Rodgers, l'homme qui a su changer pour transfigurer Liverpool

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Dogmatique repenti, Brendan Rodgers s'est remis en question pour devenir un personnage central de la Premier League, replaçant Liverpool au centre du jeu.

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Crédit: Eurosport

J’avais eu l’occasion de rendre visite à Brendan Rodgers à Swansea peu de temps avant que Liverpool ne fasse le pari de l’engager. L’Irlandais du Nord s’était plu à raconter combien sa "philosophie" du jeu, un mot qui revenait fréquemment dans sa bouche, avait pris forme au cours de ses nombreux voyages d’apprentissage en Espagne, alors qu’il n’était qu’un obscur technicien dont personne ne connaissait le nom. Rodgers, c’était l’anti-Dalglish.
Qu’on était loin de King Kenny, Red jusqu’aux os, mais tacticien d’un autre âge, dont la (mé)connaissance du football européen contemporain aurait fait sourire un pilier de pub. Rodgers, d’évidence, savait où il voulait en venir, et comment. Son bureau exigu du Liberty Stadium était encombré de dossiers de scouts et de diagrammes d’exercices. "J’aime que mes joueurs aient autant mal à la tête qu’aux jambes quand ils ont fini l’entraînement", m’avait-il dit, comme il l’avait déjà dit à d’autres, d’ailleurs.
Regardant jouer son Swansea, on se disait que ce bourrage de crânes avait porté ses fruits. Ecoutant Rodgers, on se demandait pourtant s’il était taillé pour un poste de manager qui l’obligerait à se frotter à des joueurs aussi réceptifs que ceux des Swans, qui avaient grimpé de division en division sans prendre la grosse tête. Il y avait de l’arrogance dans cette voix, dans ces phrases un peu trop polies pour être honnêtes qui semblaient sorties d’un manuel bon marché à l’intention des managers "modernes". Il y croyait, pas de doute là-dessus. Mais de là à transformer un Liverpool toujours en deuil de Rafa Benitez en une machine à gagner… non. L’homme était trop rigide, trop dogmatique, trop enclin à parler de son "ami" José (Mourinho, bien sûr), dont il avait été l’assistant, certes, mais sans intégrer la garde rapprochée du Portugais. Il se voyait un peu trop beau, le Brendan.

Les Britanniques, credo de Rodgers

"Fast forward" jusqu’en mars 2014. Liverpool est en course pour le titre. Liverpool a marqué davantage de buts (84, et ça n’est pas fini) que quelque autre équipe, Barcelone excepté, dans quelque autre des six grands championnats européens. Plus que le Real (81), plus que le Bayern (82), plus que le PSG (72), plus que la Juve (67). Et quels buts! Suarez, génial, mène la danse pour le Soulier d’Or avec 28 réalisations – au passage: zéro penalty dans la liste, Leo, Cristiano et Zlatan -, et Sturridge n’est pas loin derrière, à la sixième place, avec 19. En Angleterre, aucune autre équipe ne donne autant de plaisir à ses supporters, aux neutres, et, avouons-le, aux fans d’autres clubs.
Et tout cela, avec une défense suspecte, quoi qu'en pense le pauvre Mamadou Sakho, qui n’arrive pas à y retrouver sa place. Et ce, avec des joueurs britanniques. Il y avait cinq Reds dans le onze de départ de Roy Hodgson lorsque l’Angleterre battit le Danemark à Wembley au début du mois (1-0, but de Sturridge): Johnson, Gerrard, Henderson, Sterling et Sturridge, donc; du jamais vu depuis 1977. Vous pouvez ajouter le jeune Flanagan à la liste, plus le Gallois Joe Allen, sans oublier Martin Kelly, freiné par les blessures cette saison, mais qu’on reverra bientôt. Cela fait partie du credo de Rodgers: "ma mission est de prouver qu’on peut jouer ce football avec des joueurs nés sur cette île". Mission accomplie.
Comment diable y est-il parvenu, ce dogmatique de Rodgers, ce décortiqueur obnubilé par la "possession", cet obsédé du tableau noir et des logiciels? Suarez a beau être (opinion qui n’est pas que personnelle) l’un des quatre meilleurs joueurs du monde aujourd’hui (et le plus collectif, ce qui en fait le meilleur tout court dans mon estimation), ceci n’explique pas tout. Jordan Henderson, Raheem Sterling, Dan Sturridge se sont ouverts comme des fleurs aux premières bouffées de tiédeur du printemps. Qui aurait misé sur une telle progression, au vu de la première saison hoquetante de Rodgers à Anfield?

Il est devenu plus humble

La réponse est simple: nous, les soi-disant "experts", nous sommes trompés. Ce dogmatique n’en est pas un. S’il est une chose qui sous-tend et définit le changement observé à Liverpool, c’est qu’aucune autre équipe en Angleterre n’est aussi fluide dans son approche des matches, et aussi disciplinée dans l’exécution du plan de jeu défini par son entraîneur, tout en conservant sa joie de jouer et sa capacité à improviser. Mourinho sait mieux que personne comment changer les détails qui font la différence, en choisissant untel plutôt qu'un autre, en altérant subtilement sa mise en place – mais sans modifier sensiblement son organisation en 4-2-3-1. Pellegrini, lorsqu’il passe de son 4-2-2-2 favori à un 4-2-3-1, voire un 4-3-2-1, ne modifie pas pour autant ses fondamentaux. Wenger, n’en parlons pas. Seul des autres managers de Premier League, Roberto Martinez peut changer (avec des moyens plus limités) son organisation aussi profondément en donnant l’impression de conserver le contrôle de ce qu’il se passe sur la pelouse.
Liverpool a parfois joué avec un back-three, en 4-1-4-1, en 4-4-2, en 4-1-3-2, en 4-3-3 (avec Suarez dans le rôle de faux ailier droit), avec un milieu en losange, avec deux ailiers. J’en oublie. Presque chaque fois, la formule a fonctionné, signe sûr que le manager est aussi un éducateur hors-pair sur le terrain d’entraînement. Le message passe, les joueurs en redemandent. Steven Gerrard, dont on craignait qu’il devînt un poids mort, a trouvé une seconde jeunesse dans son rôle de Pirlo à l’anglaise. La possession? Ce n’est plus l’alpha et l’oméga de l’abécédaire du football selon Brendan.
Regardez les plus belles performances de Liverpool cette saison, et vous verrez que, très souvent, les Reds ont concédé plus de 50% du ballon à leurs adversaires. Même à Old Trafford (3-0) et Cardiff (6-3), face à des adversaires qu’ils ont, excusez l’expression, "baladés" pendant 90 minutes, Liverpool a partagé la balle sans arrière-pensées, sachant qu’ils sauraient l’utiliser de façon meurtrière lorsqu’ils la récupéreraient. Oui, Rodgers a changé. Il est devenu plus humble, s’est mis dans la peau d’un apprenti prêt à se remettre en question(s) et à écouter celles des autres. Il est en passe de devenir lui-même pour de bon. De très bon, même.
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