A la suite de l'effondrement de la Superleague européenne, on avait dit ici même que le fan power n'était pas un vain mot en Angleterre ; et, quelques jours plus tard, les supporters de Manchester United nous en donnaient une nouvelle preuve, en investissant Old Trafford et en forçant le report du match de leur équipe contre Liverpool, une première dans l'histoire du football anglais.
Il n'y a pas si longtemps, une telle action aurait immédiatement suscité un tollé unanime dans les médias et, au-delà, dans l'opinion. Or, cette fois-ci, si les instances, la Premier League en tête, y sont allées de leurs communiqués condamnant les fauteurs de trouble, ce ne fut pas le cas, bien que plusieurs policiers eurent été blessés, l'un d'entre eux sérieusement, dans les échauffourées qui accompagnèrent le mouvement de protestation des fans mancuniens.
C'est que, malgré les débordement de quelques individus, nous n'avions pas affaire à des hooligans, mais à d'authentiques supporters dont les griefs ne datent pas d'hier, et dont la cause fut aussitôt embrassée par des personnalités comme Jamie Carragher, Roy Keane et celui qui est en passe de devenir leur porte-parole (certains diraient "incitateur") dans les médias, Gary Neville. Il est d'ailleurs probable que les centaines de manifestants qui envahirent le stade ne seront pas sanctionnés par Manchester United comme cela aurait été automatiquement le cas en d'autres circonstances.
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United fans continue to express their fury at the Glazers

Crédit: Getty Images

Les supporters mancuniens avaient raison

On peut analyser ce qu'il se passa dimanche dernier de bien des façons contradictoires. On peut y voir la naissance d'un mouvement supportériste inédit et l'amorce d'un changement structurel dans la gouvernance du football anglais. Chelsea vient d'annoncer, par exemple, qu'une cellule de fans sera invitée à prendre part aux réunions de son directoire à partir du 1er juillet, une initiative que le club n'aurait jamais proposée de son propre chef si le petit peuple du football ne s'était révolté - comme si la prise d'Old Trafford, c'était un peu celle de la Bastille, et le 2 mai, une sorte de 14 juillet. Mais on peut aussi lire dans les événements de dimanche dernier (et il y en aura d'autres) l'ultime soubresaut d'une culture fan spécifiquement anglaise, son dernier combat, qui ne peut être que futile, contre les grandes puissances financières qui ont pris le contrôle de son sport, de sa passion, de sa religion. On distribuera quelques hochets, on prendra quelques mesures symboliques, mais tout rentrera dans l'ordre au bout du compte. Les supporters en colère redeviendront des consommateurs, et les caisses enregistreuses des mégastores tinteront à nouveau de plus belle.
Une chose ne peut être mise en doute pour autant: ces supporters mancuniens avaient raison. Mieux, ils sont parvenus à remettre à l'ordre du jour un débat public qu'ils avaient entamé en 2005, lorsqu'il était devenu certain que la famille Glazer s'emparerait de leur club. Seize ans plus tard, on admet enfin qu'ils avaient vu juste, d'emblée. Tout ce qu'ils avaient prévu, l'endettement, les ponctions sur les ressources de leur club, l'utilisation outrée de la "marque" Manchester United au profit d'une poignée de spéculateurs, tout cela s'est avéré. Oui, les Glazer ont bien coûté plus d'un milliard à leur club. Et voici comment.

Fans are seen protesting Manchester United's Glazer ownership outside the stadium prior to the Premier League match between Manchester United and Liverpool at Old Trafford on May 02, 2021 in Manchester, England

Crédit: Getty Images

Le mécanisme dont ils se servirent pour acheter les actions de Manchester United en 2005, l'acquisition par emprunt ("leveraged buyout") revenait à faire endosser au club, et non aux Glazer eux-mêmes, la responsabilité de rembourser la dette contractée auprès d'organismes financiers (dont la banque JP Morgan) et ses intérêts. Au bout du compte, c'est donc avec l'argent du club que les Glazer financèrent leur achat, pas avec le leur. La Premier League le savait, les fans aussi ; mais la Premier League ne bougea pas le petit doigt.
Les défenseurs des Glazer, s'il en est, diront que Manchester United a vu ses revenus exploser sous la tutelle de ses propriétaires américains. Ils ajouteront que si l'on considère l'argent investi dans l'acquisition de joueurs lors des quinze dernières années, United n'est devancé que par les voisins de Man City en la matière : 1,15 milliard d'euros net a alimenté le renouvellement de l'effectif de Sir Alex Ferguson et de ses successeurs. C'est beaucoup. Mais c'est moins que ce que les Glazer, eux, ont coûté au club : 1,25 milliard d'euros, selon les calculs de l'analyste financier @swissramble, une autorité en la matière. 1,2 milliard qui aurait pu être investi dans d'autres joueurs, ou dans l'infrastructure du club, un domaine dans lequel United est à la traîne de quasiment tous ses rivaux, comme quiconque s'est rendu à Old Trafford s'en sera rendu compte, au vu de l'état pitoyable du stade. Qui plus est, les Glazer n'ont pas puisé dans la fortune familiale pour trouver les 431 millions d'euros alloués à l'infrastructure de MU depuis 2005 ; ils ont émis des actions pour couvrir ces dépenses, voilà tout, sans que cela leur coûte un cent.

MU, quasiment le seul club de Premier League à verser des dividendes

Comment arrive-t-on à cette somme gigantesque ? Il y a tout d'abord le remboursement du principal de la dette elle-même: 267 millions d'euros. Puis le paiement des intérêts afférents: 803 millions d'euros, un chiffre effarant qui s'explique par les taux d'intérêts prohibitifs pratiqués par les bailleurs de fonds (jusqu'à 16,7% annuels); et, cerise sur le gâteau, les dividendes payés aux actionnaires du club (vous aurez deviné qui) depuis la saison 2015-16, soit 142,5 millions d'euros. Et nous voilà à 1,2 milliard, sans prendre en compte les paiements perçus par feu Malcolm Glazer et ses six enfants au titre de bons de présence, d'émoluments et d'indemnités. Et n'imaginez pas que Manchester United arrive enfin au bout de ses peines. Il reste 600 millions d'euros à rembourser aux prêteurs.
Précisons qu'en seize ans, de tous les clubs de Premier League, hormis deux paiements exceptionnels faits par West Bromwich Albion et par Leeds United à leurs actionnaires, Manchester United est bien le seul à avoir versé des dividendes aux siens, et ce, bien que leur club aie enregistré une perte de 105 millions d'euros sur cette période, lorsqu'on prend en compte le poids de son endettement et des intérêts.
Tout cela, ces supporters qui, en 2005, manifestaient avec leurs écharpes vertes et or, l'avaient prédit. Le football les avait ignorés, ajoutant parfois une dose de mépris à son indifférence. Ils rongeaient leur frein depuis ; mais ils n'avaient rien oublié, et, par la faute ou grâce à la Superleague, la soupape a sauté. Il en faudra beaucoup plus pour contraindre les Glazer à se séparer de l'investissement, si c'est le mot, qui les a si bien servis (et à un coût presque nul) depuis qu'ils en ont pris le contrôle. Au moins le combat qu'on avait cru perdu aura-t-il repris, seize ans at un milliard plus tard.

Ole Gunnar Solskjær avec Joel Glazer et Avram Glazer

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