Dans le monde d’avant, les coaches et les joueurs étaient en première ligne hormis à Marseille où les dirigeants ont souvent vu leurs sièges trembler face à la vindicte populaire. Depuis quelques mois, voire quelques années, le courroux des supporters s'est déplacé vers les dirigeants (présidents, actionnaires, propriétaires).
A Marseille et Nantes, chaque match à domicile est désormais précédé d'une manifestation réclamant la démission de Jacques-Henri Eyraud et de Waldemar Kita. A Saint-Etienne, les Greens Angels ont une nouvelle fois réclamé la tête de leurs deux présidents la semaine dernière. A Bordeaux, l'arrivée des actionnaires américains a soulevé une grande vague de défiance.
Ligue 1
PSG, Lyon, Strasbourg, Lens : "Parfois, ça fonctionne bien"
21/01/2021 À 23:31
Le fossé n'a jamais été aussi profond entre les clubs et leur base parce que le football français traverse une crise d'identité. "Les supporters se sentent dépossédés de leurs clubs", nous éclaire Frédéric Scarbonchi, co-auteur du livre Supporter pour lequel il a sillonné la France durant un an pour aller à leur rencontre. "Et ce n'est pas forcément l'arrivée de capitaux étrangers qui l'explique. Au PSG par exemple, le Collectif Ultras Paris est en phase avec les dirigeants. On les consulte sur le design du nouveau maillot ou le prix des abonnements."

Fanzones et marché asiatique vs le terrain

Le nœud du problème est plus profond. Il touche à ce qui lie le supporter à son club, à son attachement viscéral. "Ce qui nous sépare, c'est notre vision du foot, fait savoir Florian, porte-parole des Ultramarines bordelais. Quand les Américains sont arrivés au club, ils nous ont dit : 'on va développer une activité autour du terrain, on va faire venir un nouveau public et multiplier les revenus additionnels'. D'abord, il existait déjà un public, ensuite l'important, c'est le terrain pas les mascottes, les fanzones, les pom-pom girls ou le marché asiatique. Ils ont un discours de patron de grosses PME complétement désentimentalisés."

Frédéric Longuépée.

Crédit: Getty Images

Voilà pourquoi le sujet est si sensible et le terrain si difficile à déminer. Parce qu'il oppose deux visions. Le mouvement ultra défend un football populaire qui trouve de moins en moins sa place dans un football qui tend à devenir un secteur d'activité comme un autre où le résultat sportif devient aussi important que le résultat comptable. Le supporter s’érige comme le garant des valeurs dans un sport en pleine mutation. Dans une Ligue 1 où le changement de propriétaire se normalise (à Marseille, Bordeaux, Nice, Nîmes, Monaco, Paris, Lille, Strasbourg ou Brest lors de la dernière décennie), le supporter est le point d'ancrage, il incarne l'histoire et la stabilité de l'institution.

L’ancrage local, question fondamentale

L'ancrage local est souvent l'étincelle qui fait exploser le baril de poudre. "Waldemar Kita est aussi critiqué car il n’est pas très souvent à Nantes. A Saint-Etienne, les supporters ont longtemps plus ciblé Bernard Caïazzo que Roland Romeyer qui a une forte attache locale. Pour les supporters, leur club n'est pas seulement une activité comme une autre et délocalisable comme une franchise américaine", note Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste de la question des supporters.
A Marseille, la cocotte a explosé après les déclarations très maladroites de Jacques-Henri Eyraud, le président de l'OM lors d'un Shack Talk : " Quand je suis arrivé à l’OM, j’ai été frappé de voir que 99 % des collaborateurs du club étaient marseillais. C’est un danger et c’est un risque." Se sentant dépossédé de "leur" OM, les Ultras demandent désormais avant chaque rencontre la démission de leur président. Un mouvement démarré en janvier quand l'OM se battait encore pour les premières places. Si la courbe des résultats peut être une variable d'ajustement de la colère des supporters, le mal semble plus profond qu'une série de défaites. C'est le cas à Marseille, où la ligne rouge semble avoir été franchie, mais surtout à Bordeaux.

Scapulaire et jeu à la nantaise

"Les résultats actuellement, peu importe, note encore Florian. On veut juste sauver notre club parce qu'on est triste de se sentir complètement dépossédés." Une dépossession qui passe par la détérioration, selon eux, de très nombreux symboles. Les changements de logos à Nantes et Bordeaux par exemple.

Le logo des Girondins de Bordeaux en 2020

Crédit: Getty Images

"Les Américains connaissent les Chicago Bulls, du coup ils se sont dit qu'on deviendrait les Bordeaux Girondins sur le logo. Et puis, ils ont éclairci le marine et blanc sur le maillot et remplacé le scapulaire par un chevron, énumère Florian. Tout ça pour nous vendre en Asie. Mais qu'est-ce qu'ils s'en foutent les Asiatiques des Girondins ? On a vendu 356 maillots en France en octobre et novembre (ndlr : selon 20 Minutes) et encore heureusement qu'on a Ben Arfa. Alors imaginez en Asie…"
A Nantes, le symbole, c'est le rectangle vert. La déconstruction du jeu à la nantaise, marque déposée qui a fait les succès et la réputation du club, reste la cause principale de la fracture profonde entre la direction et les supporters. "L'identité du club ici, c'est fondamental, note David Phelippeau, journaliste à 20 Minutes et suiveur du FC Nantes depuis de nombreuses années. Avant l'arrivée de la Socpresse en 2000, on avait à Nantes des techniciens au pouvoir (José Arribas, Jean-Claude Suaudeau, Raynald Denoueix). Ils étaient les seuls qu'on entendait. Avec Jean-Luc Gripond, Rudi Roussillon puis Waldemar Kita, on est rentrés dans l'ère des présidents qui savent. Ils prennent la place du sportif. Kita est arrivé en disant : 'vous allez voir ce que vous allez voir'. Le président omniprésent, ça ne peut pas passer à Nantes."

Quelle légitimité des supporters ?

L'arrivée de Raymond Domenech sur le banc, lui l'ancien rugueux défenseur de l'OL qui a longtemps incarné l'antithèse de ce laboratoire de jeu que fut la Jonelière, a alimenté la colère des Ultras qui ont mené des actions spectaculaires ces dernières semaines. Reste une question essentielle : quelle est la légitimité de ces groupes qui ne représentent jamais la totalité des supporters ? "C'est très difficile à évaluer, reconnaît David Phelippeau. Aux manifestations, ils sont 300 à 500 grand maximum. A une époque, j'aurais pu dire c'était une minorité. Ça ne l'est plus, je le sens autour de moi. Mais on ne peut pas l'évaluer, c'est vrai."

Des supporters nantais lors d'une manifestation contre Waldemar Kita, en décembre

Crédit: Getty Images

Comment réconcilier les deux mondes a priori si loin l'un de l'autre ? "Il faut trois ingrédients : l'ancrage local, la formation et le sentiment d'appartenance. C'est ce qui a créé des Giresse, des Lizarazu, des Dugarry", préconise le porte-parole des Ultramarines. A la Nantaise, associations des "Amoureux du FC Nantes", propose un projet d'actionnariat populaire pour reprendre les commandes du club autour d'un pool d'entrepreneurs locaux.
"C'est une idée romantique, continue Phelippeau. Est-ce que ça peut se marier avec l'économie actuelle du foot ? Ça semble utopique." Et qu'en pensent les clubs et leurs dirigeants ? Joint par nos soins, ni les Girondins, ni l'ASSE, ni l'OM, ni Nantes n'ont souhaité répondre à nos questions. Un silence qui en dit long sur le malaise et l'ampleur de la fracture.
Ligue 1
"Il est temps de prendre le contrôle de ma carrière" : Depay énigmatique sur son avenir
IL Y A 11 HEURES
Ligue 1
C'est presque fait : Baticle devrait quitter l'OL et rejoindre Angers
IL Y A 11 HEURES