"Irréversible". L’adjectif est fort. Mais n’est en rien exagéré pour qualifier une situation qui dure depuis trop longtemps. Si le niveau du football anglais n’a jamais été aussi haut en ce qui concerne son championnat – tant sur le plan sportif que financier – ainsi que son équipe nationale, qui a récupéré du crédit après des années de promesses sans lendemain, la donne est bien différente pour son voisin du nord. Et c’est le plus grand expert pour décrypter le football écossais qui l’avait affirmé avant de s’éteindre à l’âge de 84 ans, en janvier 2019.
En 2016, Hugh McIlvanney, officier de l’Ordre de l’Empire britannique et journaliste sportif durant six décennies, dressait dans une tribune du Times un constat plus qu’alarmant sur l’état du football au nord des Iles britanniques. "Notre jeu est déprimant. Tenez, vous auriez du mal à trouver quelqu’un avec un lien écossais dans l’un des meilleurs clubs de la Premier League anglaise. Avant, chaque grande formation possédait entre quatre et cinq joueurs de chez nous. C'est ce qui faisait la force de ce pays auparavant. Aujourd'hui, il n’y a aucune vision d’amélioration et nous ne reviendrons jamais à ces jours heureux."
Finalement, rien n'a bougé
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Comment expliquer cette sortie assassine qui avait fait grand bruit il y a quatre ans ? "Les mots de Hugh McIlvanney avaient eu une résonance inouïe mais finalement rien n’a bougé. Juste le temps de se dire que l’état de notre football était déplorable et repartir comme si de rien n’était, affirme Andy Mitchell, historien du foot écossais. Tout a été balayé de long en large dans son constat, du niveau des entraineurs à celui des joueurs, en passant par le processus de formation. Et il y a aussi l’aspect économique…" Pour le premier point, il est assez judicieux de faire un tour dans la puissante Premier League pour dresser un bilan qui dénote : là où en 2011, six des managers des vingt clubs étaient écossais, il ne reste que David Moyes en charge neuf ans plus tard.
Le magnétisme personnel de Sir Alex Ferguson représentait ce qui maintenait la cohésion du clan des entraîneurs scots, et sa retraite en 2013 coïncidait à peu près avec le début de sa fragmentation et de sa diminution aux postes clés dans l’élite anglaise. Le Scottish n’a plus la côte au sud du mur d'Hadrien, comme le savoir-faire à l’écossaise qui n’a pas su se renouveler face au modernisme footballistique.

Archaïsme et mauvaise pub

Et c’est là que la question portant sur la pertinence et la viabilité de la formation est logiquement avancée. "Les gamins qui intègrent les clubs ne sont plus aussi bien accompagnés. Il y a un réel manque de professionnalisme, dans le sens éducatif du terme, et cela a une répercussion forcément sur la capacité de ces jeunes à percer et atteindre le haut niveau. Il est même compliqué de les attirer, car les clubs, comme le Celtic et les Rangers, manquent d’atout matériel, de logistique bien encadrée et de moyens humains. Mais la SFA (Fédération écossaise) semble s’en satisfaire", avance Mitchell.
Il pointe l’immobilisme et le manque d’innovation qui règnent au sein de l’instance, peu vraiment au fait des infrastructures archaïques et des enceintes tombant en lambeau à travers le pays, et qui semble gangrenée par des décisions plus politiques que stratégiques. "A part avec Gordon Strachan qui a su tirer le maximum de ses joueurs, les nominations des autres sélectionneurs depuis deux décennies ont été plus ou moins catastrophiques, avec aucun projet à long terme. La pire était celle d’Alex McLeish (en 2018, après avoir été nommé une première fois en 2007) qui fut davantage dictée par ses liens d’amitié qu’il entretient à la SFA".

Joe Aribo célèbre son but avec Jermain Defoe (Glasgow Rangers)

Crédit: Getty Images

Au-delà du poste du manager de l’équipe nationale, c’est bien à la SFA que le ménage paraît le plus urgent. Le président depuis 1998 Rod Petrie semble se reposer sur ses lauriers en n’engageant aucune action face à l’état déplorable dans lequel se trouve son football, alors que Malky Malkay, ancien coach de Watford, s’est vu propulser directeur de la performance de la SFA sans expérience préalable à un poste technique, tout en traînant avec lui des déclarations à caractère raciste lorsqu’il était en charge à Cardiff. Bref, la baisse de niveau s’est présentée droit devant les yeux des décideurs mais l’aspect économique est venu s’ajouter au sombre tableau.
"La SFA n’a pas su s’adapter aux évolutions du football moderne, et dans le domaine financier, elle et la SPFL (Scottish Professionnal Football League, qui régit le championnat) n’ont plus réussi à mettre en valeur notre football d’élite" renchérit l’historien. Pour lui, les deux instances dirigeantes ont commis un acte de "suicide national" en rétrogradant les Rangers en D4 en 2012 malgré la banqueroute : "Imaginez que vous dirigez une entreprise et que vous ayez 12 clients produisant des contrats commerciaux, 2 de vos clients représentent 40% chacun et tous les autres 20%. Cela revenait à condamner tout simplement l'une de ces entreprises clientes de premier plan. Et cela a fait très mal, en plus d’être de mauvais négociants en droits TV."

Désertion mais lueur d’espoir

Les choix sur les contrats télévisés restent plus que douteux depuis vingt ans (contrat avec Sky de £45M refusé en 2002, défaut de paiement de l’opérateur irlandais Setenta en 2009 qui retransmettait les matches depuis cinq ans) et l’actuel négocié avec le géant Sky en 2018 pour le cycle 2020-2025 n’incite pas à l’optimisme : £160M, soit £32M par saison pour les 12 clubs de la SPFL. Loin, très loin, des émoluments de la Premier League (4,46 milliards pour 2019-2022, soit £1,49 milliard par saison), et en-dessous de l’EFL (English Football League, qui chapote la D2, D3 et D4 anglaise, £595M pour 2020-2025, soit £119M par saison).

Le Celtic Glasgow célèbre son but face à Lille en Ligue Europa

Crédit: Getty Images

C'est là où le bât blesse, et Andy Mitchell tient à l’accentuer : "Ce genre de comparaison sort tout le temps, mais le problème c’est que l’Ecosse veut justement se comparer encore à l’Angleterre. Dans les années 90, elle était encore valable, car les deux championnats étaient à peu près du même niveau. Les contrats TV ont diminué et le fossé s’est creusé, avec le coefficient UEFA (l’Ecosse est 11e), alors que le Celtic était en train de perdre contre des clubs grecs et les Rangers dans les abysses." Avant de dresser un constat plus grave : "Le niveau de jeu en pâtit, et les fans de football ici ne soutiennent plus vraiment leurs équipes locales, à part les deux gros. Des prix absurdes et un football épouvantable n'en valent pas la peine. Ils vont plus au sud du Royaume un samedi."
Une unité s'est créée
Dès lors, où se trouvent les (peu) de motifs de satisfaction face à ce pessimisme larvé mais réel ? "L’équipe nationale actuelle, qui semble se redresser avec finalement d’autres moyens, reconnaît-il. Depuis la nomination de Steve Clarke (2019), à qui on promettait le même bilan que McLeish, son prédécesseur, une unité s’est créée malgré des résultats poussifs au début et une force collective s’est dégagée. La place de barragiste le confirme". Le salut vient donc du terrain, des choix tactiques opérés par Clarke (mise en place de la défense à trois et sélection de profils divers), mais aussi des rôles de cadres que doivent assumer Andy Robertson (le capitaine), Scott McTominay mais aussi Kieran Tierney malgré leur jeune âge (23 ans pour les deux derniers), tout en enlevant le fait qu’aucun n’occupe un poste clé dans la colonne vertébrale de l’équipe.
"Ils sont les seuls Ecossais titulaires dans l’une des formations du Big 6 en Premier League, ils doivent nous servir et s’imposer, sur et en dehors du terrain" argumente Mitchell. Si un plan de restructuration du football écossais devrait voir le jour d’ici à 2024 ("selon les bruits qui courent à la SFA"), l’espoir se situe donc aujourd’hui dans l’équipe nationale que la Tartan Army (surnom des fans des pensionnaires d’Hampden Park) va encourager ce jeudi soir pour ce barrage des play-offs de l’Euro contre la Serbie. Et espérer une qualification pour un tournoi international depuis 22 ans. En attendant donc la prise en compte du cri d’alarme lancé par Hugh McIlvanney, qui, après avoir vécu avec les légendes du banc (Stein, Shankly, Busby, Ferguson) et du terrain (Liddell, Law, Dalglish, Souness, McCoist), aurait été enchanté que son appel ne reste sous silence.
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