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Le derby de Milan, le modèle à suivre en tribunes

Le derby de Milan, le modèle à suivre en tribunes

Le 14/10/2017 à 23:14Mis à jour Le 15/10/2017 à 15:31

Alors que le football italien fait souvent parler de lui pour les incidents entre supporters pendant les rencontres, sa plus belle affiche se distingue depuis des décennies par son climat positif.

Le TER Lyon-Givors. Le rendez-vous sur le parking d’un centre commercial à l’aube. Le voyage en bus avec le Milan Club Saint-Etienne. La boule au ventre en gravissant une des tours pour accéder au troisième anneau. Une place à l’avant-dernier rang. Pirlo, Shevchenko, Vieri, Zanetti en miniature mais Pirlo, Shevchenko, Vieri, Zanetti quand même. Une rencontre cadenassée. Peu d‘actions de buts, mais un élégant enchaînement tacle-crochet-ouverture millimétrée de Paolo Maldini.

Une première à San Siro ne s’oublie jamais, encore moins lorsqu’il s’agit du derby della Madonnina. Avec le temps, la maturité, les accréditations, la tribune de presse, je savoure moins mon privilège d'assister à des matches, mais de par sa capacité à conserver une atmosphère constructive, Milan-Inter reste décidément une affiche à part.

2017, Mauro Icardi, Antonio Candreva, Inter, Getty Images

2017, Mauro Icardi, Antonio Candreva, Inter, Getty ImagesGetty Images

Le pacte de non-belligérance

Pourquoi les incidents sont récurrents et les mesures de sécurité exceptionnelles lors des derbys romains et turinois et non milanais ? En voilà une bonne question, et la réponse est simple : un accord a été passé entre les ultras de l’Inter et du Milan, et il résiste depuis 34 ans. Longtemps, ce rendez-vous a été émaillée d’échauffourées plus ou moins graves. Une inquiétante escalade de violence a eu lieu entre la fin des années 70 et le début des années 80 avec pour point d’orgue les derbys du Mundialito. Il s’agissait d’une compétition amicale de fin de saison qui permettait au Milan et à l’Inter de s’affronter lorsque les Rossoneri évoluaient en Serie B.

Selon les reconstitutions de la Fossa dei Leoni (groupe phare des ultras du Milan dissout depuis), un des leurs fut gravement touché à la tête en 1981 lors d’affrontements avec leurs homologues et des coups de feu furent même tirés. Le derby suivant, les interistes ironisèrent sur cet incident via une banderole, ce qui donna lieu à un règlement de comptes au sein même de San Siro. Les deux camps prennent conscience que les limites sont en train d’être dépassées, le bon sens l’emporte, un pacte de non-belligérance est signé et le pire est évité. Hormis quelques incidents collatéraux entre loups solitaires et malgré des rencontres souvent à forts enjeux (souvenez-vous des quatre de Champions League au milieu des années 2000), il n’a jamais été enfreint.

L’autre bataille des tribunes

Les deux kops ont préféré se concentrer sur une activité beaucoup plus utile : les tifos. En Italie, on les appelle « chorégraphie », et lors des derbys milanais, elles sont gigantesques et ingénieuses. C’est un moment très attendu par tout le stade avant l’entrée des équipes sur le terrain. Le résultat de plusieurs mois de travail, de coordination et même d’espionnage et contre-espionnage afin de pouvoir donner du répondant au rival. Si le contenu tout en rimes des banderoles exposées ne fait pas toujours dans la finesse, les références culturelles ne manquent pas. La Curva du Milan est plutôt branchée art et littérature. Du "cri" du peintre norvégien Edvard Munch (célèbre tableau volé quelques semaines avant le derby d’octobre 2004) à la Divine Comédie de Dante en passant par la Cène de Leonardo Da Vinci pour viser un autre Leonardo, tout juste passé de l’autre côté du "naviglio".

INTER CURVA NORD PAZZA INTER

INTER CURVA NORD PAZZA INTEREurosport

Celle de l’Inter, plus identitaire, aime utiliser les symboles historiques du chef-lieu lombard (les remparts, la Madonnina du Duomo, etc...) ainsi que les expressions en patois. Les deux arrivent toujours à surprendre. Il y a un an, Silvio Berlusconi avait été salué comme il se doit par une illustration le représentant avec ses nombreux trophées gagnés et accompagnée de la citation d’une célèbre chanson de Domenico Modugno : "Credo che un sogno cosi non ritorni mai più" ("Je crois qu’un tel rêve ne se reproduira jamais"). De quoi même émouvoir les pires détracteurs du "Cavaliere". Vous trouverez toutes ces œuvres facilement sur la toile. Faites-vous plaisir. D’ailleurs, maintenant que les deux clubs ont été rachetés par des investisseurs chinois, la sauvegarde de cette "bataille" des tifos est plus que jamais fondamentale.

Le parfait dosage

Ces dernières saisons, seuls quelques scenari à suspens ont partiellement masqué la baisse de niveau sur le terrain avec des protagonistes rarement à la hauteur des couleurs qu’ils endossent. Or, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la longue période de méforme des formations milanaises n’a pas entaché ce climat particulier qui accompagne leurs oppositions. Un subtil parfum de rivalité et de fraternité (et aussi de panino alla salamella !) enivre encore cette enceinte. Les paletots nerazzurri et rossoneri se mélangent, les couples et familles "mixtes" se comptent par dizaines.

Oui, la mauvaise bière coule à flot, mais pas besoin d’emprunter des chemins de traverse pour éviter de croiser l’ennemi se rendant au match. Les ultras rivaux ne se font pas de câlins mais l’esprit de chambrage l’emporte largement sur l’envie d’en découdre. De fait, on ne va jamais assister à cette rencontre à reculons, la peur au ventre comme cela peut arriver ailleurs. Tout comme le contexte ne vire pas dans l’artificiel. Non, l’adrénaline est bien présente boostée par l’histoire de ce stade séculaire. Et si un court trajet de 20 minutes en voiture a désormais remplacé les 7 heures de bus pour rejoindre San Siro, un petit frisson continue et continuera inlassablement de me chatouiller le dos à chaque soir de derby.

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