Jorge Valdano l’affirme : "La nécessité favorise la cantera". Confronté aux blessures, aux suspensions et à une planification sportive douteuse, Zinédine Zidane a fini par accorder du temps de jeu à plusieurs joueurs du Castilla. Quel avenir à court et moyen termes pour ces joueurs de la génération 2000-2001 qui ont remporté la Youth League la saison dernière ? Vaste question.
Víctor Chust, Miguel Gutiérrez, Marvin Park, Sergio Arribas et Antonio Blanco sont les cinq garçons dans le vent de la Fábrica. Vainqueurs de la toute première Youth League de l’histoire du Real Madrid avec un certain Raúl González Blanco sur le banc, ils ont été promus par Zidane et certains d’entre eux ont déjà débuté en Liga. Des incorporations mues par des circonstances exceptionnelles : "ce sont des joueurs mis en valeur par le club mais Zidane a fait appel à eux en raison d’une avalanche de blessures ; en temps normal, ils auraient participé à quelques entraînements mais n’auraient pas été convoqués hormis peut-être pour un match de Copa del Rey", explique Abraham Romero, journaliste à El Mundo. "Offrir à de jeunes joueurs de faire le saut du filial à l’équipe première est évidemment plus facile à réaliser quand les circonstances l’obligent et c’est ce qui se passe actuellement au Real Madrid", constate Miguel Ángel Portugal, fin connaisseur des arcanes du club merengue pour avoir dirigé plusieurs générations de jeunes entre 1997 et 2006.
S’il est encore trop tôt pour savoir s’ils auront un destin doré, leur potentiel est connu de tous à Valdebebas, le centre d’entraînement de la Casa Blanca. Abraham Romero fait les présentations : "Miguel Gutiérrez est considéré comme le meilleur latéral gauche de sa génération en Europe ; Víctor Chust est le capitaine du Castilla, un excellent central doté d’un certain leadership et d’une grande qualité de relance ; Marvin Park peut évoluer ailier ou latéral droit, il a joué en Liga mais il s’est blessé. Antonio Blanco est un milieu terrain qui manque encore de densité physique pour évoluer dans une telle équipe". Ces quatre-là ont tous porté le maillot de la Selección sub-19. Or celui qui a le plus de temps de jeu, c’est le gaucher Sergio Arribas qui ne compte pourtant aucune cape internationale : "C’est un mediapunta avec beaucoup de talent mais qui devait encore progresser physiquement. Désormais, il est fort sur les premiers appuis, rapide et agile avec le ballon. Il peut jouer aussi jouer intérieur ou sur un côté. Il sait dribbler et frapper. C’est un profil qui manque en ce moment et cela ne m’étonnerait pas que Zidane le fasse encore jouer cette saison grâce à sa polyvalence".
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Sergio Arribas et Raul Gonzalez, vainqueurs de la Youth League

Crédit: Getty Images

"Former un joueur, c’est aussi un investissement financier"

N’est pas Iker Casillas qui veut, lui qui a débuté en Liga à 18 ans et 115 jours dans l’antique cathédrale de San Mamés ! Avoir du temps de jeu à 19-20 ans n’est pas un blanc-seing, surtout quand on évolue au Real Madrid. Rien ne prédit un brillant avenir merengue dès à présent. "Il faut différencier les joueurs qui ont le potentiel pour jouer avec l’équipe première et ceux seulement susceptibles de compléter les convocations", explique Carlos Forjanes, journaliste à Diario AS.
La liste de ceux qui ont été priés d’aller chercher meilleure fortune ailleurs satisferait n’importe quel autre entraîneur. Au cours des derniers mois, Sergio Reguilón, Marcos Llorente et Óscar Rodríguez sont devenus internationaux mais en portant un autre maillot, tout comme Diego Llorente et Mario Hermoso qui n’ont pas été sous les ordres du Marseillais mais qui auraient pu être rapatriés. Quant à Achraf Hakimi, Álvaro Morata et Borja Mayoral, ils ont servi de variable d’ajustement dans la balance des transferts. "Dans le football actuel, les canteras de grands clubs ont changé leurs paramètres. L’objectif n’est plus seulement de former un joueur pour l’équipe première. C’est aussi un investissement financier : s’il ne parvient pas à monter, il pourra être vendu", explique Miguel Ángel Portugal.
Les derniers mois en attestent : le temps de jeu ne garantit pas une progression linéaire. "Il est impossible de sortir uniquement des titulaires et d’être toujours satisfaisant au Real Madrid, certifie Gilchrist Lawson, présentateur du podcast Esprit Madridista. Les standards et le niveau d’exigence concernant les jeunes joueurs sont plus importants qu’ailleurs". Ainsi, avant ces récentes incorporations, la dernière incursion de canteranos formés ou post-formés à la Fábrica a été opérée par Santiago Solari. Vinicius Jr, Marcos Llorente, Federico Valverde, Reguilón et Javi Sánchez actuellement à Valladolid avaient gagné du temps de jeu avec l’entraîneur argentin. A présent, seuls le Brésilien et l'Uruguayen est encore au Real Madrid. Les Vikingos ont préféré débourser 48M€ pour recruter Ferland Mendy et vendre Llorente (certes 30M€) à l’Atlético où il est devenu un joueur ultra-complet et décisif sous les ordres de Diego Simeone. "Reguilón avait réalisé une belle saison avec Solari mais il a dû partir à Séville puis à Tottenham car Zidane n’en voulait pas. Avec Llorente, depuis le Castilla, il y a un problème relationnel ; ça ne l’a jamais fait entre eux", constate Carlos Forjanes.

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Le bonheur est dans le prêt

Si au milieu des années 1980, la mythique Quinta del Buitre a émergé, la possibilité d’assister à un revival est infinitésimale. L’arrêt Bosman, la libéralisation des transferts, l’obtention de passeports de complaisance pour devenir un joueur "Union Européenne" et tout simplement la philosophie du club ont empêché ce genre d’ascension. Et depuis, sorti de Raúl González Blanco, Iker Casillas et Guti, aucun canterano n’est passé directement du Castilla à l’équipe première durablement. "L’époque a changé et l’épreuve du feu, c’est un prêt, explique Miguel Ángel Portugal. Zidane a entraîné le Castilla avant de s’assoir sur le banc de l’équipe première. Je suis certain qu’il connaît bien tous les paramètres que requiert la formation d’un joueur ainsi que l’appui qu’il doit fournir pour obtenir le meilleur rendement sportif".
Au Real Madrid plus qu’ailleurs, la "mentalidad ganadora" limite les expérimentations. Il faut être très bon immédiatement, au risque de disparaître. L’exil est donc une voie privilégiée pour se faire les dents : "Il y a toute une série de phases à suivre pour grandir petit à petit, notamment en partant en prêt une ou deux saisons, estime Abraham Romero. Dani Carvajal est allé au Bayer Leverkusen avant de revenir, concurrencer Danilo et devenir titulaire. Fede Valverde a joué au Deportivo de La Coruña, Casemiro à Porto". Cela ne suffit pas toujours, Sergio Reguilón en sait quelque chose. Mais malgré tout, Samuel Eto’, Juan Mata, Dani Parejo ou Juanfran l’ont prouvé : il y a une vie en dehors des murs de la Casa Blanca !

Concurrence extérieure

Pourtant, le Real Madrid mise sur la jeunesse. Et cher. Sous l’impulsion de José Ángel Sánchez, bras droit de Florentino Pérez, et Juni Calafat, responsable international du club mais souvent dépeint comme le directeur sportif officieux, la Casa Blanca a misé sur les talents émergents : Vinicius Jr, Rodrygo Goes, Éder Militao, Álvaro Odriozola, Jesús Vallejo, Theo Hernández, Federico Valverde, Marco Asensio, Dani Ceballos, Martin Odegaard, Andriy Lunin, Brahim Diaz, Lucas Silva (oui oui, celui passé par l’OM), Take Kubo, Luka Jovic, Reinier. En indemnité de transferts, l’enveloppe pour tous ces joueurs est d’environ 370 M€ ! "C’est un projet global décidé avant même le départ de Cristiano Ronaldo, estime Abraham Romero. Face à la concurrence de 'clubs-État' comme le PSG ou Manchester City, le Real Madrid a considéré qu’il ne pourrait pas suivre au niveau des transferts et des salaires. Du coup, il a dévié son investissement sur les jeunes cracks et cela ne l’a pas empêché de remporter la Youth League".

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Pour Gilchrist Lawson, le mouvement initié après la victoire en Ligue des Champions en 2017 a été stoppé une première fois après une salve de résultats décevants qui ont poussé Zidane à changer son fusil d’épaule et à opter pour davantage de conservatisme : "La prime devait être portée sur la formation et la post-formation. Au début de saison, l’amalgame cadres-promesses pouvait être intéressant. Or les résultats ne sont pas arrivés et les jeunes ont été mis sous pression. Zidane avait failli partir après l’élimination en Copa del Rey contre Leganés en janvier 2018. D’une certaine manière, il s’est renié car il n’a pas mis les jeunes dans les meilleures conditions pour mieux remettre les anciens. Dès que ça va mal, il ne persévère pas et revient aux fondamentaux".
Zizou serait-il un coach qui renoncerait au renouvellement des forces vives dès lors que les progrès tardent à arriver ? "Quand on dit que Zidane ne fait pas confiance aux jeunes, il y a une part de vérité, considère Carlos Forjanes. Mais d’un autre côté, les jeunes n’ont pas répondu aux attentes. Militao, Odriozola, Jovic n’ont rien fait pour rebattre les cartes. Valverde s’est blessé trois fois. Et quand il a fait évoluer son système pour placer Odegaard dans sa position préférentielle, celui-ci n’est pas parvenu à reproduire ce qu’il avait fait à la Real Sociedad".
Gilchrist Lawson tempère et se fait volontiers grinçant : "ZZ préfèrera toujours replacer Casemiro en défense centrale plutôt que d’aligner Chust, comme cela a été récemment le cas en Liga. Cela fait penser à la dernière saison de José Mourinho où il avait fait monter des jeunes en Copa juste pour se vanter de les avoir lancés. A l’inverse, Carlo Ancelotti avait vraiment fait confiance à Carvajal et Nacho". Les résultats décevants en Liga, les deux revers cuisants en Ligue des Champions contre le Shakhtar Donetsk ont donc poussé ZZ à de nouveau faire le choix du conservatisme et arrêter la rotation, ce qui a aussi dû influer sur l’état physique de son noyau dur : "Zidane a été remis en question avant d’affronter Séville au Sánchez-Pizjuán, rappelle Abraham Romero. Il a donc décidé de s’appuyer sur ses cadres les plus sûrs et ça a marché. Le Real Madrid et Zidane dépendent de l’immédiateté des résultats. On n’est pas à Séville, à Villarreal ou à la Real Sociedad où il y a davantage de temps pour les jeunes".

Vinícius Júnior

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La quadrature du cercle ?

Ainsi, malgré tout le talent du monde, s’imposer au Real Madrid n’est pas qu’une question de talent balle au pied. Les circonstances sont essentielles, surtout pour les joueurs de la Fábrica mis en concurrence par des jeunes de leur âge mais déjà bien plus expérimentés : "On ne peut pas mettre sur un même plan des joueurs qui ont déjà un passif en première division, voire en Coupe d’Europe et des canteranos qui disputent la Youth League et la Segunda B", considère Abraham Romero. De quoi donner l’impression de commencer un 400m au couloir 1…
Et quand toutes les planètes sont alignées, il faut être armé dans la tête autant que dans les pieds. "La marche entre jouer dans un club de Liga et jouer au Real Madrid est très haute, affirme Carlos Forjanes. Le facteur mental est prépondérant. Par exemple, Jesé Rodríguez avait des qualités indiscutables mais, au-delà de ses blessures au genou, sa tête a lâché". Pour Gutiérrez, Chust, Park, Arribas et Blanco, l’aspect psychologique pour digérer cette promotion inattendue sera crucial quand l’effectif professionnel sera de nouveau au complet : "Dans une situation normale, ils n’auraient peut-être même pas eu cette opportunité, considère Miguel Ángel Portugal. L’important, c’est qu’ils soient préparés à cette éventualité car c’est la conséquence de leur travail avec la cantera". Ce n’est pas aussi simple que ça pourrait en avoir l’air. Snobé par Julen Lopetegui à qui il a été reproché de ne pas s’appuyer sur les jeunes alors qu’il avait longtemps été le patron de la Rojita, Vinicius Jr s’est converti en joueur majeur pour Santiago Solari. Le retour à l’ordinaire a été difficile : "Un joueur de 18 ans ne peut pas être l’élément le plus important du Real Madrid et dans un tel club, ce n’est pas normal. Qu’ils soient de Valdebebas ou de l’extérieur, les joueurs doivent suivre un processus spécifique en fonction de ce qu’ils ont déjà accompli dans leur début de carrière".
Le processus entrepris par la Casa Blanca est donc porté sur le moyen terme, avec une classe biberon qui doit intégrer ses rangs quand ses vétérans seront partis. Cependant, rien ne peut encore présager de la réussite de Gutiérrez, Chust, Blanco, Park et Arribas avec l’écusson merengue, tout comme le Japonais Pipi et Bruno Iglesias qui évoluent avec la Juvenil B et à qui on prédit déjà un grand avenir.
Pour Carlos Forjanes, davantage qu’une réminiscence des "Zidanes y Pavones" qui a surtout mis en avant des erreurs de planifications sportives condamnant des défenseurs moyens à colmater les brèches financières causées par l’achat des Galactiques offensifs, "la formule qui pourrait fonctionner, ce serait 'Mbappés y Carvajales'' : des superstars avec des canteranosde haut niveau". Le constat est le même pour Gilchrist Lawson qui conclut : "On a envie de voir les meilleurs talente de la Fábrica réussir au Real Madrid plutôt que de les voir faire le bonheur des concurrents quelques années plus tard. Cet encadrement devrait être réalisé par Karim Benzema, Luka Modric, Toni Kroos, Sergio Ramos ainsi que l’entraîneur pour créer une véritable synergie. Mais pour y parvenir, il faudrait vraiment faire confiance aux jeunes et ne pas rétropédaler au premier mauvais résultat"...

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