Par Timothé Crépin
C'est le début de l'année 2010. Nicolas Sarkozy est président de la République. Nous sommes en plein conflit social autour de la réforme des retraites. On danse sur Stereo Love d'Edward Maya ou Tik Tok de Kesha. Twitter est encore un réseau social où on aime y passer du temps. Question football, Lamine Yamal n'a pas trois ans. L'équipe de France s'apprête à aller "disputer" (et on met volontairement des guillemets à disputer) la Coupe du monde 2010. Dans l'Hexagone, le PSG de QSI n'existe pas encore. Et nous sommes sur la fin de l'hégémonie de l'Olympique lyonnais.
Champions de France sept fois de suite entre 2002 et 2008, les Gones ont laissé leur couronne aux Girondins de Bordeaux de Laurent Blanc en 2009. Dans la foulée, les deux équipes disputent la Ligue des champions (l'OL, troisième du dernier exercice, ayant brillamment écarté Anderlecht en barrage), en compagnie de l'OM. Et il faut bien le dire : cette campagne européenne de C1 a été l'une des plus brillantes des années 2000-2010 pour les clubs français, globalement habitués à décevoir dans cette compétition (on excepte l'OL, qui se hissait régulièrement jusqu'en quarts de finale). Les Marseillais sortent dès la phase de poules, terminant troisièmes, à deux points de l'AC Milan (2e) et loin du Real Madrid (1er) dans un groupe, il est vrai, très compliqué.
Un duo Lyon-Bordeaux trop fort pour la Juventus, le Bayern, Liverpool et le Real Madrid !
Quant aux Lyonnais et aux Bordelais, ils nous régalent ! L'OL gagne à Anfield et fait nul face aux Reds de Liverpool à Gerland en marquant à chaque fois en toute fin de match (Lyon finit deuxième, avec 13 points sur 18, à deux longueurs de la Fiorentina). Les Girondins font encore plus grand : placés avec la Juventus de David Trezeguet et le Bayern de Mario Gomez, ils ne perdent aucun match (16 points) et réalisent l'une des trois plus mythiques phases de poules d'un club français dans la compétition. Double victoire face à Munich, succès à la maison devant la Vieille Dame. Bref : exceptionnel !
Cédric Carrasso lors de Bayern Munich - Bordeaux en Ligue des champions, le 3 novembre 2009
Crédit: Getty Images
Les joueurs au Scapulaire maîtrisent leur sujet en huitième de finale en écartant l'Olympiakos (1-0 ; 2-1), quand l'OL élimine le Real Madrid de Cristiano Ronaldo pour marquer l'histoire française en Coupe d'Europe. Vous vous souvenez forcément de ce but égalisateur de Miralem Pjanic (1-0 ; 1-1). Au tour suivant, on peut regarder des énormes chocs comme Bayern-Manchester United et Arsenal-FC Barcelone. Mais, donc, aussi une affiche 100% française entre Lyonnais et Bordelais.
Peut-être moins emballant sur le papier, ce duel va en fait être passionnant à tous les niveaux : jeu, suspense, intensité... "Je me souviens du tirage au sort, rembobine aujourd'hui Mathieu Chalmé, latéral droit girondin entre 2007 et 2013. On avait eu deux sentiments : le premier, c'est qu'on ne joue pas la Ligue des champions pour affronter des équipes du même championnat. Et, l'autre, c'est que les deux équipes étaient de niveau à peu près équivalent. Ce qui laissait la place pour passer..."
Les présidents Jean-Michel Aulas (Olympique Lyonnais) et Jean-Louis Triaud (Girondins de Bordeaux) lors du tirage au sort des 1/4 de finale de la Ligue des champions, le 19 mars 2010 à Nyon
Crédit: Getty Images
La folle intensité du match aller
Première manche à Gerland. Trois jours plus tôt, les Girondins ont vu l'OM de Didier Deschamps les battre en finale de la Coupe de la Ligue (3-1 ; la fameuse soirée du "J'ai pas touché" sauce brésilienne de Brandão).
Les compositions d'équipes du match aller
Lyon : Lloris - Réveillère, Cris, Bodmer, A. Cissokho - Makoun, Toulalan - C. Delgado, Pjanic, M. Bastos - L. Lopez. Entraîneur : Claude Puel.
Bordeaux : Carrasso - Chalmé, L. Sané, Ciani, Trémoulinas - Plasil, Fernando - Gouffran, Gourcuff, Wendel - Chamakh. Entraîneur : Laurent Blanc.
Et ça part très fort ! La petite phase d'observation ne dure même pas un quart d'heure. Derrière, trois pions en vingt minutes ! Le redoutable Lisandro Lopez place son pied sur un centre de Mathieu Bodmer, consécutif à une imprécision de Mickaël Ciani (1-0, 10e). Absolument clinique de technique et de précision, Yoann Gourcuff fait valser Jérémy Toulalan avant d'envoyer un centre du gauche chirurgical. Et, à cette époque, si Gourcuff était au caviar, Marouane Chamakh était là pour transformer (1-1, 14e). À même pas soixante secondes d'écart, Cesar Dalgado d'un côté, Yoan Gouffran (d'une belle Madjer) de l'autre, faisaient briller Cédric Carrasso et Hugo Lloris (25e).
Yoan Gouffran (Bordeaux) et Aly Cissokho (Lyon) en 1/4 de finale de la Ligue des champions, le 30 mars 2010
Crédit: Getty Images
En pleine préparation de sa liste pour partir en Afrique du Sud, Raymond Domenech, en tribune, se régale, ou presque. Quelques minutes plus tard, son gardien, Hugo Lloris effectue une sortie suicidaire sur un centre venu de la gauche. L'international français est sauvé par la maladresse de Chamakh, qui ne cadre pas sa tête. On a ici l'un des premiers tournants de ce quart de finale épique. Et le début des grands regrets girondins. Car deux minutes plus tard, Michel Bastos envoie un missile dans les filets bordelais après que Trémoulinas eut regretté sa petite taille (1,73 m) qui l'a empêché de facilement dégager le cuir (2-1, 32e).
Autres regrets : cette parade magistrale de Lloris devant Chamakh (61e) et cette barre transversale fracassée par Wendel, de volée (70e). Avant que Mathieu Chalmé ne soit sanctionné d'une main dans la surface en se jetant devant une frappe d'Aly Cissokho. "Je contre le ballon, ça me frappe le bras, dit-il aujourd'hui. Au retour, il y a la même situation pour nous, et ce n'est pas sifflé... Sans ce penalty, au retour, à 1-0, on se qualifie."
Lisandro Lopez ne se fait pas prier (3-1, 77e ; 22 buts toutes compétitions confondues pour lui à ce moment de la saison). En à peine quinze minutes, tout a basculé du côté de l'OL. La suspension d'Alou Diarra et la blessure de Marc Planus font très mal à Laurent Blanc et sa bande. Imaginez : Bordeaux encaisse trois buts à Gerland... soit autant que lors de ses huit premières rencontres de C1 !
Lisandro Lopez (Lyon) buteur contre Bordeaux en 1/4 de finale de la Ligue des champions, le 30 mars 2010
Crédit: Getty Images
Malgré tout, avec ce sauvetage sur sa ligne de Trémoulinas à l'entrée des arrêts de jeu, avec le jeu produit et avec aussi les cartons jaunes distribués à Lisandro Lopez et Sidney Govou, synonymes de suspension au retour, les Girondins de Bordeaux peuvent croire à un renversement à Chaban-Delmas. En précisant qu'on est encore à l'époque du but compte double à l'extérieur. Un 2-0 en terres girondines, et le dernier carré s'ouvrira.
Les compositions d'équipes du match retour
Bordeaux : Carrasso - L. Sané, Ciani, Planus, Trémoulinas - Plasil, A. Diarra - Jussie, Gourcuff, Wendel - Chamakh. Entraîneur : Laurent Blanc.
Lyon : Lloris - Réveillère, Cris, Boumsong, A. Cissokho - Gonalons, Toulalan - C. Delgado, Källström, M. Bastos - B. Gomis. Entraîneur : Claude Puel
Une semaine plus tard, c'est l'ambiance des grands soirs à Bordeaux. C'est tout un peuple qui rêve de voir la génération Chamakh-Gourcuff imiter celle de Giresse-Lacombe, demi-finaliste de C1 en 1985. Il y a du bruit. Beaucoup de bruit. Énormément de bruit. Un premier frisson avec cette tête non cadrée de Gourcuff, sur une action similaire de l'aller avec une nouvelle sortie approximative de Lloris. 39e minute : déjà averti, Aly Cissokho est auteur d'un tacle appuyé sur Wendel. L'arbitre de la rencontre met la main à la poche, puis se ravise, peut-être voyant l'identité du fautif...
Derrière, c'est tout Chaban-Delmas qui se lève sur une mine exceptionnelle en demi-volée d'Alou Diarra à trente mètres. Mais, comme pour Wendel, c'est encore la barre qui s'interpose (44e). "L'ambiance, comme souvent dans les grands rendez-vous à Bordeaux, était extraordinaire", veut bien reconnaître Mathieu Chalmé.
Sur le bon chemin, Bordeaux est récompensé juste avant la pause, encore grâce à Chamakh, parfaitement placé pour rentrer un centre de Trémoulinas dévié par Plasil (1-0, 45e). Cris est très proche de commettre l'irréparable sur Chamakh dans la surface (73e) et, surtout, l'OL ne répond absolument pas ! Avec aucun tir cadré dans cette rencontre. Lyon s'en remet au talent de Lloris, une nouvelle fois auteur d'une parade décisive en fin de match sur une tête puissante de Wendel.
Cris et Anthony Reveillere après la qualification de Lyon à Bordeaux en 1/4 de finale de la Ligue des champions, le 7 avril 2010
Crédit: Getty Images
"Sur les deux confrontations, la différence s'est surtout faite à l'aller où nous avions fait preuve d'une certaine fébrilité en défense, résume Laurent Blanc en fin de partie à l'époque. Mais je répète que l'expérience ne s'achète pas au supermarché." Ce que Mathieu Chalmé, aujourd'hui entraîneur-adjoint à Annecy (6e de Ligue 2) reconnaît aisément en 2025 : "C'était de la déception. On n'est pas passé loin. Mais Lyon avait eu plus de maturité européenne que nous. On avait un peu loupé notre match aller en encaissant trois buts. Ça nous avait laissé des regrets. Mais c'étaient deux beaux matchs, deux belles équipes. Au retour, on a presque fait le match parfait. Mais il y a eu un grand Lloris en face."
Le rêve est passé pour des Bordelais qui perdront quasiment tout jusqu'à la fin de saison. En plus de la Coupe de la Ligue et de la Ligue des champions, Carrasso et ses coéquipiers terminent sixièmes de Ligue 1 après avoir occupé la tête du classement pendant 21 journées sur 38. L'OL s'offre, de son côté, sa première demi-finale de Ligue des champions de son histoire. Mais les troupes de Jean-Michel Aulas seront impuissantes face au cauchemar Ivica Olic (auteur d'un triplé pour le Bayern au retour à Gerland). Olic et les Bavarois qui seront eux-mêmes en échec en finale devant l'inimitable Diego Milito, qui enverra l'Inter de José Mourinho sur le toit de l'Europe.