Serie A : La "discrimination territoriale", spécialité italienne qui vide à moitié les stades

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C'est dans un stade de l'Olimpico à moitié vide que l'AS Roma va ouvrir la 26e journée de Serie A contre l'Inter Milan. Le résultat d'une sanction prise par la justice sportive suite aux chants de discrimination territoriale entonnés par des tifosi giallorossi. Cette spécificité italienne fait débat de l'autre côté des Alpes.

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Crédit: Eurosport

Discrimination territoriale. Drôle d'expression que voilà. De quoi s'agit-il? D'abord le substantif "discrimination", soit des propos insultants et violents souvent chantés en chœur voire exposés sur des banderoles. Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil. Puis l'adjectif "territoriale". Il désigne un endroit bien délimité, à l'intérieur d'un même pays dans ce cas précis. Une région ? Non. Un département ? Non plus, il s'agit des villes, les entités territoriales que les clubs représentent. Peuvent donc être visés les Romains, les Milanais, les Turinois, les Florentins, etc... mais surtout les Napolitains. La totalité des cas de "discrimination territoriale" relevés en Italie concernent les habitants de la ville de Naples. Pour comprendre pourquoi eux et pas d'autres, nous sommes contraints de sortir de la sphère footballistique.
Naples et sa région, c’est une culture bien marquée et un patois encore parlé couramment par toute la population, dont une bonne partie considère avoir été annexée au royaume italien lors du processus de l'unité durant la seconde moitié du XIXe siècle. D'où un mal-être général chez un peuple qui ne s'est jamais totalement senti italien. Ajoutez à cela l'immigration massive des méridionaux vers le Nord de l'Italie et l'appauvrissement progressif de cette région, cela a donné, au fil des années, des clichés sur le peuple napolitain (la Mafia certes, mais aussi l'hygiène). Les Napolitains souffrent de ces raccourcis dans toute l'Italie.
Voici comment, presque à chaque rencontre, les supporters adverses se font "plaisir" : "Sentez cette odeur, les Napolitains arrivent", "Vésuve, lave-les avec le feu" et autres "gentillesses" de ce genre. On a déjà entendu bien pire, certes. Quelques virages de Serie A "ironisent" aussi sur l'ascendance des Romains, quand ils ne veulent pas "mettre Milan en flammes". Mais il n'y a pas, dans ces cas, le substrat historique que l'on vient d'énoncer. Attention cependant, on parle bien là de discrimination territoriale et non de racisme, qui est sanctionné plus sévèrement dans le code de la justice sportive italienne. Les insulteurs et insultés ont la même nationalité, religion et couleur de peau, etc.... La discrimination territoriale ne se confond pas non plus avec la rivalité Nord-Sud, puisque l’un des clubs les plus sanctionnés est la Roma, pas franchement une équipe septentrionale.

Que dit le règlement ?

En fait, cela fait longtemps que la justice sportive sanctionne ces comportements. Elle le fait depuis la fin des années 80. Sauf qu'elle se contentait jusqu'alors de coller des amendes aux clubs. Mais suite au durcissement des normes anti-racisme de la part de l'UEFA, la fédération italienne en a profité pour être plus sévère et a ajusté l’article 11 du code de la justice sportive, lequel stipule : "Constitue un comportement discriminatoire, toute conduite, directement ou indirectement, comportant des offenses, et des propos dénigrants la race, couleur, religion, sexe, nationalité, origine territoriale ou ethnique". En y ajoutant sa petite touche italienne : l'origine territoriale. Depuis août, le règlement est le suivant : le secteur d'où proviennent les chants est fermé en cas de première infraction, puis tout le stade en cas de récidive. Les autorités "tapent dans le tas" faute de mieux puisqu'il est pratiquement impossible de distinguer les coupables des innocents pour une infraction orale dans un stade.
L'initiative est alors saluée à l'unanimité par l’ensemble des dirigeants italiens... jusqu'au moment où les premières sanctions tombent. Manque de chance, c'est l’influent Milan qui est touché : Curva Sud fermée puis San Siro tout entier. Très vite les bonnes intentions initiales sont mises de côté et on s'empresse de faire recours. La sanction est suspendue et les normes sont assouplies, un sursis est instauré et, à la première récidive, ce n'est pas un match de suspension, mais deux à l'encontre du secteur concerné. Autrement dit, le huis-clos est abandonné. A noter qu'il est évidemment possible de faire recours auprès de deux autres degrés de justice.
Pour relever les infractions, plusieurs inspecteurs de la fédération sont postés un peu partout dans le stade, lors de chaque rencontre, et se chargent de les relever. Tout dépend de leur appréciation et de leur perception. Un casse-tête qui laisse peut-être trop place à la subjectivité. En fait, comme souvent en Italie, tout part d'une bonne intention, mais les textes sont flous et leur application pas toujours transparente.

Les ultras dans le viseur

Les supporters ultras sont donc les premiers visés par ce dispositif puisqu'ils sont les occupants des fameuses "curve" fermées. Ils sont vite montés au créneau, appelant à une solidarité nationale du mouvement visant à court-circuiter le système. Appel dans un premier temps suivi (on a même vu les ultras napolitains... s'auto-insulter) avant que le mouvement ne s’essouffle, même si le droit à l’injure continue d'être réclamé. Ces chants sont entonnés depuis des lustres en Italie, aussi la frontière entre le chambrage et l'offense n'apparaît pas claire à tout le monde.
La prévention fait partie des pistes étudiées. Certaines voix la prônent plutôt que la sanction bête et méchante, mais est-il vraiment utile de faire remarquer à des types majeurs et vaccinés que leurs chants sont mal perçus ? N'est-ce pas une perte de temps et d'argent ? Quoi qu'il en soit les ultras sont du genre jusqu’au-boutistes et ne lâchent pas l'affaire, insistant également sur la notion d'esprit de clocher et de rivalité. Ils citent le cas de la Juventus. Les virages turinois ont été suspendus après le match contre le Napoli. Quelques semaines plus tard, l'Avellino débarquait au J-Stadium, une ville se situant à 45 kilomètres de Naples et dont les ultras ont un lien d'amitié avec leurs homologues bianconeri. Résultat : les deux kops n'ont cessé de se rendre hommage pendant toute la rencontre. Ces nuances mettent en difficulté la justice sportive, laquelle ne peut cependant pas se permettre de faire du cas par cas.

Le chat, la souris et la Louve

Revenons-en à nos romanisti. Virages Nord et Sud fermés contre la Sampdoria il y a deux semaines ? Qu'importe, une partie des ultras s'est déplacée dans le secteur "distinti sud" et a entonné de nouveau des chants, le reste de l'Olimpico applaudissant par ailleurs en guise de soutien. Du coup, ce même secteur est également fermé contre l'Inter - en plus des deux virages qui avaient pris deux matches - soit une capacité du stade réduite presque de moitié. Les dirigeants giallorossi n'ont pas décidé d'emboiter le pas de ceux de la Juve. Au lieu de faire recours, ceux-ci avaient rempli les secteurs fermés par des jeunes supporters de moins de treize ans, en demandant au préalable la permission aux organes compétents.
Les ultras jouent donc au chat et à la souris en défiant les institutions et - dans le cas de la Roma - n'hésitent pas à pénaliser ouvertement leur propre équipe en pleine course pour le Scudetto. Une fois de plus, le football italien s'est mis dans un sacré pétrin. D’ailleurs, les normes concernant la discrimination territoriale pourraient être une nouvelle fois revues l'été prochain. On parle d'une sous-division des virages pour toucher le moins de monde possible. D'ici là, les mesures de la justice sportive continueront d'être stigmatisées, faisant passer au second plan le contenu de chants qui offensent toute une population, du tifoso à la "mamma" en passant par le petit "scugnizzo" (gavroche).
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