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Les plus riches sont ceux qui ont le plus à perdre : pour la Premier League, attention, danger !

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Dele Alli (Tottenham)

Crédit: Getty Images

ParPhilippe Auclair
16/04/2020 à 06:49 | Mis à jour 16/04/2020 à 10:12

PREMIER LEAGUE - Alors que la pandémie de Covid-19 frappe toutes les économies de plein fouet, le championnat anglais a le plus à perdre, précisément parce qu'il est le plus riche du monde. La Premier League va devoir revoir son train de vie et risque de sortir très meurtrie de la situation actuelle.

Le danger est de se représenter la Premier League comme un tout homogène, comme un organisme dont tous les composants sont semblablement affectés lorsqu'il est confronté à un choc comme celui qui le frappe aujourd'hui. La vérité est toute autre. Certains de ces composants sont sains; d'autres moins; certains, pas du tout.

Ils demeurent néanmoins inter-dépendants. Manchester United, le riche d'entre les riches, a besoin de Norwich - ou de son équivalent - comme Norwich, le plus "démuni" de ces riches, a besoin de Manchester United. Richard Scudamore, l'ancien président exécutif de la Premier League, n'avait pas complètement tort lorsqu'il parlait du mode de fonctionnement de son organisation comme d'une sorte de "communisme"...appliqué à un système ultra-capitaliste au demeurant.

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Norwich a besoin de United... et inversement

Ce paradoxe est au coeur de la réussite de la PL. La voix de Manchester United ne compte pas davantage que celle de Norwich lorsqu'elle doit prendre des décisions qui engagent ses vingt clubs-actionnaires (car la PL est bien une SARL, dont le 21e actionnaire, la FA, n'a pas voix de cité au conseil d'administration). La majorité des deux tiers est indispensable pour entériner ses choix. Les droits TV sont répartis plus équitablement que dans quelque autre grande ligue européenne. Cela n'empêche pourtant pas que certains sont plus égaux que d'autres. Beaucoup plus, même. Et c'est bien cela qui doit inquiéter le championnat le plus riche du monde.

"Le plus riche" ne veut pas dire "le plus solide", un qualificatif qu'on accordera plutôt à la Bundesliga, laquelle se prépare d'ailleurs à griller tous ses concurrents sur la voie du retour à la compétition. Si la PL a dégagé un chiffre d'affaires global de 5,9 milliards d'euros en 2018-19 (*), elle a aussi enregistré une perte combinée de 378 millions. Douze de ses vingt clubs ont fini cette saison-là dans le rouge, Chelsea et Everton se montrant les plus mauvais élèves en la matière, avec des déficits respectifs de 117 et 128 millions, et cela alors que la PL affichait pourtant un bénéfice cumulé de près de 450 millions sur les ventes de joueurs (marché interne compris).

Olivier Giroud (Chelsea) célèbre son but contre Everton

Crédit: Getty Images

Otez ces profits "saisonniers" de son bilan, et voilà que les pertes conjuguées atteignent plus de 750 millions; voilà aussi que cinq clubs de PL seulement affichent un résultat positif : Tottenham, Manchester United, Newcastle, Wolverhampton et Liverpool. Ceci n'aurait rien de rhédibitoire dans un contexte "normal". Le problème est évidemment que nous sommes très éloignés d'un contexte "normal" en ces temps de pandémie, quand les experts prévoient que le Royaume-Uni verra son économie se contracter de 35% (!) en 2020. Les plus riches peuvent aussi être ceux qui ont le plus à perdre, quand, comme c'est le cas du football, la source de leur richesse se tarit du jour au lendemain.

1,3 milliard de pertes si la saison ne reprend pas

Combien le Covid-19 coûtera à la Premier League ne peut être affirmé avec certitude aujourd'hui, dans la mesure où beaucoup dépendra de la reprise - ou pas - de la saison 2019-20. J'ai déjà évoqué ici l'hypothèse d'une annulation pure et simple de cette saison; et plus les jours passent, et plus la crise s'aggrave en Angleterre, plus la perspective d'une reprise s'éloigne...et pas seulement dans le temps. Viendra bien un moment où il faudra trancher.

Il y a des dates butoir à respecter, quand bien même le fait que le Mondial de 2022 se disputera à la fin de l'automne offre une certaine liberté de manoeuvre aux responsables du calendrier. Repousser la fin de la saison 2019-20 aux mois de septembre ou d'octobre, pourquoi pas ? Mais comment échapper alors à une version tronquée de 2020-21 ? Sur le plan purement sportif, cela se justifierait sans difficulté. Après tout, calquer la PL sur le modèle argentin ou mexicain d'une Apertura ou d'une Clausura, et donc ne disputer que des matches aller, dix-neuf plutôt que trente-huit, le temps d'une (demi) saison, n'aurait rien de scandaleux.

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Mais le problème n'est pas sportif. Le problème est financier; et d'une telle ampleur, quand on le considère de plus près, qu'on a le droit de parler d'une vraie "crise existentielle", dont les conséquences pourraient être fatales pour certains (*). On estime que la Premier League subirait une perte sèche de 1,3 milliard d'euros si la saison s'arrêtait là, à neuf journées de la fin prévue de sa saison, soit une chute de 21,75% de son chiffre d'affaires annuel. 137 millions de pertes seraient imputables à la billetterie, 285 millions aux non-paiements des sponsors et autres partenaires commerciaux, la part du loup revenant évidemment aux diffuseurs, qui réclameraient le remboursement de 871 millions d'euros.

Le train de vie de la PL en question

Le plus inquiétant est que ce choc ne frapperait pas tous les clubs de PL de la même manière. On estime, par exemple, que Manchester United - le club qui encaisserait la plus grosse gifle - perdrait 127 millions d'euros, ce qui correspond à 18% de son chiffre d'affaires. Mais Burnley et Leicester verraient les leurs amputés de 29 et 30%.

De la même façon, si les doits de diffusion représentent 59% du revenu global de la PL, ce qui est déjà beaucoup, certains clubs ont une dépendance bien plus forte à leur égard. Pour Bournemouth, cas extrême, ces droits représentent 88% de leur chiffre d'affaires. Imaginez l'impact d'une annulation pure et simple de cette saison sur eux. Diminuer les salaires des joueurs de 30% sur les trois mois à venir, comme la PL l'a suggéré, n'allégerait les budgets des clubs que de 215 millions d'euros environ, autant dire une goutte d'eau dans un océan de larmes.

Bournemouth celebrate

Crédit: Getty Images

Et c'est sans compter avec les contrats de sponsoring qui vont expirer le 30 juin, ou ceux dont le montant est aussi déterminé par le nombre de maillots vendus par l'équipementier, comme c'est le cas pour le nouvel accord passé entre Nike et Liverpool. Dans une économie saccagée par la pandémie, la PL va devoir revoir son train de vie de fond en comble, un train qui allait beaucoup, beaucoup trop vite, nous le voyons maintenant. Et certains devront rester sur le bord du quai, ce qui aura un impact sur tout le reste. La PL est ainsi faite que le malheur des uns fera aussi le malheur des autres. On dira que c'est le cas de tous les autres championnats; mais aucun de ceux-là n'a autant à perdre que le championnat d'Angleterre.

(*) Au taux de change actuel, la saison 2018-19 étant la dernière pour laquelle on dispose de chiffres officiels.

(*) Les chiffres qui suivent sont dûs au travail de @swissramble, le compte-référence pour l'analyse des finances du football anglais.

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