Eurosport
Amicaux - Bleus - Pékerman : la force tranquille de la Colombie
Par
Publié 22/03/2018 à 18:22 GMT+1
MATCHES AMICAUX - Adversaire des Bleus, vendredi soir, la Colombie participera, en Russie, à sa deuxième Coupe du Monde de rang. Un résultat qui doit au talent de Radamel Falcao, James Rodriguez, et consorts, mais qui porte aussi la griffe de José Néstor Pékerman, un sélectionneur qui a su concilier toque et sérénité.
Eurosport
Crédit: Eurosport
C'est un sort commun pour les pays peu habitués au succès. Ne pas savoir le gérer et chuter abruptement depuis le piédestal sur lequel ils viennent de s'élever. Le Chili l'a récemment mis en évidence : privé de Coupe du Monde après avoir remporté deux Copa América de rang (2015 et 2016). Et la Colombie aurait pu, elle aussi, être citée en exemple, même si elle a fini par s'en sortir alors que son sort ne tenait plus qu'à un fil. Séduisante au Brésil, en 2014, et même surprenante pour ceux qui n'avaient été témoins de sa montée en puissance lors des éliminatoires, la sélection cafetera a clairement perdu de son éclat depuis.
Elle a pourtant récupéré son buteur providentiel, Radamel Falcao, le grand absent au Brésil, mais elle a aussi perdu nombre d'hommes en chemin. Piliers de l'arrière-garde, Camilo Zuñiga ou Pablo Armero, ne sont ainsi plus que l'ombre d'eux-mêmes, tandis que Mario Yepes est parti à la retraite. Aux avant-postes, l'abondance de 2014 s'est atténuée : Jackson Martinez a presque disparu de la circulation, Carlos Bacca (Villareal) est bien moins imparable, et Luis Muriel n'a jamais totalement confirmé les espoirs placés en lui. Enfin, James Rodriguez, le meilleur buteur du Mondial 2014, commence tout juste à se requinquer au Bayern, après plusieurs mornes saisons madrilènes. Face à cette nouvelle donne, le sélectionneur, José Néstor Pékerman a été contraint de bouger ses pions, mais sans jamais céder à la panique. En capitaine imperturbable au milieu de la tempête.
Un chantier à ciel ouvert
Depuis la Coupe du Monde 2014, l'ex-responsable du centre de formation d'Argentinos Juniors (1985-1992) a appelé une soixantaine de joueurs. Un chantier à ciel ouvert pas encore achevé à moins de trois mois du Mondial. Pour négocier le double rendez-vous face aux Bleus, puis face à l'Australie, un nouvel élément a ainsi été appelé : Victor Cantillo, du Junior Barranquilla. D'autres font leur retour, comme l'ex-Rennais, Juan Fernando Quintero, absent des listes de Pékerman depuis 2015. Pour l'ex-sélectionneur de l'Albiceleste (2004-2006) il ne s'agit pas de prolonger la revue d'effectif à l'infini, mais de faire encore face à une certaine pénurie, alors que Juan Guillermo Cuadrado est forfait, et que l'intermittent mais talentueux, Edwin Cardona (Boca Juniors), est suspendu pour un geste raciste commis lors d'un amical face à la Corée du Sud.
Blessures, méformes, José Pékerman s'était plaint de n'avoir jamais pu aligner le même onze avant les deux derniers rendez-vous des éliminatoires. Avec un effectif enfin au complet, les cafeteros n'avaient toutefois pas brillé. Loin de là. A la surprise générale, Falcao et consorts avaient ainsi chuté, à domicile, face au Paraguay (1-2). Et au lieu de valider sa qualification pour le Mondial à Barranquilla, la Colombie avait finalement été contraint de sauver les meubles à Lima. Un nul (1-1) qui en faisait un quatrième de la zone et dernier qualifié direct, un petit point devant le Pérou et le Chili. La sélection cafetera a souffert, mais a fini par s'en sortir.
"Un homme qui impose son autorité sans un cri"
Pour gérer sa crise de croissance, la Colombie disposait d'un expert. A 68 ans, José Nestor Pékerman a ainsi passé la majeure partie de sa vie sur les bancs à former les étoiles de demain. En charge des sélections de jeunes argentines à partir de 1994, le professeur au physique ascétique avait remporté trois Coupe du Monde avec les U20 (1995, 1997, et 2001). Dans la discrétion, cet ex-milieu défensif qui avait officié comme taxi au terme de sa carrière a contribué à former des Juan Roman Riquelme, Pablo Aimar, Walter Samuel, Juan Pablo Sorin, Javier Saviola, Maxi Rodriguez, ou Esteban Cambiasso. "Avec Pékerman, j'ai appris à être un joueur de sélection, disait ce dernier à La Nación, en 2017, il sait transmettre des valeurs à respecter, sur et en dehors du terrain : le respect pour le coéquipier, pour le staff technique, pour les employés, mais aussi pour les supporters et les journalistes".
Avec Pékerman, le groupe vit bien. Tout du moins, les conflits sont tués dans l'oeuf ou gérés loin des micros. "C'est un homme qui impose son autorité sans un cri" avait déclaré, en 2014, l'ex-président de la fédération colombienne, Luis Bedoya, à El Grafico. A la passion générée par la sélection colombienne, Pékerman oppose son calme, son phrasé d’aumônier, et son éthique du travail. L'Argentin n'a ainsi jamais rechigné au moment de prendre sa voiture pour assister à des rencontres depuis des gradins défraichies ou accoudé à une rambarde. Alors qu'il était directeur sportif de Leganès (D3 espagnole), c'est ainsi qu'il avait repéré Lionel Messi, en 2003. L'ex-sélectionneur de l'Albiceleste (2004-2006) avait alors pris son téléphone pour que les dirigeants argentins organisent, sur le champ, un match amical de la sélection U20 afin d'éviter que le génie n'enfile le maillot espagnol. Début 2012, quand il a pris en main les Cafeteros, Pékerman connaissait déjà tous les joueurs du championnat local.
Un choix fort : Gutierrez
Comme avec les sélections argentines, une partie du succès colombien de Pékerman est d'avoir su créer un sentiment d'appartenance. Les joueurs passent, le respect pour l'institution perdure. L'ex-joueur d'Argentinos Juniors et d'Independiente Medellin, où il avait terminé sa carrière en 1978, ne ménage pourtant pas les statuts : plutôt que d'aligner les onze meilleures individualités, le technicien privilégie les complémentarités.
Pendant la précédente campagne éliminatoire, celui que la Colombie surnomme "Supekerman" avait ainsi assumé le choix fort de faire de Teófilo Gutierrez le binôme de Falcao. Jackson Martinez flambait pourtant à Porto, et Carlos Bacca enquillait les buts en Belgique. Attaquant talentueux mais caractériel, passé par River Plate et Cruz Azul (Mexique), Gutierrez n'a jamais paru aussi serein que lorsqu'il évoluait en sélection. "Plus qu'un entraîneur, pour nous Pékerman est un père, déclarait récemment Luis Muriel, à Marca, il nous fait aussi sentir ce lien quand nous ne sommes pas en sélection, il est toujours en contact, nous appelle, et vient nous voir quand il le peut".
Une Colombie moins brillante, mais plus flexible
Il y a déjà six ans, quelques semaines avant de s'engager avec la Colombie, Pékerman avait assuré dans une interview à El Grafico avoir refusé une vingtaine d'offres, dont une venue de Bordeaux. L'Argentin est un homme comblé par le travail sur le long terme plutôt que par les échéances hebdomadaires. Sa carrière sur les bancs de clubs professionnels se cantonne à deux expériences -frustrantes- au Mexique : à Toluca (2007-2008) et aux Tigres (2009). L'homme a aussi eu du mal à accepter que son passage à la tête de l'Albiceleste soit souvent réduit à cette élimination en quart de finale du Mondial 2006 face à l'Allemagne (1-1, 2-4 tab). Pékerman s'était notamment vu reprocher d'avoir fait sortir Riquelme au moment où l'Argentine avait pris les devants, et d'avoir laissé le jeune Messi sur le banc.
Son Albiceleste est pourtant sans doute la dernière à avoir émerveillé le monde. Un jeu léché symbolisé par but du bout du monde -25 passes- finalisé par Esteban Cambiasso face à la Serbie, en phase de poule. Avec la Colombie aussi, Pékerman mise sur le beau, sur un jeu déroulé au sol, avec James Rodriguez en grand chef d'orchestre. Sa sélection n'a toutefois plus grand chose de l'irrésistible ensemble qui avait terminé ses éliminatoires pour le Mondial 2014 à la deuxième place, mais elle a gagné en expérience et en capacité d'adaptation. Coutumière des soubresauts, la Colombie est devenue un modèle de stabilité. La signature discrète de José Néstor Pékerman.
Sur le même sujet
Publicité
Publicité