Nouvelle formule de la Ligue des champions : On ne donne qu'aux riches (et à eux seulement)

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Mercredi, la phase ligue unique de la Ligue des champions a livré son verdict sportif avec 8 qualifiés directs en 8es de finale et 16 clubs en barrages. Mais cela n'a finalement que peu d'importance : en coulisses, la donne est faussée comme l'explique notre chroniqueur Philippe Auclair. Dans cette nouvelle C1, le plus important, c'est surtout de contenter les puissants.

Un panneau "UEFA Mafia" à l'entrée d'Anfield

Crédit: Getty Images

Le paradoxe est que, même pour les Young Boys, solides prétendants au titre de pire équipe à avoir jamais disputé une compétition de l'UEFA, le bilan de la première phase de la Ligue des Champions qui vient de s'achever est indiscutablement positif.
Il n'est pas question ici du bilan sportif du champion de Suisse, pour qui les quatre mois passés n'ont été qu'une longue humiliation. Zéro points sur vingt-quatre, une différence de buts de -21, il n'y a pas de quoi pavoiser. Ce dont il est question, c'est des 30,2 millions d'euros que l'UEFA va verser au club de Berne, de quoi couvrir un peu plus de deux fois sa masse salariale pour la saison 2024-25, et de continuer sur son chemin sans craindre d'avoir à serrer sa ceinture.
Ce n'est pas par hasard si les Young Boys ont remporté six des sept derniers titres de la Swiss Super League, et si cela fait six ans qu'aucun club n'a détrôné Slovan Bratislava (également zéro points, mais une différence de buts de "seulement" -20) en Slovak Super Liga, ou si Club Brugge domine la Jupiler Pro League - censée être bien plus compétitive - à ce point que cinq fois sur les sept dernières années, ce sont les Blauw-Zwart qui ont été sacrés champions.

Gentlemen's club

Et ce ne sera pas une surprise si, venu le mois de mai, Slovan Bratislava et Club Brugge ont ajouté une ligne de plus à leur palmarès et si, la saison prochaine, les Young Boys retrouvent de leur réussite. Il en ira de même pour l'Etoile Rouge de Belgrade, qui compte déjà dix-sept points d'avance sur ses poursuivants (que poursuivent-ils, sinon une ombre qui grandit de saison en saison?) en Serbie et est promise à un septième titre consécutif, et donc à une septième participation de rang à la Ligue des Champions. Même pour ces équipes qui ratent leur C1, la Ligue des Champions est un système de création et d'auto-reproduction des élites - un gentlemen's club qui n'est ouvert qu'à ceux qui en font déjà partie. Mais oui, c'est possible.
Voudrait-on promouvoir les inégalités dans le football européen qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Les revenus générés par la Ligue des Champions sont à ce point disproportionnés au regard de ce que peuvent offrir la plupart des championnats nationaux européens (et l'Europa League, et l'Europa Conference League) que ces quelques équipes de championnats 'mineurs" qui passent le cap des qualifications se retrouvent automatiquement turbo-propulsés dans une autre dimension économique - même les Young Boys, même Slovan Bratislava.
Le Celtic, par exemple, douze fois champion d'Ecosse sur les treize dernières saisons, peut déjà compter sur un pactole de 46,2 millions d'euros, auquel s'ajouteront quelques millions de plus lorsqu'il disputera le prochain tour de la C1. À titre de comparaison, Dundee United, actuel troisième de la SPL, avait enregistré un chiffre d'affaires de 9,7 millions en 2022-23.
La conséquence directe du déséquilibre imputable au succès de la Ligue des Champions est qu'une poignée de clubs se retrouvent dans une situation de quasi-monopole, et écrasent leurs compétitions domestiques au point de les rendre insignifiantes — si ce n'est que les dominer permet de se re-qualifier pour la C1 (ou, au pire, la C2 ou la C3) et de perpétuer ainsi le cycle.

Superligue déguisée

En élargissant sa compétition-phare, l'UEFA n'a pas ouvert la voie à davantage de clubs dans davantage de pays ; elle a claqué la porte au nez à ceux qui n'y participent pas, et ainsi ôté beaucoup de leur valeur (et quasiment tout de leur compétivité) à des championnats nationaux qui n'en avaient déjà plus beaucoup.
On se tromperait du tout au tout si l'on considérait ceci comme un "effet pervers" de la formule adoptée par l'UEFA ; car cet "effet pervers" est en fait l'un des fondements du système actuel, adopté sous la pression constante de ces puissants qui voulaient leur Superligue — et qui, de facto, l'ont aujourd'hui. L'ordre est établi ; il convient donc de le préserver.
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Video credit: Eurosport

Une autre preuve en est que, parmi les critères retenus par l'UEFA pour calculer le montant versé à chaque club au terme de la première phase de son tournoi-phare, figurent les soi-disant "piliers de valeur", qui prennent en compte les valeurs de marché des pays et les coefficients individuels des clubs — indépendamment de leurs résultats dans la compétition en cours. Une façon de faire la part encore plus belle pour ceux qui se partagent le gâteau depuis plus longtemps que les autres.

Le PSG a plus gagné que Lille

C'est ainsi que Liverpool touchera presque seize fois plus à ce titre que Slovan Bratislava, 42,17 millions d'euros pour les Anglais contre 2,67 pour les Slovaques.
C'est ainsi que le PSG, qui a fini la phase de ligue de la C1 avec le même nombre de points que l'AS Monaco et le Stade Brestois, a droit à 44,7 millions au titre de ces "piliers" alors que les Monégasques et les Bretons se contenteront respectivement de 25,2 et de 17,5 millions.
C'est ainsi que le même PSG, qui a repris des couleurs in extremis, devance le LOSC, brillant de bout en bout, de 2,2 millions au tirage final de la loterie de l'UEFA, une loterie dans laquelle certains billets valent beaucoup plus que d'autres.
C'est ainsi qu'incroyablement, Manchester City, à un cheveu d'être éliminé de la compétition, va engranger presque cinq millions de plus qu'Aston Villa, pourtant qualifié d'office pour ses huitièmes de finale, et que RB Leipzig, l'une des plus grosses déceptions de cette saison européenne, 32ème sur 36, va hériter d'un pactole supérieur à celui de six clubs qualifiés pour le tour éliminatoire du mois de février (*).
Du coup, il n'y a rien d'étonnant à ce que le classement de la Ligue des Champions ressemble de si près à celui de la Football Money League, dont le cabinet comptable londonien Deloitte vient de publier la dernière édition. L'argent de l'UEFA irrigue d'abord ceux qui en le moins besoin dans l'absolu, en ce que leurs revenus propres sont déjà largement supérieurs à ceux de leurs concurrents théoriques, particulièrement en termes de marketing et de partenariats commerciaux, lesquels sont en grande partie la conséquence de leurs résultats en Europe et de leur 'héritage', lesquels leur permettent de rafler les meilleurs talents et de les rémunérer en conséquence, et caetera, et caetera. Et c'est ainsi que les mêmes planètes continuent de graviter sur des orbites qui ont tout de cercles vicieux.
Il y a quelques exceptions, bien sûr, mais elles sont des plus rares ; le Stade Brestois, par exemple, dont le prochain défi sera de savoir comment utiliser au mieux les fruits de leur incroyable réussite en Europe. Girona, aussi - mais qu'est-ce que Girona, sinon un satellite de Manchester City, dont le but libérateur contre Club Brugge fut d'ailleurs inscrit par Savinho, revenu de prêt de Girona, l'un des grands artisans de la qualification des Espagnols pour cette édition de la C1 ? Là aussi, on tourne en rond.
Le dicton doit être reformulé : dans le football européen de 2025, on ne fait pas que prêter aux riches. On fait encore mieux. C'est à eux que l'on donne, et à eux seulement.
(*) PSV, Feyenoord, Brest, Club Brugge, Sporting et Celtic.
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Savinho, Erling Haaland

Crédit: Getty Images


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