A un admirateur qui lui demandait : "Maestro, d'où vient votre inspiration ?", le compositeur Arnold Schönberg répondit par la parabole qui suit :

"Une fourmi qui croisait le chemin d'un mille-pattes lui posa cette question :

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- Comment fais-tu, mille-pattes, pour bouger toutes ces pattes les unes après les autres et avancer ? Moi qui n'en ai que six, je ne comprends pas comment tu arrives à marcher. Le mille-pattes s'arrêta pour réfléchir. Et plus il réfléchissait, moins il comprenait comment il arrivait à synchroniser tous ces appendices. "C'est vrai, comment fais-je ?" Et lorsque la fourmi s'éloigna sans avoir reçu de réponse et qu'il voulut reprendre son chemin lui aussi, il en fut incapable. Il ne savait plus quelle patte bouger en premier. Il ne savait plus marcher."

"Voilà pourquoi je ne me pose jamais la question de l'origine de l'inspiration", conclut le père de la musique sérielle.

Voilà pourquoi trop penser peut parfois nuire, quel que soit le champ dans lequel cette pensée se traduit en actions, et pourquoi passer du dodécaphonisme au football n'est pas si absurde que cela - quand il s'agit de Pep Guardiola, un entraîneur qui pense davantage le jeu que quelque autre de ses pairs...à l'exception, peut-être, de son adjoint Juanma Lillo.

Guardiola n'est pas Klopp

On n'ira pas jusqu'à dire que son Manchester City, équipe la plus titrée d'Angleterre sur la dernière décennie, est parfois victime de crises d'amnésie et en arrive à oublier de jouer; mais il lui arrive - rarement, nous sommes d'accord, mais il lui arrive - de ne plus vraiment savoir dans quelle direction avancer, de s'empêtrer dans un système, de buter contre un mur que son manager a, d'une certaine façon contribué à ériger lui-même par ses choix.

Jürgen Klopp et Pep Guardiola

Crédit: Getty Images

Ceci explique peut-être pourquoi Pep, malgré sa part de génie, n'a jamais acquis la réputation d'être un as du coaching en temps réel, lorsqu'il faut plonger dans le feu de l'action, accepter et même embrasser ce que le football a de chaotique, comme Klopp sait si bien le faire. Il est possible de trop penser et de devenir le mille-pattes de la fable.

On s'est étonné du nombre de défaites concédées par les Citizens en Premier League lors de la saison qui vient de s'achever : neuf. On devrait s'étonner encore davantage de l'incapacité de City de renverser le cours d'un match lorsqu'ils furent menés au score. Des treize matches de championnat où ce fut le cas, l'équipe de Guardiola n'en remporta que trois, alors que Liverpool, mené dix fois, gagnait finalement à six reprises. Le don de réactivité des Reds est bien l'une des raisons pour lesquelles ils firent le trou sur le champion dont ils finirent par ravir le titre; et en fait, si l'on établit un classement des équipes qui surent prendre le plus de points de positions perdantes, Manchester City ne pointe qu'à la onzième place.

City ne sait pas renverser les situations

Mais, direz-vous, cette saison 2019-20 doit être une exception. Détrompez-vous. Il en alla de même en 2018-19. Cette fois-là, City, pourtant champion - et quel champion, avec un triplé à la clé - pointait à la dix-huitième (!) place de ce classement, n'ayant gagné qu'une seule des six rencontres dans lesquelles ils accusaient un retard au tableau d'affichage. Liverpool, de son côté, avait finalement gagné cinq des sept matches qu'il était en voie de perdre. Quand City domine, City gagne. Quand City peine...et bien, City peine vraiment, et nulle part plus qu'en Europe. Que Lyon s'en souvienne.

Cette Europe où le bilan de Guardiola avec Man City, lui qui fut deux fois titré avec Messi et Barcelone, est médiocre au vu des gigantesques investissements consentis par le Abu Dhabi United Group de Sheikh Mansour. Cette Ligue des Champions dans laquelle Man City, après avoir perdu une demi-finale contre le Real, futur vainqueur, quand Manuel Pellegrini était l'entraîneur mancunien (en 2015-16, 0-1 sur les deux matches), a trouvé le moyen de se faire éliminer par Monaco (en huitièmes), Liverpool et Tottenham (en quarts) depuis que le Catalan a remplacé le Chilien. Pourquoi, et comment donc, si l'on entend aller au delà des seuls "faits de jeu", dont l'invalidation du "but" de la qualification au bout du bout du quart de finale retour contre Tottenham ?

Manchester City - Tottenham

Crédit: Getty Images

Si le jeu guardiolien n'était, par exemple, de par ce qu'il a de réfléchi, de maîtrisé, de presque dogmatique et ce qu'il doit aux répétitions de séquences à l'entraînement, pas son propre ennemi lorsque le contexte dans lequel il devait s'exprimer avait quelque chose d'irrationnel, comme c'est presque toujours le cas dans les grands chocs européens ? Et s'il arrivait à Guardiola d'aller trop loin dans sa volonté de surprendre ? Un choix trop "imaginatif" se paiera beaucoup plus cher dans une compétition à élimination directe que dans un championnat où le match à suivre offre toujours une possibilité de rédemption.

Le génie pense-t-il trop ?

C'était le 9 avril 2019. Je me souviendrai toujours de ma réaction et de celle des collègues qui m'entouraient dans le nouveau White Hart Lanelorsque nous reçûmes la feuille de match du quart de finale aller dont City partait largement, et logiquement, favori. Delph arrière gauche, Kompany sur le banc...pourquoi pas Laporte à gauche, et Kompany plus Otamendi en défense centrale ? Et De Bruyne remplaçant, vraiment ? On connait la suite.

Tottenham, qui avait pourtant toutes les peines du monde en Premier League (où ils avaient pris quatre points sur vingt-quatre), l'emporta 1-0 face au futur champion, lequel avait dominé la possession de la balle, comme à son habitude, mais n'avait cadré que deux tirs en 90 minutes, contre quatre pour les Spurs de Pochettino, qui se retrouvaient ainsi en ballottage favorable pour une qualification inespérée en demies. Ce n'était pas un détail : le but était venu lorsque Son avait profité d'un flottement de Delph - qui d'autre ? - pour s'échapper dans le dos de la défense des Citizens; et au coup de sifflet final, il était difficile de ne pas se dire que, cette fois, le choix le plus important de leur manager avait fragilisé son équipe et l'avait empéchée de s'exprimer avec sa vista habituelle. Oui, il est possible de trop penser, même quand on est un génie.

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