Procès Platini - Blatter : Doit-on tout passer à un dirigeant qui fut une ancienne gloire du football ?
FOOTBALL - Le procès de Michel Platini et Sepp Blatter pour escroquerie promet d'ores et déjà du sang et des rebondissements, à la manière d'un western hollywoodien. Plutôt épargné en France dans cette affaire, l'ancien numéro 10 des Bleus fait tout de même lever une question importante : faut-il tout pardonner à un dirigeant, aussi corrompu soit-il, au nom d'une ancienne gloire sportive ?
Michel Platini, en Suisse, avant son procès
Crédit: Getty Images
On est très loin du tapage médiatique qui entoura le procès intenté par Johnny Depp à Amber Heard. Michel Platini a pu arriver à pied au tribunal pénal fédéral de Bellinzone sans craindre d'être pris à partie par des membres du public; son escorte de journalistes et de caméramen, pas si fournie que cela, d'ailleurs, l'a respectueusement accompagné jusqu'à l'entrée de l'imposante bâtisse blanche où, depuis ce mercredi, et jusqu'au 22 juin, la justice suisse délibérera sur son sort et celui et de son ancien protecteur et ami Sepp Blatter - deux hommes qui ne sont plus guère liés aujourd'hui que par leur détestation commune de l'actuel président de la Fifa Gianni Infantino, un usurpateur à leurs yeux, en qui ils voient le principal artisan de leur chute.
Deux millions d'euros qui font tâche
Cette chute est déjà consommée depuis longtemps, d'une certaine façon, depuis que le Ministère public de la Confédération helvétique les inculpa au titre de "soupçons d’escroquerie, de gestion déloyale, d’abus de confiance et de faux dans les titres", le 24 septembre 2015, entamant ainsi le processus qui va enfin parvenir à sa conclusion. Cette inculpation précipita la mise au ban des deux hommes jusque-là les plus puissants du football mondial. Trois mois plus tard, ils se voyaient interdire toute activité liée au football pour huit ans par la Commission d'éthique de la FIFA.
La sanction fut réduite un peu plus tard, certes, mais trop tard pour permettre à l'un ou à l'autre de retrouver une position de premier plan dans le football. Michel Platini, l'héritier présomptif de Joseph Blatter, ne serait jamais président de la FIFA, contrairement à ce dont on était convaincu jusqu'à leur suspension.
De quoi les accuse-t-on ? D'un arrangement entre amis de caractère frauduleux, par lequel Platini, conseiller technique de Blatter de 1998 à 2002, s'était fait verser par la FIFA en 2011 2 millions de francs suisses - un tout petit peu moins de 2 millions d'euros -, plus 229 126 francs suisses au titre de cotisations sociales, qui constituaient selon les intéressés un "reliquat de salaire" dû sur cette période de quatre années. "Nous avions un contrat oral, un gentlemen's agreement", ont assuré les accusés. Mais pourquoi avoir attendu si longtemps - neuf ans, tout de même - pour produire une facture ? s'interroge l'accusation, pour qui il s'agit d'un "paiement déloyal".
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Sepp Blatter et Michel Platini
Crédit: Getty Images
La FIFA de Gianni Infantino, elle, s'estime lésée de ces deux millions et entend en obtenir le remboursement. Voilà ce sur quoi devront trancher les trois juges du tribunal de Bellinzone. Blatter et Platini, s'ils étaient reconnus coupables, seraient passibles d'une peine maximale de cinq ans de prison. Voilà pour les faits présumés dont on va discuter lors des deux semaines à venir; et ce n'est pas dans une chronique comme celle-ci qu'on préjugera des conclusions à venir de la justice suisse. On aura bien le temps d'y revenir "après". Ce dont on a le droit de parler aujourd'hui, c'est de la façon étrange dont cette affaire a été présentée - ou ignorée - par la grande majorité des médias français depuis l'inculpation de Michel Platini en 2015.
Un grand sportif ne fait pas nécessairement un grand dirigeant
Il est normal que l'un des plus grands joueurs de l'histoire du football français, si ce n'est le plus grand, bénéficie de la cote d'amour, de l'admiration et du respect qui sont la juste récompense de son immense contribution au premier grand succès de ce football - l'Euro 1984, où il toucha au sublime - et à des moments - Séville 1982, Guadalajara 1986, entre autres - qui comptent parmi ses plus beaux. Le problème est la confusion des genres : un grand sportif ne fait pas nécessairement un grand dirigeant, et son action dans le second rôle ne peut être jugée en se rapportant constamment a ce qu'il ou elle a accompli dans une autre vie, celle de l'athlète.
L'excellence sur la piste ou l'aire de jeu n'est évidemment pas un handicap. Elle peut même être tout le contraire : un levier, une source d'inspiration et de légitimité aussi. Mais pas plus. Et là est le danger, quand l'admiration encourage la complaisance, et le respect les compromissions. Les frontières entre les unes et les autres sont floues, ambigües, ce qui fait que beaucoup les franchissent sans se poser de questions, et sans qu'on juge bon de leur en poser. Et reconnaissons-le, la soumission à l'idole n'est pas sans ses avantages quand l'idole est puissante à ce point.
Aussi Michel Platini a-t-il très largement échappé aux critiques dans son pays natal depuis qu'il entama son ascension dans les instances du football européen et mondial, comme si oser questionner le dirigeant, c'était ternir le brillant du héros des Bleus des années 1970 et 1980. Chose curieuse, la plupart de ceux qui, en France, ont massacré et continuent de massacrer Sepp Blatter pour son règne sur une FIFA corrompue jusqu'à la moelle - à tout du moins en ce qui concerne son Comité exécutif, dont Michel Platini fit partie treize années durant - ont largement épargné celui qui était censé lui succéder, et fut son premier allié jusqu'au moment, au plus tard en novembre 2010, où il choisit de soutenir la candidature qatarie à l'organisation du Mondial de 2022, précipitant ainsi la plus grave des crises à avoir secoué la FIFA à ce jour.
Platini ne doit plus être intouchable
L'action de Platini à la tête de l'UEFA, de 2007 à 2015, et en sa qualité de membre du ComEx, puis de vice-président de la FIFA , de 2002 à 2015, aurait pourtant mérité qu'on la regardât plus attentivement. L'introduction du fair-play financier, une idée des plus séduisantes, et le fruit d'un attachement sincère à l'équité sportive, s'avéra un succès pour le moins mitigé, lorsqu'il devint clair que les clubs les plus riches et les plus puissants du football européen avaient fait en sorte qu'elle tourne à leur avantage, et c'est bien sous l'égide de Michel Platini que l'on assista à la mise en place d'une super-élite des clubs appellés à monopoliser les titres européens.
Un autre exemple : la façon dont l'UEFA "enquêta" sur l'attribution de l'Euro 2012 à la Pologne et à l'Ukraine n'est pas plus glorieuse que celle dont la FIFA ferma si longtemps les yeux sur celle de la Coupe du Monde de 2006 à l'Allemagne : plutôt que de s'inquiéter des accusations du lanceur d'alerte chypriote Spyros Marangos sur des pots-de-vin versés à certains dignitaires européens, l'UEFA choisit de le poursuivre en justice.
Le Michel Platini de la FIFA ne vit pas non plus de problème à conclure des alliances d'intérêt avec des figures aussi controversées que Jack Warner et Mohammed bin Hammam quand cela lui parut nécessaire. On dira que le dysfonctionnement de l'instance était tel qu'il n'avait d'autre choix que de les nouer pour continuer à exercer son influence.
Entendons-nous : il ne s'agit pas de dresser ici un réquisitoire alors qu'un autre procès, un vrai, celui-là, vient de s'ouvrir. Il s'agit de se demander s'il est juste que le passé d'un joueur, si glorieux fût-il, lui serve de caution lorsqu'il se retrouve dans des situations délicates dans sa seconde vie; la réponse doit être "non". Or, en France (mais certainement pas ailleurs), Michel Platini est souvent apparu comme un intouchable, et le questionner comme une trahison, quand cela demandait plus de courage que de lui trouver des excuses.
Et au bout du compte, cette servilité ne lui servira à rien, et devient même dangereuse pour lui. Elle entretient un sentiment d'invincibilité qui peut se transformer en excès de confiance. Il se peut que Michel Platini soit la victime d'un piège diabolique tendu par Blatter - ou Infantino - ou d'autres. Il se peut qu'il soit innocent des charges que la justice suisse a retenues contre lui. Il se peut que toute l'affaire ne soit qu'un sordide règlement de comptes. On ne préjugera de rien, ce qui signifie aussi qu'on ne se laissera pas par berner par l'idée que tout ce qui peut mettre en danger Michel Platini est de l'ordre du complot.
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