Ce n'était pas la première fois que Jürgen Klopp perdait patience avec un journaliste, comme Des Kelly de BT Sport et Geoff Shreeves de Sky pourraient le confirmer; mais cette fois, le manager de Liverpool avait dépassé les bornes. La cible de sa colère était Niv Dovrat, de la chaîne israélienne Sport 1, qui avait eu l'audace de lui poser la question que tout le monde avait présente à l'esprit après la défaite des Reds 1-4 contre Manchester City : maintenant que Liverpool avait dix points de retard sur le vainqueur du jour et leader de la PL, pensait-il que son équipe serait capable de combler ce retard?
Klopp n'y répondit pas, préférant accuser le reporter de s'être mal préparé pour son interview, car Liverpool n'avait pas dix, mais treize points de retard. "Vous croyez vraiment que c'est une question appropriée en ce moment ?", dit-il. "Vous n'avez que deux questions (*) et vous en gâchez une pour ça". Or Liverpool avait bien dix points de retard, pas treize. Dovrat, choqué par la réaction de Klopp, tâcha de reformuler sa question, ce à quoi le manager répondit: "[c'est] votre faute. Vous avez gâché [vos deux questions]".
Ce n'est pas là le genre de comportement qu'on associe à ce communicateur hors-pair qu'est Jürgen Klopp, dont les joutes verbales - avec Kelly et Shreeves en particulier - sont d'ordinaire tempérées par une bonne dose de bonhomie et d'humour, comme si ses énervements passagers n'étaient au fond que d'autres expressions de sa sincérité. Pas cette fois. Il s'était comporté comme un authentique malotru, s'en prenant en plus à une cible trop facile. Sport 1, chaîne de télé israélienne, ça pèse quoi ? Rien du tout. C'est même idéal pour se passer les nerfs mis à vif par une vilaine défaite face au rival numéro 1 des Reds.
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À la fois colérique, usant, humain et porte drapeau : qui est vraiment Jürgen Klopp ?

Seulement, voilà, nous sommes en 2021, et le dérapage de Klopp fut immédiatement repris et amplifié à la puissance n sur les réseaux sociaux où les supporters d'Everton, en particulier, eurent beau jeu d'affirmer que "le masque était tombé", qu'on avait enfin vu le vrai visage du faux gentil Jürgen.

Le vrai Klopp ? Pas vraiment

J'ajouterai ici un commentaire personnel. Ayant moi-même fait arpenté pendant quatre saisons la piste du cirque télévisuel des 'flash interviews' qui sont données immédiatement après le coup de sifflet final, j'ai fréquemment vu Klopp à l'oeuvre dans ce genre d'exercice.
J'ai admiré sa capacité à manipuler ses questionneurs, à les amener sur le terrain qu'il avait-lui-même préparé tout en leur donnant l'impression qu'ils avaient eu droit à un traitement de faveur, alors qu'en fait, il n'avait fait que répéter les mêmes phrases déjà sorties à deux, trois, quatre autres journalistes. Du grand art. Presque tous les autres entraîneurs le font, c'est exact, et comment leur en vouloir ? Mais personne ne le fait, ou le faisait, avec autant de charme et d'intelligence que Klopp. Pas cette fois. Un ressort s'était rompu dans la machine si fiable d'ordinaire. On avait vu le 'vrai' Klopp. Irritable. Grossier. Et visiblement secoué par la perspective de perdre le titre conquis l'an dernier.
Sauf qu'on n'avait pas vu le 'vrai' Klopp, et que là encore, on se fourvoyait.
Le 'vrai' Klopp était bien un homme qui souffrait, mais ce qui le faisait souffrir le plus n'était pas la défaite qui - Niv Dovrat avait raison - mettait probablement fin aux espoirs d'un second titre consécutif pour les Reds. La souffrance du 'vrai' Klopp était autre. Le 'vrai' Klopp avait récemment perdu sa mère Elisabeth, la maman qui "voulait tout dire" pour lui. C'était le 19 janvier, deux jours avant la première défaite de Liverpool à domicile (contre Burnley) depuis presque trois ans. La pandémie avait empêché le 'vrai' Klopp d'assister à son enterrement. Les us et coutumes du milieu l'avaient contraint à garder le silence.

Fatigué et usé mentalement, Liverpool est-il arrivé au bout du cycle Klopp ?

Personne n'en avait su quoi que ce soit en dehors du club, parce que c'est ainsi que vit un entraîneur : dans la solitude, même si c'est You'll Never Walk Alone qui sert de bande-son. C'est bien seuls que marchent les entraîneurs à de pareils moments. Aux joueurs frappés par un deuil, on accorde une période de repos si tel est leur désir ; pas aux managers, dont le chagrin doit demeurer une affaire personnelle dont, le plus souvent, le grand public ignorera tout. Il est rarissime qu'un club annonce publiquement le décès d'un parent proche de son entraîneur comme Manchester City le fit lorsque Dolors, la mère de Pep Guardiola, fut emportée par le COVID en avril dernier.
Je me souviens, par contre, d'une conversation avec le manager d'un club de PL qui me confia au terme d'un bref échange dans un couloir de stade que sa "maman" était morte la veille. Je l'ignorais, comme tous les autres. Mais "maman"...c'est ce mot qui me bouleversa. Il n'avait pas dit "ma mère", mais "maman", mummy. Il avait le coeur en lambeaux, et il lui fallait faire comme si. Comme s'il ne s'en foutait pas complètement, de ce match. Comme si les questions bêtasses qu'on lui avait posées en conférence de presse ne lui avaient pas paru encore plus idiotes ce jour-là.

FC Liverpool | Jürgen Klopp

Crédit: Getty Images

L'émotion, même au football, submerge tout chez Klopp

Klopp avait perdu son sang-froid dans son échange avec Nivat, mais ce n'était pas le signe que quelque chose avait craqué dans son Liverpool, qu'il en était le premier conscient et qu'il se sentait impuissant à y remédier. Il était beaucoup plus plausible qu'un homme frappé par le chagrin avait lâché prise à un moment de faiblesse. Cela n'excusait pas son écart, mais cela lui donnait un autre sens.
Cela n'a évidemment pas empêché qu'on voie en cet épisode un remake du fameux monologue de Kevin Keegan ("I will love it...I will love it if we beat them!") à la fin de la saison 1995-96, lorsque son Newcastle, à qui le titre semblait ne pas devoir échapper, avait laissé le Manchester United de Sir Alex Ferguson revenir à sa hauteur au printemps avant de le laisser passer devant lors des deux dernières journées du championnat. La tirade de Keegan était devenue après coup inséparable de l'écroulement de son équipe, au point qu'on a pu penser qu'elle l'avait provoqué, ce en quoi on se trompait du tout au tout, car le mal était déjà fait. Keegan ne s'était pas effondré psychologiquement sous les coups de boutoir portés par le Machiavel des mind games, Alex Ferguson.
De la même façon, l'irascibilité de Klopp traduisait sans nul doute sa frustration, mais n'était pas un aveu d'impuissance pour autant. Elle était aussi l'expression de son mal-être alors que la vie venait de lui porter l'un des coups les plus cruels qu'elle pût porter à quiconque. Comment imaginer qu'un homme pour qui l'émotion - la capacité de la provoquer et de la ressentir - est la fondation de son approche du football et de la vie puisse la contenir quand elle submerge tout ? Peut-être bien que Liverpool est entré dans le mur et paie aujourd'hui le contrecoup de trois années pendant lesquelles la tension ne s'est jamais relâchée, qui ont usé les esprits autant que les organismes. Ou peut-être qu'il ne s'agit que d'une période de turbulence qui prendra bientôt fin, et dont le RB Leipzig fera les frais ce mardi.
Après tout, cela ne serait qu'humain, sans doute trop humain au goût de certains, mais bien dans la logique d'un entraîneur qui, même s'il a pu vouloir manipuler les autres, ne s'est jamais trahi. Le masque est tombé ? Non. Ce qu'il cachait, nous le connaissions déjà.
(*) Les télévisions étrangères considérées 'mineures' n'ont en effet droit qu'à deux questions, à la différence des ayant-droits britanniques et de certains diffuseurs qui couvrent des marchés continentaux. Ceux-ci se voient attribuer un temps plus généreux.
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