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Double transfert, plus-value fictive : bienvenue dans la nouvelle économie du football

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Pjanic con la Juventus

Crédit: Getty Images

ParJohann Crochet
03/07/2020 à 22:02 | Mis à jour 04/07/2020 à 08:32

SERIE A - Si l’échange Arthur-Pjanic est une belle vitrine des nouveaux moyens de passer son bilan financier au vert, d’autres opérations moins connues sont encore plus éclatantes. Et le club de Turin n’est pas le seul à avoir recours à ces méthodes. En Italie, c’est même devenu un art à part entière.

Dans le football italien, il y a les plus-values et les plus-values fictives. C’est un peu comme le bon chasseur et le mauvais chasseur. Si les clubs transalpins n’échappent pas au trading, certains l’ont institutionnalisé. Plus grave que le simple achat-revente de joueurs, tout un système de plus-values dopées aux amphétamines est observé ces dernières années. Et l’on se retrouve avec des joueurs n’ayant pas joué depuis un an, transférés blessés pour de coquettes sommes. L’objectif n’est bien entendu pas sportif, mais économique. Et alors que l’arrêt momentané et les conséquences de la pandémie de Covid-19 vont avoir des effets importants sur les finances des clubs, cette pratique risque d’être tendance cet été, au point où l’UEFA commence à se pencher sur cette question.

Mode d’emploi de la plus-value fictive

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Acheter Alisson Becker 8 millions d’euros et le revendre 62,5 millions (hors bonus) est une simple plus-value. Même chose avec Emre Can (recruté gratuitement, revendu 25 millions) et bien d’autres joueurs. Il ne s’agit dans ce cas que de bonnes affaires économiques pour les vendeurs et sportives pour les acheteurs. A l’inverse, de nombreux transferts ces derniers mois ont provoqué quelques surprises et interrogations. Le cas de Stefano Sturaro est emblématique et il a relancé le débat sur les plus-values fictives.

En août 2018, le milieu italien est prêté par la Juve au Sporting. A Lisbonne, il se blesse rapidement, gravement et ne joue pas. Il est rapatrié en janvier 2019. Hors de forme, en phase de reprise, il est vendu dans les jours qui suivent pour 16,5 millions d’euros au Genoa, qui doit patienter près de 2 mois avant de le voir débuter en Serie A. Sturaro n’est pas prêt à jouer mais devient – à ce moment-là – le joueur le plus cher de l’histoire du Genoa. Côté Juve, on se frotte les mains.

Stefano Sturaro

Crédit: Getty Images

Ce transfert permet d’inscrire une plus-value de 12,9 millions sur le bilan financier du club. Les Piémontais vont multiplier les transferts de ce genre en ce début d’année 2019 : Sturaro au Genoa pour 16,5 millions d’euros (plus-value de 12,9 millions), Emil Audero à la Sampdoria pour 20 millions d’euros (plus-value de 19,9 millions) et Alberto Cerri à Cagliari pour 9 millions d’euros (plus-value 8,9 millions). Avec ces trois joueurs, les Bianconeri ajoutent 42,7 millions à leur bilan économique de la saison 2018/2019.

Pour bien comprendre l’intérêt de ces plus-values, qualifiées de fictives par la presse italienne, il faut s’intéresser aux mécanismes des transferts. Quand un club A vend un joueur à un club B, il peut inscrire le montant de la vente en intégralité dans ses recettes, même si le transfert est payé en deux ou trois fois. A l’inverse, quand le club A achète un joueur à un club B, il inscrit dans ses dépenses uniquement le coût du transfert "à la saison". Si un joueur est acheté 100 millions et qu’il signe un contrat de 5 ans, il en coûtera au club 20 millions d’euros par saison grâce au mécanisme d’amortissement.

Faites le calcul : un club A achète un joueur 100 millions et ce dernier signe un contrat de 5 ans, il lui en coûtera 20 millions par saison. Maintenant, ce même club vend un joueur 20 millions d’euros, il récupère alors directement 20 millions. Entre un joueur acheté 100 millions et un autre vendu 20 millions, sur le bilan financier de la saison, l’opération sera nulle : + 20 – 20 = 0. Un exercice comptable d’équilibriste, mais parfaitement légal.

Andrea Pinamonti au Genoa

Crédit: Getty Images

Le juteux business des jeunes joueurs

Avec ce système, il est très tentant de gonfler artificiellement la valeur d’un joueur pour inscrire la somme la plus importante possible sur le bilan financier. Et tous les clubs italiens s’y mettent. L’Inter a vendu Andrea Pinamonti, attaquant reconnu comme un talent intéressant mais n’ayant disputé qu’une saison compliquée en prêt à Frosinone, pour la bagatelle de 18 millions d’euros ... au Genoa. Encore lui. Le club d’Enrico Preziosi est passé maître dans l’art de réaliser des deals avec les gros clubs italiens, comme la Juve, le Milan et l’Inter. Véritable place boursière du footballeur, le club de Gênes en a oublié le sportif et passe désormais ses saisons à lutter pour ne pas descendre. Mais pendant ce temps, la caisse enregistreuse chauffe tranquillement.

Des jeunes joueurs de ces grands clubs sont régulièrement vendus pour des sommes importantes. On parle de transferts de 4, 8, 10 voire 15 millions d’euros alors qu’ils n’ont souvent aucun match en Serie A ou tout juste une petite poignée. Retour à Turin. La Juve a également vendu ces dernières années Andrea Favilli (7 millions d’euros) au Genoa, mais aussi Filippo Romagna (7,4 millions d’euros) à Cagliari ou encore Francesco Cassata (7 millions) et Giangiacomo Magnani (5 millions) à Sassuolo. Ces deux derniers ont rapporté 12 millions d’euros sans avoir joué la moindre minute en Serie A avec la Juve. Et cette semaine, le club a annoncé le départ de Simone Muratore, 22 ans et 13 minutes sous le maillot turinois, pour 7 millions d’euros à l’Atalanta. Le jeune italien évolue habituellement en 3e division italienne avec la réserve.

Les autres clubs italiens ne sont pas en reste. L’Inter avec Andrea Pinamonti (18 millions, au Genoa), Zinho Vanheusden (12 millions, au Standard), Ionut Radu (8 millions, au Genoa), Davide Bettela (7 millions, à l’Atalanta) ou encore Federico Valietti (6 millions, au Genoa) réussit à très bien monétiser les jeunes de sa Primavera. Même chose du côté de la Roma avec Davide Frattesi, Ricardo Marchizza, Marco Tumminello ou Luca Mazzitelli qui ont rapporté 18 millions d’euros au club.

Joao Cancelo à Manchester City

Crédit: Getty Images

L’argument implacable de la valeur d’un joueur...

Jusqu’à présent, les clubs italiens se contentaient d’effectuer ces opérations sur des jeunes joueurs ou des joueurs de seconde zone. Mais depuis l’été dernier, ils ont franchi le pas des joueurs majeurs. La Juve, toujours elle, a ainsi monté deux "double opération" l’été dernier : avec Manchester City et les joueurs Danilo (coût pour la Juve : 37 millions) et Joao Cancelo (coût pour City : 65 millions) mais aussi avec la Roma pour les joueurs Luca Pellegrini (coût pour la Juve : 22 millions d’euros) et Leonardo Spinazzola (coût pour la Roma : 29,5 millions). Avec le jeu des amortissements expliqué ci-dessus, la Juve aura inscrit sur son bilan deux chiffres : 94,5 millions de recette (même si la Roma et Man City ont étalé les transferts sur trois ans) et 14,775 millions de dépense (Danilo a signé un contrat de cinq ans, Pellegrini de quatre ans). Et voilà comment on obtient des équilibres financiers.

La Juve a d’ailleurs officialisé un nouveau double transfert cette semaine avec le départ de Pjanic (60 millions hors bonus) au Barça et l’arrivée d’Arthur (72 millions hors bonus) en provenance du club de Barcelone. Un accord qui fait suite à un autre, oublié par le grand public mais signé en janvier 2020, où la Juve a vendu aux Catalans le jeune Matheus Pereira pour 8 millions d’euros et a acheté à ces mêmes Barcelonais le jeune Alejandro Marques pour 8,2 millions. Sur cette opération, le club turinois a "gagné" sur son bilan comptable 6,36 millions car les 8,2 millions d’euros dépensés sont amortis sur les cinq années de contrat du joueur.

La Juventus a également annoncé cette semaine une nouvelle double opération avec deux jeunes joueurs. Cette fois avec Manchester City. Felix Correia rejoint le Piémont contre 10,5M€ avec un contrat de 5 ans, donc un achat qui pèsera 2,1 millions sur le bilan qui s’est arrêté au 30 juin. Dans le sens contraire, Pablo Moreno rejoint l’Angleterre contre 10M€. Résultat de cet énième double transfert ? 2,1M€ dans la colonne des dépenses, 10M€ dans celle des recettes du bilan financier de la saison 2019/2020. Grâce à ces deux opérations réalisées avec le Barça et Man City, la Juve affiche 14,26 millions d’euros de bénéfice.

Pour le moment, ce système est parfaitement légal sur le plan judiciaire. Car toute critique repose sur des arguments d’esprit et non de règle. En cause, le principe de l’évaluation du prix d’un joueur. On se doute bien que Matheus Pereira ne vaut pas 8 millions d’euros tout comme Andrea Pinamonti n’en valait pas 18 l’été dernier. Et Arthur, régulièrement blessé, vaut-il les 72 millions (plus 10 de bonus) dépensés, faisant de lui le 7e milieu de terrain le plus cher de l’Histoire ? Tout ceci reste subjectif. Et les clubs le savent bien.

... mais les instances se penchent sur la question

Le Chievo est le premier club à avoir fait les frais de ces plus-values fictives. Il a été condamné en août 2018 à un retrait de trois points au classement, à une amende de 200 000 euros et son président a reçu une suspension de trois mois. Par ailleurs, 3,7 millions d’euros ont été séquestrés par la police financière italienne l’été dernier alors que l’enquête se poursuit sur différents volets. 29 personnes sont suspectées dans cette grande affaire mêlant le Chievo et le club de Cesena, qui a entre-temps fait faillite.

Il s’avère qu’en quelques années, le Chievo a vendu plusieurs joueurs à Cesena pour 24 millions d’euros. Les footballeurs ? Hoddou, Gkaras, Concato, Foletto, Mahmuti, Eziefula, Tosi, Placidi, Zambelli et Borgogna. Que des inconnus. Cesena en a fait autant dans l’autre sens. Un système de valeur marchande gonflée a été mis en place et des transferts réalisés avec d’importantes plus-values fictives, permettant notamment au Chievo de présenter les garanties économiques pour obtenir entre 2016 et 2018 sa licence nécessaire à sa participation au championnat italien.

Si la justice italienne a commencé à se pencher sur cette question, elle le doit à la faillite du club de Cesena et à ses répercussions. Sans celle-ci, aurait-elle pu intervenir ?

Dans le même temps, la Gazzetta dello Sport affirmait en février dernier que l’UEFA était en train de se pencher sur la question des plus-values fictives, utilisées par de plus en plus de clubs pour contourner le règlement du fair-play financier et se présenter devant l’instance européenne avec des bilans en bonne et due forme. L’UEFA serait passablement agacée par ces tours de passe-passe au niveau comptable, selon le quotidien transalpin. On le serait à moins. Mais à chaque règlement, sa manière de le contourner. Le football n’échappe pas à la règle. Plus problématique, il en devient même un parfait exemple.

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