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Guardiola, les périls du mysticisme

Guardiola, les périls du mysticisme

Le 17/04/2019 à 16:40Mis à jour Le 17/04/2019 à 17:01

LIGUE DES CHAMPIONS - Pep Guardiola est l'un des entraîneurs les plus fascinants de la planète. Par ce qu'il est, par ce qu'il a réussi depuis plus d'une décennie, par ce qu'il dégage et par les excès qu'il suscite dans la victoire comme dans la défaite. L'issue de ce quart de finale retour entre Manchester City et Tottenham en sera probablement une nouvelle preuve.

Plus il avance en âge, plus Pep Guardiola apparait à mes yeux comme la réincarnation d'un de ces moines dont Francisco de Zurbaran peignit tant de portraits au XVIIe siècle. Il en a les joues creuses, l'occiput rasé de près et la barbe à la Saint-François d'Assise. Il en a surtout le regard sombre et enfiévré ; si la foi l'habite, l'angoisse aussi.

Ce n'est pas souvent qu'on se sert d'images et de mots comme ceux-là pour évoquer un entraîneur de football. Mauricio Pochettino, par exemple, ce sensuel, fait songer à un tout autre type de moine, de ceux qui hantent les celliers et mangent de la macreuse en plein Carême, "parce que cet animal se nourrit de poissons et est donc maigre". Pep, lui, est à classer parmi les mystiques, de ceux qu'on imaginerait facilement se nourrir de chardons bouillis pour mieux assouvir leur faim d'absolu.

Je grossis le trait, je l'admets, mais je ne crois pas aller jusqu'à la caricature. En entrant dans le football, Guardiola est entré dans les ordres - ceux dont la règle fut écrite par Johan Cruyff. Il en est fier, d'ailleurs. Il revendique cette filiation, cette fidélité (le mot "foi" a la même racine) au canon cruyffien, avec la ferveur du croyant d'une religion révélée. Cette foi, de plus, est indissociable d'une autre conviction : celle du particularisme catalan, avec toutes les implications politiques que cela suppose. Associez les deux, et qu'obtenez-vous ? Le FC Barcelone, celui de Pep Guardiola. A son apogée, en 2010-2011, il devint une sorte d'épure d'un style, de ce qui est plus qu'un style, en fait, de l'expression d'une foi. On parlait alors d'un football joué par des extraterrestres nommés Xavi, Iniesta, Messi. On aurait aussi bien pu parler de l'incarnation d'un football des sphères.

Pep Guardiola

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Esclave du succès

Tout ce qui précède est clairement excessif, mais l'est à dessein. A défaut d'être une vraie religion, le guardiolisme est au moins un culte, dont la figure principale est la première convaincue de sa légitimité, ce qui ne le sert pas forcément aujourd'hui, maintenant que ce n'est plus en Catalogne qu'il fait jouer ses grands-messes du ballon. Non pas que Saint Pep soit le premier manager de l'histoire du football à inspirer une telle dévotion, ou le seul à le faire aujourd'hui. Notre âge est celui de Bielsa tout autant que celui de Guardiola, par exemple, la différence étant que Bielsa (dont l'histoire reconnaîtra qu'il exerça une influence au moins aussi importante que Pep sur notre façon de penser le football), lui, n'est pas un esclave du succès. Guardiola, oui. Et c'est là où sa soif d'absolu le dessert.

Que Bielsa perde - magnifiquement, le plus souvent - ajouterait presque à son aura. Il y a tant de cœur, d'émotion, et même d'innocence dans sa quête que c'est la quête elle-même qui devient son propre objet. Peut-être n'arriverons-nous pas au bout avec Marcelo, mais, grands dieux !, on ne se sera pas ennuyé en route, et l'espoir demeure qu'un jour, eh bien, "ça marche". Peut-être marchera-ce pour un de ses disciples, Pochettino, par exemple ? "Poch" est plus pragmatique que son maître. Fils de paysan, ranchero lui-même, il a les pieds sur terre - dans la boue s'il le faut. Bielsa tient plus du rêveur, et on lui passe tout à cause de cela.

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Les excès

Mais que Guardiola perde, et c'est la catastrophe, comme si chaque défaite était un déni du Ciel, la preuve qu'il n'était pas un "chosen one" ; plus qu'une punition, un châtiment. Vous pensez que je vais trop loin ? Oh que non. Souvenez-vous comme et comment on parla de son échec au Bayern. Un échec qui consistait en trois titres de champion en trois ans, plus deux Coupes d'Allemagne, une Supercoupe d'Europe et une Coupe du monde des clubs, plus trois demi-finales consécutives de Ligue des Champions, dont la dernière, contre l'Atlético de Madrid, tourna en sa défaveur aux buts marqués à l'extérieur lorsque Jan Oblak, immense, para une reprise de volée de David Alaba dans les dernières secondes. Parler d'échec, dans un tel contexte, était évidemment absurde, mais c'est aussi parce que la vénération dont Guardiola est entouré l'est aussi, une vénération dont on n'a pas le sentiment qu'elle le gêne tant que ça.

Perdre n'est pas une option, en ce que, pour lui, il existe bien une vérité du football, et que perdre, c'est la preuve, insupportable, qu'on se trompait. Sans le mysticisme (Jonathan Wilson alla jusqu'à évoquer son "quasi-fanatisme" dans sa Pyramide Inversée) qui caractérise son approche du football, jamais Guardiola n'aurait accompli autant de prodiges qu'il l'a fait et continuera à le faire. Mais ce mysticisme - cette conviction que la perfection peut être de ce monde - a un prix, l'angoisse de ne pas perdre entre autres, et peut avoir un effet tétanisant, comme il l'eut pour Manchester City en Europe les deux dernières années. Le football manque rarement une occasion de se moquer de l'absolu.

Pep Guardiola, l'entraîneur de Manchester City

Pep Guardiola, l'entraîneur de Manchester CityGetty Images

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