Bien sûr, c'est le triomphe de Marcelo Bielsa, le moment que tous ceux pour qui il est bien plus qu'un entraîneur attendaient pour clouer le bec à ceux pour qui il n'est pas loin d'être un imposteur. Ce titre de champion d'Angleterre de seconde division - le premier titre du gourou argentin depuis le sacre olympique de l'Argentine il y a seize ans de cela, l'année de la descente de Leeds en D2 - a en effet une signification qui dépasse très largement la ligne ajoutée au palmarès du manager, dont chacun sait qu'il est bien maigre au vu de la réputation dont il jouit.

C'est que s'il avait acquis ce titre avec quelque autre club du Championship, à l'exception, peut-être, de Nottingham Forest, il n'aurait pas eu le même rayonnement. On n'aurait pas vu tous les journaux de la presse britannique lui consacrer pages sur pages de leurs suppléments "sport", les standards des radios n'auraient pas été engorgés par les appels de leurs auditeurs - tous ravis -, et il est probable que vous ne liriez pas cette chronique.

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leeds fans

Crédit: Getty Images

C'est qu'il s'agit de Leeds United, un club à part dans le paysage du football anglais, admiré, détesté, indispensable à sa drôle de manière.

Sept relégations, cinq titres de champion, et pourtant...

Pourquoi Leeds United compte tant, bien plus que ce que son palmarès laisserait penser (une caractéristique que le club partage avec son manager), n'est pas des plus aisés à expliquer. Le club vient tout juste de fêter son centième anniversaire, ce qui, en Angleterre, signifie qu'il fait figure de bébé aux côtés de ses futurs rivaux de Premier League, dont la plupart ont vu le jour au XIXe siècle.

Il fut relégué plus souvent - sept fois - qu'il ne fut sacré champion - cinq, en incluant les deux titres de champion de D2. Il passa la moitié des soixante-quatorze saisons écoulées depuis la reprise du football après la Seconde Guerre mondiale dans les divisions inférieures. Il ne gagna son premier vrai titre, une Coupe de la League, qu'en 1968. Et pourtant, Leeds United est bien un de ces clubs dont l'aura est celle d'un authentique "grand", et le retour dans l'élite est perçu comme la réparation d'un tort - et une bénédiction.

Et s'il en est ainsi, c'est que Leeds United, qui n'en est pas à un paradoxe près, fut longtemps haï autant qu'il est apprécié aujourd'hui, quand son manager ne s'appelait pas Marcelo Bielsa, mais Don Revie, autrement dit le créateur du dirty Leeds, l'équipe tutélaire des seventies en Angleterre, la décennie vintage entre toutes, l'équipe qui mêlait élégance et brutalité, qui faisait se lever de son siège par la beauté de son jeu et par sa violence aussi. Giles, Bremner, Hunter, Lorimer, Clarke, Jordan, Yorath, Cooper, Jack Charlton, mort quelques jours avant que son Leeds retrouve la Premier League...quels joueurs...quels voyous, qui avaient le culot de jouer en blanc, en plus, comme le Real Madrid. Il leur allait bien, d'ailleurs.

Parc des Princes 1975, dix ans avant le Heysel

C'est la fameuse finale de la Coupe d'Europe de 1975 contre le Bayern au Parc des Princes, le but injustement refusé à Peter Lorimer, l'émeute des supporters qui valut à Leeds d'être le premier club anglais à être banni des compétitions européennes, dix ans avant le Heysel.

leeds-bayern, 1875

Crédit: Eurosport

Ce Leeds-là avait aussi le don de perdre quand la victoire paraissait à sa portée, ce qui ajoutait encore à sa mystique : c'est cinq places de second en championnat d'Angleterre et trois finales de Cup perdues en l'espace de dix ans entre 1964 - quand Revie mena son groupe hors de la seconde division - et 1974, quand il prit la tête de la sélection anglaise, et qu'incroyablement, les dirigeants du club se tournèrent vers Brian Clough pour lui succéder.

Brian Clough, l'homme qui avait proposé que Leeds United fût relégué en punition du bilan disciplinaire épouvantable de ses joueurs. Brian Clough qui, rencontrant ceux-là pour la première fois, les avait enjoints à mettre toutes leurs médailles à la poubelle parce qu'ils les avaient gagnées en trichant. Brian Clough, dont le règne ne dura que 44 jours et inspira The Damned United à David Peace. C'est aussi de cette façon qu'un club devient un mythe.

Bielsa ne fera pas tâche au casting

Et comme si cela ne suffisait pas, Leeds est redevenu champion, en 1992, avec son "carré magique" version British - l'Anglais Batty, le Gallois Speed, les Ecossais Strachan et McAllister - et avec Eric Cantona, à qui Howard Wilkinson avait offert une porte de sortie du football français, qui était en fait le premier pas sur la voie royale du King . Oui, Leeds a toujours aimé cultiver sa différence, en regardant le reste du football anglais d'un air, comment dire ? Pas vraiment "suffisant", mais certainement sûr de ce qu'il a d'unique. Quel autre club anglais aurait pu faire appel à Mercelo Bielsa, d'ailleurs, et l'adopter d'emblée comme il l'adopta ?

Marcelo Bielsa (Leeds)

Crédit: Getty Images

Or la Premier League se nourrit d'histoire, avec ou sans majuscule, au singulier comme au pluriel, autant que de jeu. Leeds lui manquait, tout comme la Premier League manquait à Leeds, qui avait payé très cher les folies commises au début des années 2000, quand le club parvint en demi-finale de la Ligue des Champions mais faillit aussi disparaître après avoir hypothéqué ses revenus à venir pour payer les salaires faramineux de ses superstars d'alors.

La Premier League se nourrit aussi de personnages, ses managers au premier chef. Klopp, Guardiola, Ancelotti, Mourinho. Bielsa ne dépararera pas ce casting.

Et voilà pourquoi les bouchons de champagne n'ont pas sauté que dans le Yorkshire lorsque la promotion qu'on croyait acquise l'an dernier, mais que Leeds avait trouvé le moyen de saborder comme Leeds seul sait se saborder, est devenu réalité la semaine passée.

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