée à l'été 2000 pour donner des cours de français aux lusophones présents dans l'effectif de l'OL, le destin de cette Franco-Portugaise va basculer après ce coup de fil.

"Isabelle débutait sa mission avec nous" se remémore Olivier Blanc, directeur général adjoint de l'OL à cette époque-là. "C'était la première fois qu'on faisait appel à une personne extérieure pour faciliter l'intégration des joueurs, surtout des étrangers, qui arrivaient à Lyon. Avant Isabelle, c'était des choses que j'étais amené à faire en interne mais de manière ponctuelle" précise-t-il.

Ligue 1
Saint-Etienne, Puel et poings liés
IL Y A 12 MINUTES

"Je suis arrivée au club en même temps qu'Edmilson, explique Isabelle Dias. A l'époque, j'étais formatrice en langue, je travaillais avec les étrangers d'origine portugaise et brésilienne qui voulaient s'installer dans la région lyonnaise. Lorsque Edmilson est arrivé, le club cherchait une personne bilingue portugais-français, ils sont tombés sur moi." Pour cette fan de l'OL, abonnée avec son papa dans la tribune Jean-Bouin du stade de Gerland, les premiers pas auprès des joueurs ressemblent à un rêve éveillé. "Le premier cours que j'ai donné à Sonny Anderson (arrivé l'été précédent à l'OL en provenance du FC Barcelone) et à Edmilson, c'était très particulier" se rappelle Isabelle Dias. "Les deux joueurs ne savaient pas si le club était parvenu à trouver une personne bilingue pour leur donner des cours. Quand ils sont arrivés dans la salle, pensant que je ne les comprenais pas, ils discutaient entre eux. Edmilson disait à Sonny : 'Je ne veux pas retourner à l'école, je veux rester avec toi. Ҫa fait 10 ans que je n'ai pas mis les pieds dans une école'".

L'OL était un peu novice dans l'accueil des étrangers

Finalement les deux joueurs sont vite rassurés par Isabelle qui parle portugais couramment. "Edmilson n'avait pas été scolarisé longtemps dans sa vie. Il appréhendait énormément de prendre ces cours de langue avec moi" détaille la traductrice devenue rapidement bien plus que cela au sein du club. Car pendant plusieurs années la filière brésilienne va marcher à plein régime du côté de Tola Vologe et du stade de Gerland. Claudio Caçapa posera ses valises l'hiver suivant, rapidement suivi par des joueurs qui ont, pour certains, marqué l'histoire de l'OL : Juninho, Cris, Nilmar, Fred, Elber, Fabio Santos, Cleber Anderson, Ederson... Dernier Brésilien en date à avoir rejoint Lyon, en janvier dernier, Bruno Guimarães s'inscrit dans cette longue liste de joueurs auriverdes à avoir fait, un jour, le bonheur des Rhodaniens.

Edmilson et Juninho (Olympique Lyonnais)

Crédit: Getty Images

"A l'arrivée d'Edmilson, l'OL était un peu novice dans l'accueil des étrangers. De faire venir Edmi, c'était un pari un peu fou", estime Isabelle Dias, 20 ans après. Un pari fou qui s'avèrera rapidement payant. Moins de 10 mois après son arrivée et ses débuts en Ligue 1 face au rival stéphanois, le 5 mai 2001, l'Olympique Lyonnais remporte la Coupe de la Ligue aux dépens de l'AS Monaco, remportant ainsi son premier titre depuis 1973.

Que ce serait-il alors passé si, quelques mois plus tôt, le défenseur auriverde avait quitté son nouveau club, à peine arrivé en Europe ? Si personne ne le saura jamais, la stratégie de l'OL de miser sur des extracommunautaires aurait certainement pris un coup dans l'aile. Echaudé par cet épisode, l'OL aurait-il alors pris le risque de faire venir Caçapa à l'hiver 2001 ou encore le milieu de terrain de Vasco de Gama, Juninho Pernambucano, inconnu du grand public, l'été suivant ?

On a jamais imaginé le pire, même quand les choses étaient compliquées au début de l'aventure d'Edmilson à Lyon

Olivier Blanc tente d'apporter quelques réponses à ces questions. S'il considère, 20 ans après, le faux-départ d'Edmilson comme un "non-évènement, car Edmilson est finalement resté quatre saisons à l'OL", ce qu'il s'est passé avec le défenseur et milieu de terrain brésilien a permis à l'OL d'avancer et d'apprendre. "Je ne sais pas du tout ce qui aurait pu changer pour le club en cas de départ d'Edmi. On a jamais vraiment été dans l'état d'esprit que ça pouvait mal finir. Même quand les choses étaient compliquées au début de son aventure à Lyon. Je pense que c'est l'une des raisons qui ont fait que ça s'est finalement bien terminé avec Edmilson. C'est souvent quand vous pensez au pire que ça arrive...", souligne l'ancien directeur général adjoint en charge de la communication, arrivé au club à l'été 1989.

"Ҫa nous a tout simplement permis de rapidement nous rendre compte à quel point l'intégration d'un joueur dans son nouvel environnement était important", conclut Olivier Blanc. "Et puis on savait qu'on allait en avoir de plus en plus besoin avec l'arrivée de plusieurs Brésiliens au club les années suivantes."

https://i.eurosport.com/2020/03/03/2788297.jpg

C'est, en partie, sur ces joueurs venus du Brésil que l'OL a ensuite construit sa domination lui permettant de régner sur la France du football durant près d'une décennie, remportant sept titres consécutifs entre 2002 et 2008. Lors de ses sept sacres nationaux, à chaque fois, les Gones de Jean-Michel Aulas étaient emmenés par un capitaine brésilien (Sony Anderson, Caçapa puis Juninho).

De quoi, quelques années plus tard, comprendre à quel point l'information que vient d'avoir Isabelle Dias en ce soir d'octobre 2000 est importante pour le futur du club rhodanien. "Avant de recevoir cet appel, je ne pouvais même pas imaginer qu'un joueur de football se sente si mal. On ne se rend pas compte de la solitude d'un footballeur" explique-t-elle. "Il faut bien se mettre à la place d'un joueur de 20 ans qui vient du Brésil. Il traverse l'Atlantique et débarque dans un pays qu'il ne connaît pas, découvre une nouvelle langue, une nouvelle culture" détaille Olivier Blanc. "Au club on s'est tout simplement demandé ce qu'on aimerait qu'on fasse si on était à la place de ces jeunes joueurs brésiliens." L'OL va alors, dans les années suivantes, institutionnaliser le rôle d'Isabelle. "Ҫa venait en complément de ce qu'un coach ou un président pouvait apporter. Isabelle n'était pas là pour parler technique, elle était là pour parler humain."

"Edmilson n'était pas bien du tout quand il m'a passé son coup de fil, ça se sentait" souligne la prof de langue. Déraciné de son Brésil natal, avec pour seul point de repère entre Rhône et Saône sa jeune compagne de 19 ans, Edmilson n'est pas heureux à Lyon. Le jeune Brésilien est touché par la saudade, un sentiment de nostalgie propre aux lusophones, intraduisible, et devenu depuis sa première utilisation au XIIIe siècle un mot-clé dans la culture portugaise, mais surtout un sentiment incontournable.

Il faut que vous nous aidiez à convaincre Edmilson de rester

"Comme j'étais supportrice et que je suivais l'actualité du club avant même de travailler pour eux, je connaissais l'investissement que représentait Edmi pour l'OL. Je connaissais les tenants et les aboutissants de ce dossier. Avec cette information que j'avais entre les mains, je ne savais pas quoi faire". Isabelle décide alors d'appeler Olivier Blanc. "20 ans après, très honnêtement, je ne peux pas dire que cette histoire m'a particulièrement marqué", avoue Olivier Blanc. Retraité depuis l'été dernier, celui qui fut pendant 31 ans directeur général adjoint à l'OL ne voit qu'une solution pour convaincre Edmilson de rester à l'OL. Et décide alors de s'en remettre à celle qui vient de lui annoncer la nouvelle.

Isabelle Dias et Caçapa le 6 février 2018 dans les tribunes du centre d'entrainement de l'Olympique Lyonnais à Décines

Crédit: AFP

"Il m'a dit : 'Vous faites quoi demain à 6h ?'. Je lui ai répondu que j'avais cours toute la journée, que je n'étais pas disponible" raconte Isabelle Dias. "Vous annulez vos cours, je vous paye votre matinée. Je vous veux à l'aéroport demain matin à 6h. ll vous fait confiance, il faut que vous nous aidiez à convaincre Edmilson de rester." Le lendemain matin, le joueur brésilien est surpris de voir Isabelle Dias à l'aéroport. "Je lui ai parlé quelques minutes en lui disant de partir au Brésil l'esprit tranquille et que quand il reviendrait, j'aurais trouvé une solution et j'aurais mis des choses en place pour qu'il se sente bien à Lyon. On s'est alors mis au travail pour broder quelque chose autour de lui, pour être présent pour lui et sa compagne. C'est comme ça que mon vrai job a démarré."

Après cet épisode, Isabelle Dias va prendre de plus en plus de poids à l'OL. Si elle continuera à donner des cours de français aux étrangers et de servir, de temps en temps, de traductrice en conférence de presse, le club de Jean-Michel Aulas va l'installer, à temps plein, dans un bureau de Tola Vologe. Son but : être présent auprès des nouveaux arrivants pour les aider à s'installer et ensuite à se sentir bien dans leur nouvelle vie. Aujourd'hui installée depuis 20 ans à l'OL, le rôle d'Isabelle Dias est très bien défini. "Je suis là pour les joueurs et leur famille, pour que tout se passe bien et pour qu'ils puissent se concentrer à 100% sur le terrain", explique-t-elle.

4 saisons, 5 titres et plus de 150 matches avec l'OL

De cette belle histoire d'octobre 2000, elle gardera un lien particulier avec Edmilson, champion du monde en 2002 avec le Brésil, qui fera les beaux jours de l'OL jusqu'en 2004 avant de s'envoler en Espagne, à Barcelone puis Villarreal. "Encore aujourd'hui, on s'écrit régulièrement. Il y a quelques semaines je lui ai parlé alors qu'il était à Paris. On s'est remémoré la première fois qu'il avait vu la Tour Eiffel. Il m'avait payé le billet de TGV Lyon-Paris car il voulait que je l'accompagne à la capitale. On est resté au moins deux heures devant la tour Eiffel pour attendre qu'il fasse nuit et qu'elle s'allume. C'était son rêve. On se gelait mais j'étais heureuse de voir qu'enfin il se sentait bien en France, loin de chez lui", se souvient Isabelle Dias.

Le passage de celui qui est devenu l'été dernier ambassadeur de Ligue 1 marquera à jamais l'OL. Et coïncidera avec le début de l'hégémonie lyonnaise sur le championnat de France. Edmilson disputera, en quatre saisons, plus de 150 matches sous les couleurs de l'OL, remportant au passage cinq titres (trois Championnats, un Trophée des champions et une Coupe de la Ligue), participant grandement à la plus belle période que le club ait connu dans son histoire. Une histoire qui aurait pu être bien différente si en ce mois d'octobre 2000 le natif de Taguaritinga avait décidé de rentrer au pays.

Edmilson (Olympique Lyonnais)

Crédit: Getty Images

Ligue 1
Blanquer fustige le football professionnel : "Une forme de cupidité et d'irréalisme"
22/11/2020 À 20:41
Ligue 1
Gignac de retour à l’OM ? "Miser uniquement sur des jeunes serait une erreur fatale" répond Longoria
21/11/2020 À 10:37