Peut-être est-il plus difficile de bâtir une carrière de comédien sur la base du sarcasme et de l’ironie qu’à partir de blagues passe-partout taillées sur mesure pour faire exploser de rire une salle tout public, ayant donné son consentement pour se voir alimentée de sketchs construits sur le montage de meubles Ikea et le prix de l’immobilier, l’arrière-train positivement moulé dans des sièges rembourrés. Le sarcasme, lui, est un humour fait de choses pas si drôles, de choses un peu perfides.
Loin de jouer sur la bonhomie du spectateur, il provoque chez lui des souffles nasaux, voire des rires la bouche fermée plutôt qu’à gorge déployée, ce qui convenons-en, est tout à fait préférable en temps de pandémie. Et en plus d’être Covid-friendly, c’est un humour très pratique pour renvoyer la pareille à des journalistes vous arrosant de questions trempées au préalable dans une bassine de reproches. De fait, le sarcasme, Luis Enrique en a fait sa meilleure arme pour défendre ses choix à la tête d’une Roja dont personne ne sait où elle va. Trois mois après l’Euro, c’est déjà le retour au point de départ.
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La forme avant les statuts

C’est devenu une tendance depuis deux ans, les sélectionneurs espagnols se ruent sur les derniers talents venus pour assouvir les besoins footballistiques d’une Roja toujours autant dans le mal. En Espagne, on se plaint de voir des joueurs élus au rabais. Avec le temps, on finit tout de même par trop bien connaître l’histoire pour s’en offenser : la Selección n’en finit pas de patiner, le réservoir est quand même bien vide et en conséquence, fulanito (traduction espagnole de "tartempion") fait trois bons mois et le voici international.

Luis Enrique

Crédit: Getty Images

Convoqués lors de la dernière année, les Campaña, Oscar Rodríguez, Cucurella ou Braís Mendez étaient/sont dans le haut du panier des joueurs de Liga, sans plus. Le sélectionneur a beau faire de la concurrence interne son mot d’ordre, on voit mal ces éléments-là se battre pour une place de titulaire. Toutefois, il faut bien des joueurs pour faire le nombre et entre choisir un joueur de Levante en forme et un Merengue footballistiquement déprimé, le choix était vite fait. Après tout, l’entraîneur numéro 1 du pays avait instauré sa logique : la forme passerait avant les statuts, à quelques exceptions près.

Un Euro rassembleur

Si la liste à l’Euro a mis à mal cette ligne directrice avec l’introduction de joueurs à la forme discutable (Sarabia, Diego Llorente, Traoré), cette Espagne demi-finaliste a fini par donner raison à son sélectionneur et à ses changements drastiques de match en match. La Roja avait des problèmes de cadres, de continuité dans les onze de départ, de finition, peu importe, son plus grand atout était sur le banc. L’ancien de la Roma n’était pas plus compris à l’Euro que dans toute la campagne de qualification, mais son Espagne allait de l’avant.
Le pays devait capituler devant son Míster aux voies impénétrables. S’il disait que deux et deux faisaient six, c’est que ça devait être vrai. "Peu à peu, les sifflets se sont transformés. En premier le silence, pour ensuite laisser la voie à une clameur de la grande majorité des fans, qui ne voyaient plus le technicien comme un ennemi mais comme le responsable de prendre des décisions justes pour le bien de la Selección," résumait Marca fin juin, là où dix jours plutôt le journal interpellait le sélectionneur d’un "Luis Enrique, comme ça nous n’allons nulle part".

Álvaro Morata

Crédit: Imago

"Luis Enrique a inventé une équipe là où il n’y en avait pas et ça c’est admirable," écrivait pour sa part El Mundo au terme de l’Euro espagnol. Hommes de peu de foi, supporters du Real, journalistes dubitatifs, tous avaient dû avaler leur venin au-devant d’un Euro au cours duquel la Selección avait frôlé la finale. Lucho avait réussi un tour de force majeur et son groupe ne pourrait que grandir à l’avenir. Les bases du projet avaient été renforcées de béton armé. Et puis en fait, non…

Retour de l’incertitude

En septembre, la traditionnelle liste remplie de surprises a fait son retour, accompagnée d’une défaite en Suède mettant en sérieux péril la première place du groupe. "Lucho, on a un problème," s’alarmait cette fois Marca qui s’imaginait déjà devoir jouer un piégeux barrage. L’équipe présentait les mêmes problèmes qu’auparavant. Fragilité défensive, stérilité avec ballon, manque de déséquilibre… À chaque transition défensive, le onze menaçait de se casser en deux. La parenthèse estivale s’était bel et bien refermée. Retour au point de départ et aux improvisations permanentes.

L'Espagne s'est inclinée en Suède

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Après avoir difficilement battu le Kosovo quelques jours plus tard, les griefs demeuraient encore. "Les choses allaient mal pour Luis Enrique, mais à la fois il y avait quelque chose digne d’admiration : après s’être mis à dos le journalisme madridista, il décidait d’en faire de même avec le colchonero, lui niant encore une fois la possibilité de voir Marcos Llorente en tant qu’attaquant. Il y a dans cet entraîneur un sens artistique, suicidaire, de l’indépendance," s’amusait le journal ABC. Le consensus avait bien peu duré et voilà qu’on allait jusqu’à remettre en question la parenthèse dorée de juillet. L’Espagne est-allée jusqu’en demies de l’Euro vous dites ? Et combien de matches a-t-elle gagnés après 90 minutes ? C’est bien ça, un seul. Contre la Slovaquie (5-0).

Se racheter du soutien

Lors du présent rassemblement, El Seleccionador aura une nouvelle fois l’occasion de raviver le soutien des masses. Une victoire contre l’Italie championne d’Europe et la courbe de popularité repartira à la hausse. Son Espagne peut avoir tous les problèmes du monde, elle reste une équipe difficile à battre. On pourra d’ailleurs rétorquer aux sceptiques que Luis Enrique est trop fort pour laisser les siens se faire écraser. L’ex du Barça sur le banc, la Selección aura toujours un seuil de compétitivité élevé.
Cette fois pourtant, l’Asturien part de loin : sa dernière liste a mis le feu aux poudres. En difficulté match après match avec le Barça, Busquets et Eric García sont de la partie. Gavi, 17 ans (!), 363 minutes de jeu en tout et pour tout dans sa carrière (!!!) a lui aussi été appelé, de quoi faire sauter au plafond le pays entier. Comble du surréalisme, Sergi Roberto, appelé de dernière minute, viendra également garnir les rangs hispaniques. En méforme historique, le Catalan a été préféré à Fabian Ruiz, Brahim Diaz et Luis Alberto, indiscutables dans leurs clubs respectifs.
Je ne vous lis pas parce que je pense que je connais mieux le football que la majorité des gens
Certes, tirer sur les convocations d’un sélectionneur est souvent facile et c’est même parfois faire beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Les staffs n’agissent pas sur des coups de tête, sont peuplés de gens rationnels et bien mieux préparés que le commun des footeux. En revanche, quand les raisonnements d’un entraîneur ne sont plus reproductibles, quand toute l’empathie du monde n’aide pas à comprendre, on est en droit de questionner. Alors, les journalistes espagnols mènent l’interrogatoire et Lucho leur répond évidemment avec sa verve habituelle. "Je ne vous lis pas parce que je pense que je connais mieux le football que la majorité des gens et parce que j'ai plus d'informations que vous," fusillait-il en direction de la presse. Ou encore :
"Gavi n’a joué que deux matches comme titulaire avec le Barça. Ce n’est pas un peu tôt ?
- C’est possible. C’est toi qui m’as posé l’autre fois la question sur le manque de joueurs andalous en sélection, non ? Maintenant il y en a un, Gavi, et tu veux le dégager ?!". Sur le plan rhétorique, là aussi rien n’a changé durant ces derniers mois. Hors terrain, Luis Enrique est aussi un improvisateur hors pair.
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Luis Enrique

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